Designer en série
Par PAR AURÉLIE BARBAUX - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3254Patrick Jouin sera présent partout cet hiver à Paris. Il signe les nouveaux Abribus et les kiosques communicants que JC Decaux installe dans la capitale, ainsi que le mobilier de bureau du nouveau ministère de la Défense.
Même s'il s'en défend, Patrick Jouin est une star du design. Il en a le costume sobre. Son agence aux murs blancs se niche, comme il se doit, au coeur du quartier de la Bastille, la Mecque parisienne du design. Son emploi du temps est aussi serré que celui d'un ministre. Et à 44 ans, son nom résonne en France presque autant que celui de son premier mentor, Philippe Starck. Mais Patrick Jouin ne défend, lui, aucune grande théorie. « Patrick Jouin prône juste la politesse du design. Pour lui, on ne doit pas se sentir agresser par les objets », explique Sylvain Larrey, le directeur du design chez JC Decaux. Sa signature ? « Si c'est un bon produit, pas besoin du nom du designer. Il n'y a peut-être que pour une lampe ou une chaise que l'on a envie de savoir quelle est la personne qui se cache derrière », commente le créateur.
Ce qui le motive, c'est l'innovation. « Dernièrement, nous avons travaillé avec des Italiens sur du plastique injecté au gaz sur du polycarbonate, ce qui permet de faire des corps creux, raconte-t-il. Nous avons réalisé une chaise. En plus d'être esthétique, c'est une innovation difficile à copier, ce qui donne une avance sur les concurrents. » Pas étonnant, avec de tels arguments, que les industriels aiment travailler avec lui. D'autant qu'il parle la même langue qu'eux. « Il a une grande compréhension des métiers associés à la création de produits, autant au niveau technique que sur les interfaces ou l'ergonomie, observe Patrick Charpy, le directeur du design avancé chez Renault. Mais ce qui est plus étonnant, c'est que son ego ne prend jamais le dessus. »
Bottes secrètes
L'écoute et le dialogue sont en effet les deux bottes secrètes de Patrick Jouin. « Le designer est un traducteur, une plaque tournante entre la R et D, le marketing et la production, explique-t-il. Ensuite, la partie création ne représente que 5 % du temps. L'inspiration naît des discussions. Ma pratique du design n'est pas du tout celle d'un rêveur solitaire face à la mer. Elle se nourrit d'échanges et d'observation. C'est tout ce que je fais dans la journée. » C'est ainsi, en visitant une usine Fermob de mobilier de jardin, qu'il a découvert un nouveau matériau, le poral - du frittage de billes de bronze - que l'industrie utilise normalement comme filtre. Patrick Jouin, lui, en a fait un plat de cuisson à l'azote liquide pour le chef de la cuisine moléculaire Thierry Marx.
À l'entendre s'enthousiasmer pour un matériau, on comprend bien que le starsystème du design lui convient mal. « De toute façon, l'idée de designer star est finie, même si le système médiatique en a encore besoin. Je n'ai pas envie d'agir comme une star. C'est comme vivre dans une prison. » Une prison qui ouvre pourtant toutes les portes, à commencer par celle des musées. Son tabouret One Shot en prototypage rapide est exposé au MoMa de New York. Et le Centre Pompidou, à Paris, lui a réservé une exposition au printemps 2010. Avoir un nom évite aussi de perdre du temps en appel d'offres. Ainsi, quand Bouygues décroche la construction du nouveau ministère de la Défense, à Balard, c'est Patrick Jouin qu'il vient chercher pour dessiner un mobilier de bureau original et l'aménagement des quatre restaurants. Et quand l'éditeur de jeux vidéo Ubisoft se lance pour la première fois dans la conception d'un produit, il fait appel à... Patrick Jouin. « Il s'agissait de développer un capteur cardiaque pour le jeu Ozen, qui sortira fin 2011 et qui permettra, via un avatar, de faire correspondre son rythme cardiaque et sa respiration pour gagner en sérénité », explique-t-il avec passion.
Élégant et sophistiqué
Pourtant, travailler avec lui, ça n'est pas si facile. Il est têtu. « Il fait preuve d'une remarquable persévérance dans son trait et d'une grande force d'inertie. S'il rencontre un obstacle, il cherche à le contourner pour ne pas laisser tomber son dessin », précise Sylvain Larrey de JC Decaux. Mais le leader du mobilier urbain lui conserve sa confiance. Après les bornes Vélib', les panneaux d'affichage et les Sanisettes, Patrick Jouin signera à la fin de l'année les nouveaux Abribus communicants et les kiosques électroniques e-village prévus pour 2012. « Ce qui nous plaît, c'est autant sa discrétion, que l'élégance et la sophistication de ce qu'il dessine. » Des valeurs sûres.
« Il prône la politesse du design. Pour lui, on ne doit pas se sentir agresser par les objets. »
Philippe Starck. Il a travaillé avec lui durant un an chez Thomson, à sa sortie de l'École nationale supérieure de création industrielle en 1992. Alain Ducasse. Le chef cuisinier l'a repéré dès 1999. Avec lui, il a refait le Plazza Athénée et dessiné le Pasta pot, plusieurs fois primé. Sanjit Manku. L'agence Patrick Jouin ID est devenue Jouin-Manku, du nom de l'architecte avec lequel il s'est associé et partage certains projets de design d'espace.











