Développement durable : les industriels ne veulent pas mourir de soif

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3291
Province canadienne de l’Alberta

  Pénurie, dégradation de sa qualité... L'eau est devenue un bien précieux. Mais les entreprises commencent tout juste à prendre conscience de leur vulnérabilité.

Connaissez-vous le montant de votre facture d'eau ? Pas celui de votre résidence principale, ni celle de votre maison de campagne. Celle de votre usine... Non ? Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul. Selon une étude réalisée par le cabinet Deloitte et entreprises pour l'environnement (EpE), à peine la moitié des entreprises interrogées réalise une étude annuelle sur le sujet. « Les dirigeants connaissent le montant de leur facture d'électricité, mais n'ont aucune idée de leur consommation d'eau », assure Claire Tutenuit, la déléguée générale d'EpE. À l'heure où se tient du 20 au 22 juin, au Brésil, la conférence des Nations unies pour le développement durable Rio + 20, les chefs d'entreprise devraient pourtant se pencher sérieusement sur cette ressource. Occupés à traquer les émissions de CO2 et à réduire leurs consommations d'énergie, beaucoup d'industriels ont oublié d'inscrire l'or bleu en tête de leurs priorités environnementales. Cette ressource joue pourtant un rôle clé dans leurs usines. C'est simple, sans elle, la plupart des sites de production ne pourraient pas tourner.

Refroidissement, nettoyage, purification... L'eau est partout dans les ateliers, mais les industriels la puisent sans prêter attention au volume prélevé. S'ils ont généralement une bonne appréhension de la qualité de l'eau à cause des nombreuses normes encadrant les rejets polluants, ce n'est pas vraiment le cas des quantités. La raison ? « À l'exception de quelques pays, le coût de consommation de l'eau reste bien moindre que celui de l'énergie. Et n'est donc qu'un élément de motivation mineur pour les entreprises », analyse Philippe Aubain, le responsable des problématiques eau chez Ernst et Young. Seules quelques-unes ont déjà goûté, de manière très concrète, aux conséquences d'un manque d'eau sur leurs activités. En Espagne, un industriel a même renoncé à s'implanter dans ce pays en raison d'un conflit d'usage potentiel dans les vingt prochaines années. Il a choisi de poser ses valises ailleurs... dans une région où le problème était moins criant.

Un cas isolé ? Le début d'une lame de fond plutôt. Les tensions sur la ressource arrivent à grands pas. L'eau n'est abondante qu'en apparence. L'eau douce représente 2,75% des masses d'eau sur Terre. Et sur ces 39 millions de km3, seuls 13 500 km3 sont réellement utilisables, le reste étant piégé dans les glaciers ou enfouis sous terre. Pour compliquer le tout, sa qualité ne cesse de se détériorer et sa répartition se fait de plus en plus inégale. Selon KPMG, d'ici à 2030, il est prévu que la demande mondiale en eau potable dépasse de 40% les réserves. Si l'industrie et l'énergie ne représentent « que » 18% des prélèvements d'eau dans le monde, très loin derrière les 70% de l'agriculture, les entreprises pourraient être vulnérables face aux pénuries d'eau, au déclin de la qualité, à la volatilité des prix et aux défis liés à leur réputation. D'autant que, selon un rapport de PricewaterhouseCoopers (PwC) datant du mois de mars, les prélèvements de l'industrie et de l'énergie devraient croître de près de 30% à l'horizon 2025, avec la croissance des pays émergents. Aucun cadeau ne leur sera fait. Lors des arbitrages politiques, en cas de conflit d'usage de l'eau entre agriculteurs, entreprises et population, il n'est pas sûr que l'industrie obtienne toujours gain de cause. « Si une entreprise située dans une zone sensible exerce une pression sur la ressource telle que les populations locales n'ont plus assez d'eau, elle devra trouver, tôt ou tard, des alternatives. D'autant qu'elles sont sous le regard d'ONG, toujours plus désireuses de s'approprier ces questions », avance Guy Leclerc, le directeur eau et grands projets chez PwC. Saint-Gobain en a bien conscience. « L'eau a été très tôt intégrée dans nos objectifs environnementaux, sans toutefois avoir été érigée au rang de priorité. En 2007, nous nous sommes fixé comme objectif de réduire nos prélèvements de 6% par période de trois ans, soutient Pierre Delayen », le directeur hygiène, sécurité, environnement de Saint-Gobain. Entre 10 et 20% de ses 540 principaux sites sont situés dans des zones à contrainte hydrique. « Nous sommes actifs car les conflits d'intérêt vont être inévitables. C'est aussi une question d'exemplarité : en aidant à réduire nos consommations, nous rendons l'eau disponible pour d'autres usages que l'industrie », assure le dirigeant.

 

Chasse au gaspillage

Sur le territoire national, les énergéticiens sont les plus concernés. En 2003, alors que la France (qui n'est pourtant pas l'une des zones du monde les plus menacée par le stress hydrique) était asphyxiée par la canicule, EDF a été prié de mettre à l'arrêt certaines de ses centrales. Comme tous les énergéticiens, l'électricien français ne peut pas exercer ses activités sans eau, dont il est un très gros consommateur. En 2011, EDF a ainsi prélevé 55 milliards de mètres cubes d'eau pour refroidir ses centrales thermiques (charbon, biomasse, nucléaire) ! Les enjeux sont de taille pour l'électricien : si l'eau des fleuves tend à se réchauffer, comme le prédisent certains scientifiques, il ne pourra plus, réglementairement, refroidir ses centrales... « L'eau est l'un de mes chantiers prioritaires », avance Claude Nahon, la directrice du développement durable du groupe EDF. Ainsi, depuis la canicule de 2003, EDF a généralisé sa politique de management de l'eau à l'ensemble de ses moyens de production. Il travaille ainsi à la modélisation des températures et des débits pour arbitrer ses décisions de prélèvement.

Pour réduire leur vulnérabilité face à ces risques, les entreprises les plus consommatrices commencent donc à réagir. Dans les usines, c'est la chasse au gaspillage. Au rang des astuces pour réduire la consommation d'eau, Danone recycle l'eau qui n'est pas en contact direct avec les produits laitiers frais que fabriquent ses usines. De son côté, Volvic a remplacé l'eau servant à rincer les bouteilles... par de l'air stérilisé, diminuant ainsi de 10% sa consommation. « Depuis longtemps, les industriels tentent de recycler l'eau peu sale des purges ou du refroidissement en eaux de lavage. Ce qui est nouveau, c'est que les pouvoirs publics limitent leurs prélèvements dans les cours d'eau ou les nappes phréatiques. Cela leur demande de revoir leurs habitudes et de trouver de nouvelles sources d'approvisionnement pour le futur », avance Samy Benoudiz, le directeur chargé de l'industrie chez Degrémont, filiale de Suez Environnement spécialisée dans le traitement de l'eau. Parmi ses nouvelles pistes figure l'utilisation de l'eau de pluie. Sur son site de Montbard, en Bourgogne, Vallourec combine par exemple récupération d'eau de pluie et recyclage, et ne prélève ni ne rejette d'eau dans le milieu naturel.

COMBIEN CELA CONSOMME ?

140 litres pour une tasse de café

Voici quelques gouttes de breuvage qui nécessitent beaucoup d'eau. Il a en effet fallu faire pousser les plants, laver le café, le transporter, l'emballer et le préparer. Sans oublier l'eau nécessaire à la fabrication de la tasse...

150 litres pour 1 m2 de moquette

Pour produire un mètre carré de moquette, le fabricant Interface utilise 150 litres d'eau si la fibre est déjà colorée et 370 litres s'il teint la fibre blanche. L'eau est utilisée pour le refroidissement des procédés de production.

2 400 litres pour un hamburger

Dans le hamburger, c'est le steak qui nécessite les volumes d'eau les plus importants. Il faut 15 400 litres pour produire 1 kg de viande (essentiellement pour étancher la soif des animaux et cultiver le fourrage et les grains).

2 700 litres pour un tee-shirt en coton

Le gros de l'empreinte (45%) provient de l'irrigation des cultures, suivi par l'évaporation de l'eau de pluie dans les champs (41%) et la dilution des eaux polluées suite à l'usage d'engrais et de produits chimiques lors des procédés industriels (14%).

400 000 litres pour une voiture

Acier, plastique, verre, caoutchouc...Autant de matériaux nécessitant de l'eau pour leur fabrication. Et encore, ce chiffre est une estimation basse ne prenant pas en compte les colles et les textiles.

 

 

Une politique globale de gestion fait défaut

Pour essayer d'acquérir leur autonomie en eau, certaines entreprises dotent leurs usines de circuits d'eau fermés. L'objectif ? Recycler tout ce qui peut l'être (les eaux claires, les effluents) pour rejeter le minimum et donc prélever le moins possible. Des investissements conséquents qui se font la plupart du temps au moment de la construction des usines, modifier des sites existants étant plus compliqué. Le résultat est radical : les économies d'eau peuvent atteindre entre 50 et 80%. Dans la majorité des projets de nouvelles usines dans des zones soumises à une forte contrainte hydrique, comme l'Arabie saoudite, la Chine ou le pourtour méditerranéen, le « zéro rejet » a le vent en poupe. Renault a ainsi opté pour cette solution pour son usine de Melloussa au Maroc. Sur sa raffinerie de Sannazzaro de Burgondi, située au sud de Milan, le pétrolier italien Eni a, de son côté, choisi, à l'occasion d'une modification de procédé de production requérant de grandes quantités d'eau, d'étancher sa soif avec ses eaux usées. Après traitement par osmose inverse et ultrafiltration, l'eau déminéralisée produite est réutilisée pour les besoins en vapeur. L'opération a permis au pétrolier de réduire la consommation d'eau de 3 millions de m3 par an à 900 000 m3. « L'installation de recyclage leur permet de disposer de volumes d'eau supplémentaires sans avoir à puiser dans le réseau », poursuit Samy Benoudiz, le directeur de Degrémont Industry, qui a installé ce dispositif chez le pétrolier.

L'eau restant un sujet se déclinant à l'échelle locale, les entreprises ont en revanche plus de difficultés à mettre en place une politique globale de sa gestion. « Le sujet de l'eau est d'abord appréhendé au niveau des usines et doit remonter dans le management, exactement le contraire du carbone », analyse Philippe Aubain de Ernst et Young. Saint-Gobain compte parmi les pionniers. Le fabricant de matériaux a entrepris de cartographier les risques locaux auxquels il est soumis. Un questionnaire portant sur les risques de contrainte hydrique, de pollution et d'inondation a été envoyé aux 544 principaux sites du groupe. « Il s'agit d'élaborer un plan d'action pour chaque activité », avance Pierre Delayen. Les résultats sont attendus pour la fin de l'année.

Si les entreprises semblent avoir des marges de manoeuvre pour réduire leur consommation, un autre chantier les attend. Celui de l'évaluation de leur empreinte d'eau, comme elles le font pour le carbone. La tâche est malaisée. Calculer l'empreinte carbone de six gaz à effet de serre n'était déjà pas simple, comment faire pour comptabiliser l'eau qui s'évapore avant de revenir plus tard dans le cycle de l'eau ? Comment mesurer l'impact d'une pollution sans compter celui des fournisseurs ? Autant de questions méthodologiques qui n'ont pas encore été tranchées.

Renault prélève au compte-gouttes à Tanger

Pour son usine flambant neuve de Melloussa, dans la région de Tanger au Maroc [ci-contre], Renault a choisi d'être autonome en eau. Un défi : l'industrie automobile engloutit de l'eau pour ses procédés peintures et pour le refroidissement. « Nous avons appliqué toutes les bonnes pratiques que nous avons dans le monde », précise Gaëlle Archaimbault, chef de projet développement durable de l'usine chez Renault. Les consommations ont été optimisées grâce à un recyclage intensif. En parallèle, l'usine a été dotée par Veolia d'une installation permettant de produire de l'eau déminéralisée à partir des eaux usées. Au final, alors qu'une usine classique d'assemblage utilise 2,6 m3 d'eau par véhicule, celle-ci n'en nécessite que 2. Une performance qui a un coût : sur les 600 millions d'euros investis, 40 millions ont été alloués au développement durable.

La bourse d'eau de Nestlé

Après les quotas de CO2, les quotas d'eau ? Peter Brabeck, le président du conseil d'administration de Nestlé, milite pour la mise en place d'une bourse d'eau à l'échelle locale pour régler les tensions sur la ressource. Le groupe agroalimentaire suisse travaillerait déjà avec le gouvernement de la province canadienne de l'Alberta sur un tel mécanisme. La compétition est vive pour l'accès à l'eau entre industriels, agriculteurs et groupes pétroliers (qui exploitent des sables bitumineux dans la région, des activités très gourmandes en eau). D'où l'idée de distribuer des accès à l'eau et d'organiser un marché de ces droits avec des prix différents selon les saisons. Nestlé, qui commercialise des eaux en bouteille (dont la consommation devrait continuer à augmenter) travaille sur ce sujet avec le cabinet McKinsey.

 

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