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Des usines à mieux protéger

Hassan Meddah ,

Publié le

Face à la menace terroriste et aux actes de malveillance, l’État avait décidé le 30 juillet 2015 de renforcer la protection des 2 500 sites industriels les plus sensibles. Au-delà de l’urgence, les entreprises doivent développer une nouvelle culture de la sûreté industrielle.


Crédits : Air Products

Mode d’emploi
La sûreté regroupe l’ensemble des mesures de protection pour lutter contre les actes de malveillance. 
La sécurité industrielle vise un fonctionnement sans danger des installations pour les employés et les populations avoisinantes.

 

Les usines ne sont pas à l’abri des actes de malveillance ni du terrorisme. Au contraire ! Les équipements coûteux et les matières dangereuses qui y sont manipulées en font des cibles de choix. Depuis 1992, 850 actes de malveillance contre des sites industriels ont été dénombrés par le Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels (Barpi), rattaché au ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie.

Ces accidents entraînent dans la plupart des cas des pertes économiques significatives, une fois sur deux des dégâts environnementaux et, dans près de 15 % des cas, des blessés dans les entreprises concernées. Ces actes prennent parfois une tournure encore plus tragique, comme l’ont montré les attaques de type terroriste survenues l’été dernier. Le 26juin, dans l’usine d’Air Products à Saint-Quentin-Fallavier (Isère), un prestataire a projeté son véhicule sur des bonbonnes de gaz industriels pour les faire exploser. Quelques semaines plus tard, le 14 juillet, deux explosions criminelles touchaient un site pétrochimique à Berre-L’Étang (Bouches-du-Rhône), sans faire de victime.

"des failles"

"Dans les deux cas, il y avait des failles", analyse Alain Juillet, le président du Club des directeurs de sécurité et de sûreté des entreprises ]. Au sommet de l’État, l’heure de la mobilisation a sonné. Il devenait urgent de renforcer la protection des sites sensibles. Au cœur de l’été, les hauts fonctionnaires de défense des ministères concernés (Intérieur, Économie, Écologie), le directeur du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, chargé notamment de la lutte contre le terrorisme, ainsi qu’une trentaine d’industriels opérant des sites Seveso se sont mobilisés autour de Ségolène Royal, la ministre de tutelle, pour mettre en place un plan d’action.

Plus de 2 500 sites en France font l’objet d’une vigilance particulière. Il s’agit des 1 370 points dits d’importance vitale (PIV), comme les aéroports, les gares, les centrales nucléaires…, essentiels au bon fonctionnement du pays ; et de 1 200 sites répondant à la réglementation Seveso. Plus globalement, environ 500 000 sites sont soumis à la législation des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE). Ils sont susceptibles de générer des risques pour les personnes, les biens…

"Tous ces sites seront inspectés avant la fin de l’année et un bilan sera tiré. On simule des scénarios de malveillance. On teste les plans d’action et de continuité, les réactions en cas d’intrusion", précise Patricia Blanc, la directrice générale de la prévention des risques.

Une instruction gouvernementale datée du 30 juillet 2015 définit précisément le plan de l’État pour améliorer la sécurité des sites vulnérables. Les entreprises concernées doivent renforcer les conditions d’accès à leurs sites, par la voie du gardiennage ou de systèmes de badge. La gestion des sous-traitants est devenue un sujet critique. "Les prestataires n’ont pas besoin d’avoir accès à toutes les zones. Il faut définir des accès restreints pour les zones névralgiques", précise Patricia Blanc. Le nouveau texte demande également aux préfets de se rapprocher des industriels afin d’identifier les responsables de la sûreté et les dispositifs mis en œuvre pour réagir plus vite en cas de besoin.

Le résultat des audits révélera, à coup sûr, nombre de vulnérabilités. Si les directeurs de sûreté des entreprises se montrent très frileux pour s’exprimer sur le sujet, les professionnels du secteur (auditeurs, fabricants et distributeurs d’équipements de sécurité, consultants…) font état d’une réalité du terrain… pas très rassurante.

À l’exception notable des opérateurs d’importance vitale, la sûreté n’a jamais été la priorité des entreprises. Celles-ci concentrent avant tout leurs efforts sur la sécurité industrielle de leur site, c’est-à-dire les procédures à mettre en œuvre pour qu’il n’y ait pas de conséquences sur les populations et l’environnement en cas d’accident industriel. "Hormis dans les industries de défense, les entreprises industrielles ont une culture historiquement orientée HSE (hygiène, sécurité, environnement) liée à la prévention des accidents. Elles sont souvent moins préparées à faire face aux actes de malveillance, par manque de culture et d’expérience sûreté. Or une faille de sûreté est une faille de sécurité", souligne Sébastien Mauqué, le directeur général du groupe Partenaire sécurité, une société de conseil et d’ingénierie dans le domaine de la sécurité.

Identification des technologies prioritaires

D’autres constats sont encore plus sévères, comme celui résumé par les trois "A" : angélisme, aveuglement et amateurisme. "Les entreprises passent successivement par ces trois phases. Elles s’estiment toujours bien protégées et considèrent qu’elles ne sont pas une cible. Enfin, il leur arrive de choisir des solutions qui ne correspondent pas à la réalité de la menace et d’opter pour des solutions low cost peu dignes des véritables enjeux", estime Gilles Goubin, le chef du pôle de formation sûreté-malveillance du Centre national de prévention et de protection (CNPP), qui forme 150 cadres sûreté par an.

Les optimistes verront le verre à moitié plein, mettant en avant les progrès réalisés. "Il y a dix ans, des grands groupes comme Peugeot et Lafarge n’avaient pas de directeur de la sûreté. Leur internationalisation et leurs développements dans des régions du monde où les risques sont plus grands les ont sensibilisés à cette question, observe Olivier Hassid, le directeur général du Club des directeurs de sécurité et de sûreté des entreprises (CDSE). Sur les 75 membres du CDSE, une poignée ont rejoint le comité exécutif. En 2009, il n’y en avait aucun."

L’État veut aller plus loin que les mesures d’urgence. Il veut profiter des audits pour identifier les bonnes pratiques de sûreté et élargir sa réflexion avec des comparaisons internationales, notamment avec les autres pays européens et les États-Unis. Un exercice de crise impliquant un site Seveso sera organisé dans chaque grande zone de défense (on en compte sept en France) avant la fin de l’année. Le but : éprouver l’efficacité des mesures prévues par le plan de protection de l’entreprise. Dans son plan d’action, l’État mise également sur les nouvelles technologies. Le Comité de la filière industrielle de la sécurité (Cofis) identifie les technologies prioritaires.

Deux pistes sont déjà privilégiées : la détection d’armes et d’explosifs à l’entrée des sites sensibles ainsi que le repérage et la localisation d’individus dans une zone sous contrôle afin de déceler des comportements anormaux. Toutefois les experts préviennent : la technologie seule ne résoudra pas les problèmes de sûreté. Il ne sert à rien de mettre des caméras partout s’il n’y a personne pour regarder les écrans, tout comme il est vain d’investir dans des technologies sophistiquées de détection d’intrusion sans un système de badges rigoureux. La fameuse cohérence de la chaîne de sûreté !

"La vidéo-surveillance n’empêchera jamais un braquage ni une attaque terroriste. Pour des terroristes comme les frères Kouachi, déterminés à aller jusqu’au bout, être filmés ou pas n’est pas la question. Élever le niveau de sûreté globalement exige de réunir trois ingrédients indispensables : le matériel, les procédures et l’homme", estime Éric Davoine, le porte-parole en France d’Asis International, l’association internationale des professionnels de la sûreté.

Des contraintes drastiques

Les industriels se montrent d’ores et déjà réceptifs au plan d’action initié par l’État. L’Union des industries chimiques (UIC), qui représentent plus de 50 % des sites Seveso, est en première ligne. Son Monsieur sûreté, Philippe Prudhon, le directeur du département technique, multiplie les séminaires pour répondre aux sollicitations des différentes fédérations régionales. Il s’appuie pour cela sur le guide de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) qui vient d’être réactualisé.

Celui-ci permet aux entreprises d’auto-évaluer leur niveau de vulnérabilité face aux menaces de malveillance et de terrorisme. "Dans le public, on trouve tout type de profils : des directeurs d’établissement, des responsables de la sûreté, des responsables HSE", explique Philippe Prudhon, qui en profite pour rappeler les questions de base à son auditoire. Existe-t-il une politique de sûreté rédigée et accessible dans l’entreprise ? Quels en sont les objectifs affichés ? A-t-elle été communiquée aux personnels ? Quelle est la nature des contrats avec les prestataires ?

L’UIC se veut également force de propositions. Parfois très simples. Comme la révision des fiches Seveso. À travers ces documents, la loi oblige les entreprises à communiquer, dans un souci de transparence vis-à-vis des populations voisines, des -données très précises sur la nature, la quantité et même la localisation des produits stockés sur leurs sites. "La plupart de ces informations se retrouvent sur internet. Au point que cela va à l’encontre de la sûreté ", déplore Philippe Prudhon.

Les services de l’État étudient, par ailleurs, l’opportunité de classer des établissements Seveso points d’importance vitale, c’est-à-dire répondant à des contraintes de sûreté encore plus drastiques. Ce qui déplaît à certains industriels. "Les investissements pour se conformer à ce dispositif sont très élevés pour un gain commercial nul", s’insurge l’un d’eux. Au ministère du Développement durable, on estime que le rapprochement à long terme des réglementations sur les activités d’importance vitale et les activités Seveso apportera une réponse prometteuse pour renforcer la protection des sites industriels. Selon le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, une telle convergence donnerait une vision d’ensemble aux exploitants aussi bien sur les risques de malveillance ou de terrorisme que sur les risques technologiques ou pandémiques.

Quelque 75 sites Seveso sont déjà classés comme points d’importance vitale. À quel rythme ira la convergence entre les deux réglementations ? Les résultats des audits des sites Seveso, qui seront connus au début de l’année prochaine, donneront le nouveau tempo.

Hassan Meddah

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