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EN ALSACE, L'INNOVATION SAUTE-FRONTIÈRES

Par PAR THOMAS CALINON - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3241
La coopération avec les voisins allemands attire en Alsace jusqu'aux grands groupes : PSA et BMW produiront à Mulhouse les composants de leur future voiture hybride.
La coopération avec les voisins allemands attire en Alsace jusqu'aux grands groupes : PSA et BMW produiront à Mulhouse les composants de leur future voiture hybride.
© ALBAN PICHON

Entreprises et réseaux jettent des ponts entre la France, la Suisse et l'Allemagne. Les pôles de compétitivité sont en première ligne. Le potentiel des zones frontalières reste, toutefois, largement inexploité.

Les frontières ne sont pas que des espaces en tension ou des territoires de fractures. N'en déplaise à la sénatrice (UMP) du Bas-Rhin Fabienne Keller, qui faisait ce constat avec d'autres parlementaires dans un rapport sur la politique transfrontalière, ces régions sont aussi des réservoirs de croissances. Elles constituent des espaces d'échange (par la migration quotidienne de dizaines de milliers de travailleurs) et de coopération dont le potentiel est encore largement inexploité. En Alsace, le dialogue avec les voisins suisses et allemands s'est noué depuis longtemps au travers d'organes politiques et administratifs. Mais cette coopération institutionnelle avance à un train de sénateur. « Ici, c'est un peu comme un goûter pour l'anniversaire d'un enfant, a ironisé le maire de Fribourg, Dieter Salomon, lors de rencontres transfrontalières organisées fin janvier au conseil régional d'Alsace. Tout le monde est content de se voir régulièrement. Mais on se demande ce qui se passe... » « Les dossiers avancent très lentement, reconnaît Jean-Michel Staerlé, en charge des questions transfrontalières à l'Agence de développement économique du Bas-Rhin (Adira). Nous n'en sommes qu'aux prémices et le gros du travail est à venir. »

Pour accélérer le mouvement, l'Adira a commandé, en 2009, une étude inédite et au long cours - elle aboutira à l'automne - sur « La chaîne de l'innovation dans le Rhin supérieur ». À la fois cartographie et annuaire, ce document recense 573 acteurs et réseaux du secteur. Des entreprises et des clusters, mais aussi des universités et des écoles, des labos de recherche et des centres de transfert de technologie. Mis à la disposition de tous, ce répertoire souligne les ressources de la vallée du Rhin supérieur, structurée autour de cinq grands pôles urbains et universitaires (Strasbourg, Mulhouse, Bâle, Fribourg et Karlsruhe). Des points forts apparaissent. Les technologies de l'information et de la communication se sont fédérées au sein du réseau IT2Rhine. Dans les sciences de la vie, les greens Tech, l'automobile et la chimie, la concentration des filières, de part et d'autre du fleuve, est jugée prometteuse. « Le point positif, analyse Jean-Michel Staerlé, c'est que la politique de clusters existe sur les trois territoires. Mais nous avons pour l'heure une juxtaposition d'approches nationales et régionales, sans logique transfrontalière. Les filières où les coopérations sont possibles sont nombreuses, mais peu visibles à l'échelle européenne. »

Des éclaireurs visitent labos et entreprises

Sur le terrain pourtant, entreprises et réseaux jettent depuis quelques années des ponts par-delà les frontières. Les pôles de compétitivité sont en première ligne, et Alsace Biovalley jouit d'une antériorité certaine. Le pôle des sciences de la vie et de la santé s'appuie en effet sur une structure trinationale créée, dès 1998, à l'échelle du Rhin supérieur. « On a eu trois grandes phases au niveau du cluster, rappelle Nicolas Carboni, directeur général du pôle. La première était plutôt centrée sur la création d'un réseau social. Ensuite, nous avons agi vers l'extérieur, pour positionner le territoire sur les écrans radar et construire une marque. Depuis 2005, nous sommes passés aux projets collaboratifs. » Pour les susciter, il faut d'abord bien connaître les différents acteurs. C'est le travail de sept « scouters », des éclaireurs qui visitent labos et entreprises pour caractériser l'offre et la demande. Un poste de « trinational matchmaker », une sorte d'accoucheur de projets en fonction depuis 2009, permet de coordonner le tout. « On organise aussi des événements Meet et Match, qui réunissent, deux fois par an, une quinzaine d'entreprises et une quinzaine de labos sur un thème particulier, précise Nicolas Carboni. Cela nous a permis de sortir deux projets collaboratifs franco-allemands en 2010. » Firalis SAS, une start-up de Huningue (Haut-Rhin) spécialisée dans les biomarqueurs, s'est ainsi lancée dans un projet commun avec l'Institut für Mikrosystemtechnik (Imtek) de l'université de Fribourg.

La question du financement des projets reste complexe. « Nous n'avons pas mis en cohérence les aides des deux côtés du Rhin, constate Nicolas Carboni. Du coup, le pôle doit développer une ingénierie financière. On se tourne vers des financements européens de type Interreg et PCRD. C'est compliqué, mais à nous de savoir absorber cette complexité. »

Le pôle véhicule du futur s'est lui aussi rapproché de ses voisins allemands. « Pour se développer à l'international, raconte Éric Gross, directeur de programmes, on est parti tous azimuts, vers le Canada, le Japon, les États-Unis... Et puis on a convergé vers plus de proximité. Le potentiel de collaboration est immense juste à côté de chez nous ! Je vois ça comme une extension de notre territoire avec une langue supplémentaire. » Ces deux dernières années, le pôle a approfondi ses relations avec Automotive Engineering Network (AEN), un cluster d'une soixantaine de membres localisé à Karlsruhe. Une charte de coopération a été signée, et les deux partenaires, qui se rencontrent tous les mois, ont embauché conjointement une chargée de mission pour créer davantage de liens. Sept projets collaboratifs binationaux ont déjà émergé, allant du système d'autopartage de véhicules électriques rechargés par induction - projet E-Modal, piloté par le cabinet d'ingénierie alsacien Maia Entreprises - au recyclage des voitures. Éric Gross défend une démarche pragmatique : « Si je vois qu'une entreprise a un potentiel de collaboration avec l'Allemagne, je l'emmène à Karlsruhe. Ce qu'il faut, c'est un projet, un budget et un calendrier. C'est ça qui intéresse les Allemands. Le reste, c'est du blabla ! »

Des réflexions et des espoirs collaboratifs

Nouveau venu parmi les pôles de compétitivité alsaciens, Alsace Energivie a déjà « posé les principes de ce qui pourrait être un intercluster du Rhin supérieur, avec trois partenaires potentiels, Energieforum, à Karlsruhe, Green City, à Friburg, et Greentech, à Bâle », expose son directeur, Jean-Luc Sadorge. Dans la feuille de route commune, Alsace Energivie est chargé d'élaborer ce que pourrait être « une norme européenne du bâtiment basse consommation ». Une réflexion est par ailleurs engagée sur les ressources humaines et financières mobilisables pour parvenir à une « fertilisation croisée, opérationnelle sur le terrain ». Et la présence au conseil d'administration du pôle d'Eifer, un institut de recherche commun d'EDF et du Karlsruhe Institute of Technology (KIT), renforce là aussi les espoirs de projets collaboratifs.

« Notre rigueur germanique facilite les échanges »

JEAN MOURO, Directeur du site PSA Peugeot Citroën de Mulhouse (Haut-Rhin)

Entre l'Alsace et ses voisins, c'est une histoire de coopération ou de concurrence ? Il y a une volonté affichée par les acteurs politiques et économiques de développer la coopération transfrontalière. Cela ne fait aucun doute. La difficulté, c'est de transformer l'essai et de réaliser des opérations concrètes. Qu'est ce qui marche bien ? Il y a déjà une proximité culturelle, un socle de rigueur germanique, qui apporte une compréhension mutuelle et facilite les échanges. Partant de là, il faut favoriser une recherche de partenariats entre industriels et universitaires, afin que des projets générateurs de valeur ajoutée soient plus facilement réalisables. Mais il y a d'autres coopérations à mener, dans l'apprentissage par exemple. Les aides fournies aux entreprises se font dans un cadre légal français. Je pense qu'il y a matière à harmoniser et à favoriser l'apprentissage transfrontalier. Quels sont les obstacles rencontrés sur le terrain ? Le frein principal, ce sont les législations du travail, très différentes les unes des autres, qui posent problème pour attirer des entreprises en Alsace ou y pérenniser les emplois. Je pense qu'une harmonisation d'un certain nombre de législations en matière de droit du travail peut permettre à l'Europe de redonner de la compétitivité à ses régions.

PRÈS DE 65 000 FRONTALIERS ALSACIENS

Selon l'Insee, en 2009 l'Alsace comptait 64 200 frontaliers travaillant presque à parts égales en Allemagne et en Suisse. Soit 6 000 de moins qu'en 1999, pic historique pointé par les statistiques. Pendant quarante ans, le nombre de frontaliers n'a cessé d'augmenter, avec des taux de croissance annuels atteignant 11,5 % entre 1968 et 1975, puis 6 % de 1982 à 1990. Cela a contribué à maintenir en Alsace un taux de chômage plus bas que la moyenne nationale. Depuis la fin du siècle dernier, un coup d'arrêt a été donné. Il est plus sensible pour la part d'Alsaciens travaillant en Allemagne, dont le nombre est passé de 36 500 et 30 600. Dans le sens inverse, l'Insee estime à 400 seulement le nombre d'Allemands travaillant en Alsace et à 100 celui des Suisses.

Éric Gross, directeur de programmes du pôle Véhicule du futur

Pour séduire les Allemands, il faut un projet, un budget, un calendrier. Le reste, c'est du blabla !

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