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EADS, le grand ras-le-bol

Par PAR GUILLAUME LECOMPTE-BOINET ET HASSAN MEDDAH - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3183

Le fossé entre les salariés d'EADS et le management ne cesse de se creuser : perte de confiance, ressentiment, voire découragement. Avis de tempête pour son président exécutif, Louis Gallois.

EADS, symbole de la réussite industrielle européenne, n'est même plus une légende. C'est devenu un mythe. Le groupe européen d'aéronautique-défense, né il y a dix ans de la fusion entre Matra-Aérospatiale et l'allemand Dasa, ne fait plus rêver ses 120 000 salariés. Au moment où le groupe publie des résultats dans le rouge pour 2009, ses forces vives broient du noir. Retards et surcoûts de l'A400M, difficultés persistantes sur l'A380, ressentiment contre la financiarisation qui envahit tout, contrecoup de la crise économique... L'enquête menée par l'institut Gallup en fin d'année dernière avait révélé de façon spectaculaire ce désenchantement (lire l'encadré ci-dessous).

Et ce n'est pas l'accord conclu à l'arraché le 6 mars entre EADS et les clients de l'A400M pour régler le partage des surcoûts de l'avion-cargo, entraînant 1,8 milliard d'euros supplémentaires de provisions dans les comptes d'EADS, qui risque de remonter le moral des troupes. « Avec cette facture de plus de 4 milliards, on peut s'attendre à un nouveau tour de vis social », pronostique un responsable syndical. Le spectre d'un troisième plan Power 8, qui cette fois toucherait toutes les filiales d'EADS et pas seulement Airbus, se profile. Chez Eurocopter, par exemple, le moral est au plus bas. « Les salariés sont inquiets pour l'emploi. Même si la direction s'est engagée à stabiliser les effectifs en 2010 et 2011, certains postes vont disparaître », prévient Didier Hacquart, de la CFDT, à Marignane. « Le groupe s'enfonce dans une crise profonde. Les salariés avaient envoyé un message très clair à la direction lors de l'enquête Gallup, ils souhaitaient être davantage écoutés. Depuis, rien n'a fondamentalement changé », dénonce Françoise Vallin, la déléguée syndicale centrale (DCS) d'Airbus CFE-CGC, à Toulouse. « L'étude Gallup a fait office de voiture-balai. Elle a ramassé tout ce qui a généré des mécontentements ces dernières années », ajoute Pierre-Henri Coat, le DSC CFDT d'Airbus.

UN GROUPE DÉSTABILISÉ PAR LES RÉORGANISATIONS

Dure fin de carrière pour Louis Gallois, 65 ans, le président exécutif d'EADS depuis juillet 2007 et dont le mandat court jusqu'en 2012. L'homme qui préside aux destinées du numéro 2 mondial de l'aéronautique-défense trouve malgré tout des défenseurs chez les salariés. « Il est d'une grande probité, il ne manque pas de courage », lance Raymond Ausseray, le DSC CGT d'EADS à Paris. « Il n'hésite pas à se frotter aux salariés et à se rendre dans les différents établissements », ajoute Pierre-Henri Coat. Il y a même des petites filiales qui regardent Louis Gallois avec des yeux de Chimène. Comme la Sogerma, à Rochefort, un fabricant d'aérostructures et de sièges de cockpit : « On aurait du mal à en vouloir à Louis Gallois puisqu'EADS nous a recapitalisés et nous a donné un patron qui est enfin resté plus d'un an ! », s'exclame ce cadre.

DES CADRES DE PLUS EN PLUS DÉSENCHANTÉS

Mais pour beaucoup d'autres, le PDG a déçu en cédant aux sirènes de la finance. « Il est comme les nouveaux convertis : il est encore plus libéral que les libéraux », regrette Raymond Ausseray. Ce n'est pas tant le plan Power 8 et ses avatars qui lui sont reprochés. Mais plutôt les multiples réorganisations qui ont émaillé la vie du groupe entre 2008 et 2009, au moment même où, pour certains, il aurait fallu au contraire stabiliser l'organisation. Exemple parmi d'autres, la création à marche forcée de services partagés où la paye, la formation et l'informatique sont regroupées dans des entités à part et fonctionnent comme des centres de profit facturant leurs prestations. Cette logique financière, même si elle est comprise, a choqué par la rapidité de sa mise en oeuvre. Autre phénomène de fond, sans doute plus grave, le désenchantement touche de plus en plus les cadres. Et c'est nouveau. « La morosité a gagné la plupart de l'encadrement à Toulouse parce que le système des nominations "politiques", venues d'en haut, ne s'est pas arrêté avec Louis Gallois », explique cet ancien dirigeant d'Airbus. Pour beaucoup, la guerre des chefs qui avait sévi au milieu des années 2000 entre Philippe Camus, coprésident d'EADS entre 2000 et 2005, et Noël Forgeard, le patron d'Airbus jusqu'en 2006 puis éphémère PDG d'EADS entre 2005 et 2006, n'est pas terminée. La nomination d'Allemands, comme Tom Enders à la tête d'Airbus, ou Lutz Bertling à la présidence d'Eurocopter, a été mal vécue en France. Depuis 2007, trois des quatre grandes divisions d'EADS se retrouvent pilotées par des Allemands, ce qui ne s'était jamais vu. Et pour rééquilibrer la direction d'Airbus, Louis Gallois a pesé pour que Fabrice Brégier, l'ancien patron d'Eurocopter, marque Tom Enders à la culotte avec un poste de numéro 2. « Mais cet attelage n'a pas du tout fonctionné au début. Ils se bagarraient tout le temps », souligne un ancien dirigeant. Aujourd'hui, la situation s'est normalisée.

PERTES DE COMPÉTENCES

Par ailleurs, le nouveau système de notation des cadres, mis en place en début d'année 2009 chez Airbus, passe très mal. Cette grille consiste à les classer en fonction de leurs performances, notamment en désignant des « low performers ». Mais la direction voulait imposer aux différents services des quotas où les responsables devaient désigner un nombre minimum de « low performers ». Devant la bronca qu'a déclenchée cette initiative, Airbus a fait marche arrière. Par ailleurs, la politique d'externalisation menée depuis trois ans à la suite de Power 8, et les suppressions de postes qui ont suivi, cristallise les critiques. Certains y voient l'origine de la persistance des difficultés industrielles. « Jusqu'ici, notre but était de faire les meilleurs avions. Aujourd'hui, c'est de faire des avions au plus bas coût possible », explique Xavier Petrachi, le DSC CGT chez Airbus à Toulouse. Dans une filiale comme Aérolia (aérostructures), ces échecs à répétition finissent par semer le doute. « Les salariés en sont à se demander si le groupe est encore capable de sortir de nouveaux avions ! », indique Jean-Louis Belliot, le DSC CFDT chez Aérolia à Saint-Nazaire. D'ailleurs, l'inquiétude sur d'éventuels retards de l'A350 XWB commence à poindre. Avec le départ de 5 000 salariés, souvent des ingénieurs ou techniciens ayant une grande expérience, le groupe a perdu des compétences. « Le comble, c'est qu'Airbus n'a plus les ressources suffisantes dans certains domaines, et qu'il est obligé de sous-traiter à des prestataires extérieurs 40 % plus cher qu'avant ! », s'exclame ce fournisseur. Beaucoup ont le sentiment que les surcoûts de l'A400M vont de toute façon absorber les économies réalisées. D'où un certain découragement.

Comment en sortir ? Avec un signal fort du côté des actionnaires ? Apparemment, il ne faut pas trop y compter puisque Daimler et Lagardère, les deux actionnaires industriels d'EADS, campent sur leur position de désengagement progressif. Du côté de la direction ? Remplacer Louis Gallois à deux ans de la fin de son mandat n'aurait pas grand sens. Et il ne lui reste que peu de temps pour renverser la situation. Le président exécutif d'EADS a toutefois la possibilité de créer un électrochoc puisque trois membres du comité exécutif, Fabrice Brégier, François Auque (Astrium) et Stephan Zoller (Défense et Sécurité), terminent leur mandat en 2010. La possibilité oui, mais les mains libres ? A voir. A court terme, une reprise de la conjoncture serait encore le meilleur des remèdes. Mais cela, ce n'est sans doute pas pour 2010.

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