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Drones : L'Europe doit unir ses forces

Par Guillaume Lecompte-Boinet - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3151

DÉFENSE - Les Européens en ont assez de se faire mettre en pièces par les Américains en matière de drones. Mais pour rattraper leur retard, ils doivent impérativement s'entendre. Ce qui n'est pas gagné.

Il y a un an jour pour jour, à l'occasion du salon militaire Eurosatory, Dassault et Thales lançaient un pavé dans la mare. Avec le renfort de l'électronicien espagnol Indra, les deux compères aujourd'hui liés proposaient aux gouvernements français et espagnol un système de drone de surveillance basé sur une plate-forme israélienne, le Héron TP. Objectif de cette offre inattendue : mettre des bâtons dans les roues de l'ennemi de toujours, EADS, qui négociait depuis de longs mois, avec les mêmes gouvernements plus l'Allemagne, un contrat pour sa propre solution, l'Advanced UAV.

Aux dires de Dassault et Thales, leur système est deux à trois fois moins cher et disponible trois ans avant l'Advanced UAV. De quoi allécher les gouvernements européens, qui veulent investir dans les drones mais n'en restent pas moins près de leurs sous. Le plus étonnant, c'est que Thales est maître d'oeuvre du radar de l'Advanced UAV ! Pour la petite histoire, la France et l'Espagne n'ont pas encore répondu à l'offre de Dassault et Thales, mais selon diverses sources, la balance pencherait quand même en faveur d'EADS. « On s'attend à une décision vers septembre ou octobre », indique une source proche du ministère de la Défense. Le jeu en vaut la chandelle : le budget total de l'Advanced UAV se monte à 2,8 milliards d'euros pour 15 systèmes.

Cet épisode est typique de la guéguerre que se livrent en ce moment les acteurs européens des drones. La bagarre Heron TP-Advanced UAV concerne les grands drones de la catégorie Male, des machines dont l'envergure atteint 25 à 30 mètres et capables de voler à moyenne altitude (12 000 à 15 000 mètres) pendant vingt-quatre heures pour détecter les mouvements ennemis. Mais ce n'est pas le seul domaine où la bataille fait rage : les drones plus petits, dits tactiques, sont concernés. Ainsi, Thales, encore lui, a récemment décidé de concurrencer Sagem (groupe Safran) en proposant une version de son système Watchkeeper pour remplacer à terme le Sperwer, un drone développé il y a une dizaine d'années par Sagem, et qui commence à être frappé d'obsolescence. Sagem a d'ailleurs répliqué en présentant le Mark II, une version améliorée de son Sperwer, auquel il prépare d'ailleurs un successeur pour l'après-2010.

« Si on continue ainsi, on va faire le lit des Américains et des Israéliens », déplore un industriel. De fait, l'industrie US, qui domine déjà largement le marché mondial avec une part estimée à plus de 60 %, a réussi à placer plusieurs de ses machines en Europe. Exemples : le célèbre Predator, un drone Male fabriqué par General Atomics, a été vendu à l'Italie et au Royaume-Uni, et l'Allemagne a acheté le Global Hawk de Northrop Grumman, un drone de haute altitude.

« C'est vrai qu'on va à la bataille en ordre dispersé. D'une part, parce que les avionneurs y voient tous une opportunité de développement au moment où il faut occuper les bureaux d'études, et d'autre part, parce que les états-majors européens n'ont pas forcément la même vision de leurs besoins », analyse Jean-François Henrio, vice-président de la division drones chez Thales. Faute d'un nouveau projet d'avion de combat - le Rafale et l'Eurofighter sont encore très loin de leur fin de vie -, les constructeurs doivent préserver les compétences de leurs bureaux d'études. Du coup, les drones constituent un domaine de prédilection puisqu'ils offrent de grands défis technologiques. D'où la foire d'empoigne, sans qu'un leadership clair ne se dessine.

DES ARMÉES RÉTICENTES ET INDÉCISES

Seul cas de projet européen qui fonctionne : le démonstrateur nEUROn, un drone de combat furtif dont Dassault est maître d'oeuvre, mais qui associe les industriels de cinq autres pays (Suède, Italie, Espagne, Grèce, Suisse). Il s'agit d'un projet pour le très long terme destiné à esquisser les contours d'un futur avion de combat européen. Le premier vol de nEUROn est prévu en 2011. Ensuite, les pays partenaires devront décider s'ils poursuivent ou non.

A plus court terme, les Etats européens ont donc le plus grand mal à définir un besoin commun, et à le budgéter. « Tant qu'il n'y aura pas de lignes budgétaires conséquentes, de plusieurs dizaines de millions d'euros, on restera dans l'incertitude, ce qui favorise cette dispersion des forces », estime Jean-François Coutris, le directeur de la branche Optronique et Défense de Sagem, qui fabrique le drone Sperwer. Indiscutablement, c'est parce que les Etats-Unis ont lourdement investi dans les drones que leur industrie s'est mobilisée en rangs serrés. Et si le marché croît très vite (doublement prévu dans les dix prochaines années avec 62 milliards de dollars), c'est essentiellement grâce aux achats du Pentagone. L'emploi massif d'UAV par l'état-major américain sur des théâtres d'opérations comme l'Afghanistan ou l'Irak ont largement tiré cette croissance.

En France comme en Allemagne, les forces armées ont longtemps été réticentes aux drones et indécises sur la façon de les employer. « C'est en train de changer tout doucement », souligne-t-on à la Délégation générale à l'armement (DGA). L'implication de la France est notamment passée par l'achat du Sperwer (Sagem), puis d'un système SIDM. Ce drone Male est entré en service en Afghanistan au tout début de l'année, et offrirait, selon la DGA, « une grande satisfaction ». Mais pour le développer, EADS a dû investir 200 millions d'euros en fonds propres. « Nous sommes l'un des rares industriels européens à avoir fait cet effort », souligne Hervé Guillou, patron en France d'EADS Défense et Sécurité. Pour le nEUROn, la France a investi la moitié des 405 millions d'euros prévus pour le développement du démonstrateur.

« Je pense que la dispersion des forces qui a prévalu va se tasser avec le temps parce que le développement des drones coûte cher et passe forcément par des coopérations européennes, comme cela s'est produit dans le spatial militaire il y a quelques années », analyse Nicolas Chamussy, vice-président chez EADS D et S, en charge de l'activité drones. L'évolution actuelle pousse à cette coopération. En effet, la part prise par les systèmes (avionique, optronique, liaison satellite...), le plus coûteux dans un drone par rapport à l'avion lui-même (le véhicule), devient prépondérante. Jusqu'ici, le partage s'équilibrait à 50-50. Dans les concepts en cours de développement, les systèmes vont engloutir 70 % et la plate-forme, 30 %.

Dans le même temps, compte tenu de la sophistication croissante des drones, les coûts de développement augmentent. Cette évolution devrait donc favoriser un meilleur partage des rôles en Europe. Par exemple, en confiant à EADS et à Dassault un leadership comme intégrateurs finaux, les drones Male pour le premier, les drones de combat (Ucav) pour le second, avec comme systémiers leaders Thales et Sagem. Pas sûr toutefois que tous les intéressés acceptent un tel partage. C'est une décision politique qui tranchera...

Par ailleurs, la segmentation traditionnelle du marché entre drones tactiques et stratégiques, réalisée en fonction de la plate-forme, serait caduque. « On va de plus en plus segmenter le marché par les caractéristiques du système de mission », prévoit Hervé Guillou. Pour optimiser l'emploi des drones, un même système au sol pourrait contrôler des plates-formes différentes. Et le rêve des militaires serait de disposer d'un système de mission commun entre un chasseur type Rafale et un drone. D'où le fait que les industriels intégrateurs devraient à terme concentrer leurs investissements sur des systèmes capables de fonctionner ensemble, et non sur les plates-formes.

EXPORTER LE SAVOIR-FAIRE EUROPÉEN : INDISPENSABLE

Ainsi, dans le programme Advanced UAV, tout ce qui relève des aérostructures et des équipements sera largement externalisé par EADS vers des partenaires extérieurs spécialisés, comme on le voit couramment dans l'aéronautique civile. Le groupe européen se chargera uniquement de l'intégration finale. Une stratégie à l'encontre de celle de Sagem, qui s'enorgueillit de réaliser la quasi-totalité de son Sperwer en interne, principalement dans son usine de Montluçon.

S'entendre, travailler en coopération paraît d'autant plus urgent que l'Europe, si elle veut se constituer une filière drone, doit être capable d'exporter ensuite son savoir-faire pour contrer les Américains. Histoire de rentabiliser les investissements. Le SIDM par exemple, doit être vendu au moins à 15 exemplaires pour qu'EADS bénéficie d'un retour sur investissement. Ce qui passe forcément par des ventes à l'export. De même, le groupe européen espère vendre l'Advanced UAV à d'autres pays que les nations partenaires, notamment le Brésil, l'Inde, les Emirats arabes unis et la Turquie. Mais le chemin est encore long !

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