ÉLECTRONIQUECES USINES QUI REVIENNENT EN FRANCELes produits fabriqués en France redeviennent compétitifs. Les industriels de l'électronique de grande diffusion relocalisent leur production pour mieux résister aux concurrences américaine et asiatique.

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2493

ÉLECTRONIQUE

CES USINES QUI REVIENNENT EN FRANCE

Les produits fabriqués en France redeviennent compétitifs. Les industriels de l'électronique de grande diffusion relocalisent leur production pour mieux résister aux concurrences américaine et asiatique.



Produire de l'électronique de grande diffusion en France en 1995? C'est possible.Les industriels y croient et relocalisent en ce moment la fabrication de leurs produits. Dassault Automatismes et Télécommunications lance la production de son Bi-Bop à Langon, en Ille-et-Vilaine, dans sa filiale Erulec. Baptisé Twig, ce terminal téléphonique de poche était jusqu'ici exclusivement produit à Singapour. Après avoir repris l'une des usines alsaciennes d'Alcatel Business Systems à Woerth, Info Réalité, PME spécialisée dans la miniaturisation des matériels électroniques, y fabrique les "pagers" numériques destinés au service Operator de TdF. Pour lutter contre la concurrence sauvage de son propre sous-traitant chinois sur le marché français, Jeux Nathan a rapatrié la production de sa gamme d'ordinateurs de jeux dans son unité de production de Loguivy-Plougras, en Bretagne. Et commence tout juste la fabrication de son dernier modèle à écran tactile, qui sera commercialisé en septembre prochain. De son côté, Sagem, qui affiche de grandes ambitions dans les terminaux de radiotéléphonie GSM, a décidé de ne pas délocaliser. Ils seront fabriqués dans son usine de Fougères, en Ille-et-Vilaine. Il y a deux ans, ADD-X, le rescapé de la micro-informatique française, faisait figure de pionnier lorsqu'il décidait de rapatrier la production de cartes électroniques sur le site de Granville, dans la Manche, acheté en même temps que son concurrent Normerel. Aujourd'hui, il tire son épingle du jeu. Et fait des émules. En France comme en Europe, la relocalisation s'accélère. Les produits qui semblaient irrémédiablement condamnés il y a dix ans y sont de nouveau fabriqués. Le "made in France"-et plus globalement le "made in Europe"- redevient compétitif.

Une meilleure réactivité aux marchés

Les logiques industrielles, qui avaient poussé les Européens à délocaliser leurs usines, sont aujourd'hui bousculées. Avec des produits électroniques de grande diffusion à très fort contenu technologique, dont la durée de commercialisation ne dépasse parfois pas un an, produire au meilleur coût ne suffit plus. Le succès dépend aussi de la réactivité aux marchés. Des usines à proximité des clients et des centres de conception sont alors un atout de taille dans des métiers où le "time to market" est érigé en loi d'airain. L'industrialisation s'en trouve accélérée. "Ces produits très innovants nécessitent souvent des modifications lors du démarrage de la production. Une usine proche du centre de conception permet de réagir très rapidement. C'est beaucoup plus difficile lorsque le sous-traitant est à l'autre bout du monde et qu'il faut rapatrier les premières préséries, les tester, et, ensuite, lui transmettre les modifications du produit, voire du process", commente Patrice Bremaud, responsable de la valorisation chez Info Réalité. Pour les industriels européens, la réactivité est devenue un argument commercial sur des marchés hyperconcurrentiels. Livrer en quelques jours des machines spécialement configurées à ses besoins séduit le client. C'est l'option qu'ont retenue, avec succès, les petits constructeurs européens de micro-ordinateurs pour résister aux géants comme Compaq, IBM ou Apple et autres "cloneurs" d'Extrême-Orient.

Un atout: apporter de la valeur ajoutée

Lorsque, il y a deux ans, ADD-X achète son concurrent Normerel et son usine normande de Granville, le constructeur français décide de reprendre la maîtrise technique de ses produits: les cartes électroniques, sous-traitées dans le Sud-Est asiatique, seront désormais fabriquées sur place. Ce rapatriement permet de livrer en trois ou quatre jours des machines dont la configuration (choix du processeur, taille de la mémoire du disque dur, fonctions additionnelles...) a été spécifiquement définie pour le client (grands comptes, administrations). "Face aux moyens industriels et logistiques de nos puissants concurrents, notre seule chance est d'apporter de la valeur ajoutée", reconnaît Jean-François Villetard, P-DG d'ADD-X. La PME pense ainsi produire entre 17000 et 18000 micro-ordinateurs. La fabrication sur commande est le cheval de bataille du constructeur britannique Elonex, spécialiste de la vente directe. Tout micro-ordinateur qui sort des lignes de production de son usine de Cumbernauld, en Ecosse, répond aux spécifications et options demandées par le client. "Nous avons commencé par faire fabriquer nos cartes mères (cartes de base qui contiennent en particulier le microprocesseur) à Taiwan, raconte Michael Spiro, directeur financier d'Elonex. Mais il est difficile d'être réactif quand on est constamment soumis aux "humeurs" de sous-traitants lointains et aux aléas des transports." Le constructeur britannique a donc repris de bout en bout le contrôle de la fabrication de ses micro-ordinateurs. Le site écossais, d'une capacité de 3500machines par jour, livre un micro-ordinateur "sur mesure" dans un délai de cinq à dix jours. Pour réussir son entrée sur le redoutable marché des terminaux GSM de radiotéléphonie numérique, Sagem mise sur cette fabrication à la commande. La méthode est déjà bien rodée dans son usine de Fougères, d'où sont sortis 760000télécopieurs en 1994. Le site fabrique une cinquantaine de modèles différents, au design de clients comme France Télécom, BT, Belgacom, la SIP italienne, les PTT néerlandais, ATT ou Siemens. "Sans une parfaite connaissance de la durée de fabrication, qui permet l'optimisation du fonctionnement des chaînes, nous pourrions difficilement atteindre une telle flexibilité", analyse l'un des responsables industriels de l'usine de Fougères. L'automatisation fait le reste.

L'automatisation encore plus poussée

Les constructeurs de matériels électroniques de grande diffusion voient la structure des coûts de fabrication s'inverser. Dans ces produits à fort contenu technologique, la part de la main-d'oeuvre dépasse rarement les 20%. Elle est souvent bien inférieure. Le constructeur britannique de micro-ordinateurs Elonex avance même le chiffre de 5dollars par PC sur une ligne automatisée qui produit de 500 à 1000machines par jour. L'automatisation croissante de la fabrication élimine le principal facteur de délocalisation. Les rapides progrès de la technologie des circuits intégrés et de la miniaturisation sont décisifs. "Les 400 composants montés en surface de notre récepteur alphanumérique de radiomessagerie RDS requièrent une automatisation totale de la fabrication des cartes", explique Philippe Ries, responsable de l'exploitation et de la logistique chez Info Réalité. Que les machines de report automatique des composants soient installées à Singapour ou en Europe, l'investissement est le même. Cela pousse à la relocalisation.

Réindustrialiser le produit est souvent nécessaire

D'autant que les industriels en profitent pour aller plus loin dans leur démarche d'automatisation. "En améliorant le processus de fabrication, le coût de la main-d'oeuvre peut être réduit de 30 à 35% supplémentaires", analyse Gilbert Weill, directeur général de Dassault Automatismes et Télécommunications. L'argument est de poids lorsque les séries augmentent. Sa filiale Erulec, achetée il y a un an, produira 100000terminaux sur son site de Langon dès cette année. Des volumes dépassant à terme les 300000unités par an lui permettront de rester compétitif. Le constructeur de terminaux Pointel arrive en effet sur un marché où la pression sur les prix est sauvage. En moins d'un an, le prix du terminal Bi-Bop commercialisé par les agences de France Télécom est passé de 1500francs à moins de 1000francs. Rapatrier une production et gagner en automatisation n'est pas neutre. Outre des investissements importants sur l'outillage et les programmes de test, la réindustrialisation du produit est souvent nécessaire. C'est ainsi que le circuit spécifique Asic, coeur du terminal Twig, a été "redesigné" par les ingénieurs de Dassault Automatismes et Télécommunications afin de l'adapter à une fabrication entièrement automatisée. Si Info Réalité prévoyait de rapatrier dans son usine alsacienne la fabrication de ses étiquettes électroniques destinées à l'affichage des prix dans les gondoles des hypermarchés, elle sait qu'il lui faudrait réindustrialiser ce produit. Un point de passage obligé, qui présente cependant l'avantage pour les industriels d'introduire les technologies les plus récentes.

La réactivité aux nouvelles technologies

En rapprochant les usines de leurs centres de conception, les industriels européens jouent la carte de la réactivité aux nouvelles technologies. La course à la miniaturisation des radiotéléphones GSM est exemplaire. Les annonces de nouveaux modèles - tous plus compacts les uns que les autres, dont l'autonomie ne cesse d'augmenter grâce à l'utilisation de nouveaux circuits intégrés - se succèdent à un rythme effréné. A l'heure où l'innovation fait vendre, l'introduction des plus récentes technologies fait souvent la différence. C'est le pari qu'a fait Jeux Nathan, lorsque, après avoir retrouvé sur le marché français ses propres produits copiés par son sous-traitant chinois (et vendus de 100 à 150 francs moins cher...), il a décidé de rapatrier ses productions dans son usine bretonne de Loguivy-Plougras en 1993. L'Ordi, son nouvel ordinateur de jeux, dont la conception est entièrement nouvelle, pour être produit en France, disposera d'un grand écran tactile à cristaux liquides plutôt que du traditionnel clavier; un "plus" commercial vis-à-vis de la concurrence.

De fortes compétences dans les composants

L'accès rapide aux toutes dernières technologies présente également l'avantage de faire évoluer le produit au cours de sa vie en production et ainsi d'allonger les séries sans pour autant totalement changer le process. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la plupart des industriels qui se sont lancés dans l'aventure de la relocalisation ont de fortes compétences dans les composants. Dassault Automatismes et Télécommunications dispose d'un centre de conception de circuits Asic et bénéficie de l'expertise du laboratoire de micro-électronique de Dassault Electronique, sa société mère. De son côté, le groupe Info Réalité possède trois filiales, Missil, Id3 et MS2, spécialisées dans la conception d'Asic. Cette réactivité est devenue cruciale pour les fabricants de micro-ordinateurs. "La vitesse de rotation des nouveautés technologiques ne cesse de s'accélérer", constate Claude Stach, directeur de l'usine Siemens Nixdorf d'Haubourdin, dans le Nord. Les ventes de micro-ordinateurs à base de Pentium, le tout dernier microprocesseur d'Intel, ont à peine sérieusement décollé que

le numéro 1 mondial des semi-conducteurs annonce son successeur, le P6. A ce rythme, dans un contexte de surenchère technologique incessante, il est difficile de survivre si l'on n'a pas les moyens de lancer au plus vite la fabrication de modèles intégrant les technologies les plus récentes: processeurs, mémoires de masse (disques durs de grande capacité, CD-Rom), fonctions multimédias, etc. Le rapprochement géographique entre le centre de développement et les usines accélère alors la mise au point des produits, seul moyen pour être au rendez-vous des marchés.

L'exigence de la qualité

Produire sur des lignes relocalisées entièrement automatisées, avoir des fournisseurs et sous-traitants plus proches, les industriels européens y trouvent l'assurance d'un meilleur contrôle de la qualité. La surveillance est plus simple, compte tenu de la proximité géographique et d'une culture industrielle identique. Réalisés manuellement en Extrême-Orient, les contrôles, tests et réglages en fin de chaîne sont systématiquement automatisés en Europe. Le défaut est impitoyablement traqué. Ce paramètre a été déterminant pour les responsables de Dassault Automatismes et Télécommunications dans la décision de rapatrier la production de terminaux en Bretagne. Sa filiale Erulec est certifiée ISO 9002 depuis décembre 1993 et investira une dizaine de millions de francs dans l'automatisation de ses moyens de test nécessaires à la production des terminaux Pointel.

Les clients imposent un suivi de la qualité très strict

Lorsqu'il s'est lancé dans le business des produits de haute technicité, comme les récepteurs de radiomessagerie RDS, matériels de sécurité et équipements industriels de grande série (étiquettes électroniques, cartes vocales pour micro-ordinateurs), le groupe Info Réalité savait qu'il lui faudrait avoir une production locale. Pour ses récepteurs de radiomessagerie, TdF impose en effet un suivi de la qualité très strict sur des séries de plusieurs milliers d'unités par an.

Une meilleure maîtrise des achats

En s'assurant le contrôle du processus de fabrication, les industriels européens reprennent du même coup la maîtrise de leurs approvisionnements. L'avantage est certain sur des matériels dont le coût matière (composants électroniques, pièces moulées...) atteint 80%. D'autant plus que ce contrôle des achats conditionne tant la qualité des produits qui sortent des chaînes que leur coût de production. Le choix des composants électroniques peut être optimisé afin de réduire le nombre de références. Chez Info Réalité, plus de 50% des composants sont ainsi communs au différents types d'équipements fabriqués. Le regroupement des achats de composants électroniques aide beaucoup dans les négociations sur les prix. Pour les semi-conducteurs, c'est aussi l'assurance de délais de livraison plus courts, surtout en période de tension des approvisionnements. "La maîtrise des achats permet de gérer au plus près les fluctuations continuelles du prix des composants. C'est impossible lorsqu'on sous-traite une partie de la fabrication en Extrême-Orient", fait remarquer Michael Spiro, d'Elonex. Le constructeur britannique a ainsi des agents à Taiwan ou au Japon qui achètent directement auprès des fabricants locaux. Et les responsables des achats doivent d'autant plus jongler avec les sources d'approvisionnement que l'Europe est loin d'être favorisée en cas de pénurie. C'est dire l'importance que prennent ces services. Si la relocalisation gagne du terrain, elle a toutefois ses limites. Pas question de fabriquer des produits à faible valeur ajoutée en Europe. Un fort contenu technologique et des marchés bien ciblés-où les niveaux de prix permettent d'envisager des marges restant suffisantes à moyen terme- sont des points de passage obligés. Et encore, à condition d'évaluer avec précision tous les paramètres de l'opération de relocalisation. D'un côté, les bénéfices d'une automatisation poussée, de délais de fabrication et de livraison plus courts et de stocks réduits; de l'autre, les coûts d'investissement à consentir pour l'optimisation de l'outil industriel sont loin d'être négligeables. La gestion des approvisionnements est plus serrée, avec des équipes d'acheteurs qui parcourent le monde. Le changement de fournisseurs n'est pas sans risque, et la logistique doit être adaptée. De toute façon, rapatrier les productions en Europe nécessite une nouvelle approche de la gestion industrielle de l'entreprise. L'équilibre est difficile à trouver. Dassault Automatismes et Télécommunications, Info Réalité, Jeux Nathan, ADD-X, Sagem y parviennent.

et Thierry Lucas



LES RAISONS DE LA LOCALISATION

En France

Terminal Pointel

Fabriqué par Dassault Automatismes et Télécommunications à Langon (Ille-et-Vilaine).

Le circuit intégré spécifique, conçu et fabriqué en Europe, représente 50% du coût du terminal.

L'automatisation des process de contrôle et de test réduit d'un tiers la part de la main-d'oeuvre.

Nécessité de personnaliser le terminal aux différentes fréquences utilisées par les opérateurs de téléphonie de proximité.

Mise en place de la fabrication dès la commande pour réduire les délais de livraison à quelques jours.

En France

Pager numérique

Fabriqué par Info Réalité à Woerth (Bas-Rhin).

L'utilisation de composants montés en surface miniatures (plus de 400) impose l'automatisation du process.Le coût de la main-d'oeuvre est inférieur à 20%.

Possibilité d'évolution au cours de la production. C'est indispensable sur ce type de produit très innovant.

Meilleure maîtrise de la qualité.

En Chine

BoÎtier d'interactivité pour jeux télévisés

Fabriqué par Info Réalité en Chine.

Très faible prix de vente.

La main-d'oeuvre représente 70% du coût.

Utilisation de composants standards.

Très grandes séries (de l'ordre de 1million d'unités par an), car le produit est figé.

En France

Micro-ordinateur Pentium

Fabriqué par ADD-X à Granville (Manche).

Maîtrise technologique de la carte contenant le processeur.

Petites séries (quelques centaines de machines).

Personnalisation du produit (mémoire centrale, disque dur, logiciels de base...).

Marges plus élevées.



La sous-traitance suit le mouvement

Relocaliser, c'est aussi revoir ses relations avec fournisseurs et sous-traitants. La proximité est privilégiée. A l'instar de l'automobile, les approvisionnements des usines d'électronique se font désormais en flux tendu. Et la sous-traitance suit le mouvement. Lorsqu'il rapatrie la production de ses ordinateurs de jeux dans les Côtes-d'Armor, Jeux Nathan propose à l'un de ses sous-traitants plasturgiste des environs de Roanne de venir en Bretagne. En mars 1994, Pierre Crozet, un cadre de cette entreprise, saute le pas. Il crée la société AIPB, qui compte aujourd'hui 30 personnes et alimente en pièces plastiques l'usine de Loguivy, distante de 3 kilomètres. "Nous fonctionnons en flux tendu, à la semaine près", explique Pierre Crozet. Outre la réduction des coûts de logistique, Jeux Nathan y voit l'avantage d'un véritable partenariat. Dès le début d'un projet, le sous-traitant est amené à intervenir dans la conception ou la modification des moules. Une coopération qui permet d'optimiser les outils de production, de réduire les temps de montage du produit et, par là même, les coûts de main-d'oeuvre.Poussant la logique de relocalisation jusqu'au bout, Jeux Nathan vient également de confier le montage des cartes électroniques de ses ordinateurs de jeux à une petite société des environs de Lannion.



USINE NOUVELLE N°2493

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