Drones : le Sénat souhaite favoriser une filière européenne
Par Rémy Maucourt - Publié le
© DR
Le prochain achat de drones par l'armée française est au coeur d'une intense polémique. Le gouvernement et l'assemblée ont pré-sélectionné un projet de Dassault Aviation, la francisation d'un drone israélien. Mais le Sénat a refusé les crédits pour cet accord. Jean-Louis Carrère, président de la commission de la Défense du Sénat, explique les raisons de ce refus.
L'Usine Nouvelle - Les deux thème majeurs de ce dossier sont les besoins militaires et les implications industrielles. Vous vous opposez à Dassault sur ces deux points ?
Jean-Louis Carrère - Nous ne nous opposons pas à Dassault Aviation, mais au choix du ministère de la Défense. Ce choix ne prend pas du tout en compte l'avis de la commission. Pour résumer notre opinion, disons que le seul modèle qu'il ne fallait pas choisir, c'est le Heron TP (Ndlr : précisément celui favorisé par le ministre Gérard Longuet).
Nous avons réalisé un travail sérieux, les trois vice-présidents ont interrogé tous les experts, ont visité tous les sites industriels. Et en plein mois de juillet, la décision est tombée : le Heron TP israélien a été sélectionné. Exactement celui qu'il fallait écarter.
Pourquoi ?
Pour plusieurs raisons. Il est environ 30% moins performant que le modèle américain de General Electrics, et au minimum 20% plus cher. Il y a 109 millions d'euros d'écart entre les deux offres, ces chiffres dépassent l'entendement. De plus, la "francisation" évoquée de ce modèle est très difficile à chiffrer, il devrait au final coûter encore plus cher.
Mais surtout, quand on regarde la destination de ces drones, on est frappés par le fait qu'ils n'ont pas été conçu pour répondre à nos besoins. Le Heron TP a été prévu pour surveiller le territoire israélien, avec des vols de courtes distances. Il est grand comme un Boeing 737, et très lourd à déployer. Il n'a pas été prévu pour supporter de l'armement. Clairement, il ne correspond pas aux besoins de l'armée française.
Je rappelle que la France a signé les accords de Lancaster, qui prévoient une répartition claire des rôles pour ce type d'équipement. BAE devait se voir confier la maîtrise du drone MALE de 3e génération, et Dassault celle de l'UCAV. Aujourd'hui on ne comprend pas pourquoi le ministre a choisi ce drone, qui n'apporte aucun avantage dans le cadre de cet accord. Le seul argument, c'est que nous ne serons pas soumis au lobbying américain.
Dans une interview au Figaro parue le 12 décembre, le PDG de Dassault Aviation met également en avant les transferts de technologies promis par les Israéliens...
Entre le drone Male et l'UCAV, il n'y a pas de continuité technologique. Ces deux avions n'ont quasiment rien en commun. Pour moi, c'est un argument fallacieux.
Ensuite, on ne comprend pas bien comment un marché de 7 à 20 drones (Ndlr : les besoins de l'armée française) pourrait être porteur industriellement. Il faut poursuivre notre accord avec l'Angleterre. L'Italie et le Royaume-Uni utilisent déjà des drones américains. En coordonnant nos efforts, on pourrait créer une filière européenne.
Vous ne croyez donc pas à une filière 100% française dans le domaine des drones ?
Non. La seule solution est une filière européenne. Nous voulons parier sur les accords de Lancaster. Nous avons déjà travaillé avec nos partenaires, les besoins sont similaires. Les accords industriels initiaux pourraient nourrir une filière, il y aurait une pertinence d'ensemble.
Je n'ai rien contre Dassault, et je ne nie pas les compétences françaises. Mais elles ne sont pas pertinentes sur ce sujet actuellement.
Pensez-vousque vous pouvez influer sur le choix du ministre ? Le moment est-il bien choisi ?
Nous nous battrons pour qu'il change d'avis, c'est une question d'intérêt général. Dans notre commission, on trouve des vices-présidents UMP et PS, et nous avons tous la même analyse. Cela a du sens. Je pense vraiment que Gérard Longuet et le gouvernement devraient regarder notre étude avec intérêt.
Dassault essaye de promouvoir l'idée que le Heron TP est français, en opposition avec le modèle américain de General Atomics. C'est faux. Et le Heron n'est pas interropérable avec les armées de nos alliés.
Nous voulons créer une filière européenne, mais en cette période de soudure, il ne faut pas faire d'erreur. Je refuse au nom de la commission d'endosser la responsabilité de ces choix. Si on ne se décide pas vite, d'ici à deux ans, nous découvrirons que nous n'avons pas de drone Male, et la facture s'alourdira.
Je ne veux pas être responsable de problèmes sur le terrain dûs au manque de matériel. On ne joue pas des vies humaines pour une filière industrielle hypothétique. Je ne veux pas aller voir des familles de soldat décédés, et devoir leur dire que nous n'avions pas le matériel nécessaire. Tout ça pour permettre à Dassault d'acquérir des technologies.
Propos recueillis par Rémy Maucourt
Pour bien comprendre l'ensemble du dossier :
L'interview du PDG de Dassault Aviation dans le Figaro du 12 décembre
La tribune de la commission de la Défense du Sénat dans le Monde du 13 décembre
2 réactions
P4 | 16/12/2011 - 14H25
Mr le sénateur,
Une partie de votre prise de position se base sur des accords signé avec nos voisins d' outre manche hors depuis quand les Brits respectent ils ce genre de pré accord vraisemblablement non contraignant?
Que se passera il dans x années le jour de la décision s'ils ont continué de développer à notre insu leur expertise dans le domaine des UCAV ou s'il se tourne vers un UCAV US par le biais d'un appel d'offre transatlantique et non strictement Européen ?
Sur le plan technique vous vous plaignez des capacités inférieure du Heron TP vs celles du Reaper, en premier lieu ils ont la meme motorisation par turbo propulseur et si le Heron TP est plus gros il vole aussi plus haut vu qu'il se rapproche plus d'un drone Hale que d'un Male, dans tout les cas leur survivabilité est faible et il opèrent dans un espace aérien sans menace aérienne adverse.
Sur la question de la possibilité du Heron TP a délivrer de l'armement il faut se demander si les Israéliens sont capable de le développer seul si le drone n'a pas encore cette capacité, si ce n'est pas le cas, ce que tendrait a prouver le fait qu'il ne soit pas encore armé l'assistance de Dassault dont les compétences dans ce domaine sont élevés devrait nous assurer une francisation correcte en retour.
Bien à vous.
zelectron | 16/12/2011 - 12H17
Les élus vont dépasser les 20 ans de retard pour la prise de conscience de ces problèmes: comment rattraper le temps perdu ?

dans la même rubrique
26/05/2012 La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle26/05/2012 Areva tourne vers L’Australie
26/05/2012 Le jurassien Tech Power revisite la signalétique












