Des services numériques à la carte
Le 10 janvier 2008 par LUC MATHIEU | L'Usine Nouvelle n° 3083Succès programmé des téléphones GPS, explosion attendue de services totalement nouveaux... Longtemps sous-estimées, les sociétés de cartographie numérique s'arrachent désormais à prix d'or.
Rues, monuments, stations de métro, parkings... Les cartes du britannique Multimap décrivent précisément Paris, Londres ou Bruxelles. Pas besoin de déplier un plan, il suffit de se connecter à internet. Chaque mois, 12 millions d'internautes le font. Une audience qui place Multimap en tête des sites britanniques les plus visités. Et qui, surtout, vient de convaincre Microsoft de dépenser 70 millions d'euros pour l'acquérir. Distancé par Google et ses cartes en trois dimensions, le groupe de Redmond devait rattraper son retard.
Microsoft n'est pas le seul à se ruer sur les systèmes de cartographie numérique. Le 1er octobre 2007, Nokia a déboursé 5,7 milliards d'euros pour acheter Navteq, numéro 1 mondial des cartes pour navigateurs GPS avec un chiffre d'affaires de 409 millions d'euros (2006). Deux mois plus tôt, le fabricant néerlandais de GPS TomTom annonçait son intention d'acheter Tele Atlas, premier concurrent de Navteq, pour 2,9 milliards d'euros. La transaction n'a pas encore abouti, la Commission européenne s'inquiétant de « risques sérieux » pour la concurrence.
De telles valorisations étaient inimaginables il y a seulement deux ans. Les services de géolocalisation étaient encore balbutiants et les fabricants de téléphones mobiles n'avaient pas commencé à doter leurs appareils de systèmes de cartographie. Seuls débouchés pour les fournisseurs de cartes numériques : les fabricants de boîtiers GPS, tels Garmin, Mio ou Magellan, et quelques équipementiers automobiles (voir page 58). « Leur situation n'était vraiment pas facile. Ils se retrouvaient en concurrence frontale sur un marché à très faible marge alors qu'ils devaient multiplier les investissements pour développer leurs cartes », explique Richard Robinson, analyste chez iSuppli et ancien directeur du développement des activités de navigation du japonais Alpine Electronics. Mettre au point des cartes numériques n'a en effet rien d'une sinécure. Noms des rues, sens de la circulation, vitesses limites... Pour cartographier un pays comme la France, des dizaines de millions d'informations doivent être collectées. « Il nous a fallu vingt ans pour développer nos cartes », souligne Stéphane Lagresle, directeur du marketing de Tele Atlas France.
mises à jour en continu
En outre, les plans n'ont de valeur que s'ils sont constamment mis à jour. « Les données que l'on récupère auprès des administrations ou via des satellites ne suffisent pas. Il faut aller sur le terrain », explique Franck Gaget, directeur du marketing Europe pour Navteq. En France, soixante employés du groupe américain sillonnent les routes à bord de trente Renault Scenic. Equipés d'ordinateurs portables et localisés au mètre près par GPS, ils prennent des milliers de photos et de vidéos par jour et enregistrent les modifications de signalisation, les routes fermées pour travaux, etc. Les dirigeants de Tele Atlas ont préféré investir dans des camping-cars dotés chacun de six caméras qui filment sans arrêt. Pour réduire les frais de fonctionnement, les opérateurs dorment dans les véhicules qui parcourent 120 000 kilomètres par an sur les routes européennes. « La mise à jour des cartes représente 80 % de notre budget », explique Stéphane Lagresle. Indispensables, ces dépenses creusent les pertes de la société néerlandaise. Au troisième trimestre 2007, Tele Atlas a perdu 1,9 million d'euros, pour un chiffre d'affaires de 74,3 millions.
Comment expliquer que TomTom soit prêt à lancer une OPA pour l'acquérir ? Ou que Nokia dépense près de 6 milliards d'euros pour son concurrent américain Navteq ? La réponse tient en deux mots : téléphone mobile. Les cartes numériques ne seront bientôt plus cantonnées aux tableaux de bord des voitures ou aux boîtiers que l'on fixe sur les pare-brise. Peu à peu, elles se glissent dans les téléphones portables. Les derniers appareils de Nokia en sont équipés. Tout comme les nouveaux BlackBerry de Research in Motion. Samsung, Motorola ou LG se lancent eux aussi. Sans oublier Apple dont la prochaine version de l'iPhone, attendue courant 2008, devrait intégrer une puce GPS. En 2008, 240,5 millions d'appareils vendus dans le monde en seront équipés alors que moins de 33 millions de boîtiers dédiés GPS seront écoulés, selon iSuppli.
L'alliance du GPS et de la téléphonie mobile
Cette explosion programmée s'accompagnera de l'éclosion de dizaines de nouveaux services. « La fonction de navigation n'est finalement que peu utilisée. Les possesseurs de boîtiers GPS n'y ont recours que quatre à cinq fois par mois. Il faut créer de nouvelles applications, qui lieront par exemple la localisation à des services web », explique Hans-Hendrik Puvogel, le PDG de Jentro, un fournisseur allemand de services de géolocalisation. « Tout est encore à inventer », confirme Julien Jolivet, analyste chez GFK.
Première certitude, l'alliance des technologies GPS et de celles de la téléphonie mobile permettra d'améliorer la précision de la localisation. Aujourd'hui, le GPS est inopérant en milieu couvert, dans un tunnel ou un parking. La technologie GSM, ou CDMA aux Etats-Unis, permettrait de prendre le relais en localisant l'utilisateur par triangulation. Un intérêt évident pour les entreprises qui veulent surveiller le transport de leurs marchandises ou adapter, en temps réel, la circulation de leur flotte de véhicules.
La localisation en cas d'accident sera également facilitée. En appelant les services d'urgence, ceux-ci recevront en même temps les coordonnées géographiques précises de l'incident, où qu'il se soit produit. Plusieurs services de ce type sont déjà en développement aux Etats-Unis, au Canada et en Europe.
UN côté « big brother »
L'émergence du GPS et des technologies mobiles permettra aussi d'améliorer le suivi du trafic. Pour l'instant, les boîtiers reçoivent des signaux radio envoyés par les sociétés d'autoroute. Les derniers appareils de TomTom récupéreront aussi des données collectées par l'opérateur de télécoms Vodafone qui repèrera la densité de téléphones mobiles en activité dans une zone donnée et donc, le risque de bouchons.
Autre grande piste de nouveaux services, ceux qui associent coordonnées GSM, internet et stratégie marketing. Plusieurs start-up, telle l'américaine TeleNav, misent par exemple sur le développement des « points d'intérêt ». L'idée consiste à fournir, via des menus interactifs, les adresses et trajets des restaurants, bars, cafés internet, banques... TeleNav en a ainsi répertorié une dizaine de millions aux Etats-Unis et peut guider l'utilisateur en lui envoyant un SMS. Mais ces annuaires d'un nouveau type vont plus loin que la simple description du trajet. Ils permettent par exemple de savoir s'il reste des places dans le parking le plus proche, les tarifs de la prochaine station-service ou les dernières réductions au supermarché d'à côté. Pour financer la mise au point et l'accès à ces annuaires, certains, comme TeleNav, misent sur un abonnement mensuel de 10 dollars. D'autres, tel Jentro, réfléchissent à un modèle économique basé sur la publicité. « On pourrait imaginer un système de liens sponsorisés, ou qui diffuserait des spots publicitaires pendant le chargement des pages », explique Hans-Hendrik Puvogel.
Les services dits de « réseaux so-ciaux » veulent eux aussi s'appuyer sur la géolocalisation. Plusieurs start-up américaines se sont positionnées. Duzine et Eloqor prolongent grâce au GPS les fonctions de sites internet comme Facebook : un utilisateur peut situer précisement et à tout moment ses amis, à condition qu'ils acceptent, sur la carte d'une ville. Autre application en vogue : la localisation en temps réel des enfants par leurs parents. « Il y a sans aucun doute un côté "Big Brother" dans ces nouveaux services, note Richard Robinson d'iSupply, mais on se rend compte que le GPS ne sert pas seulement à guider. Nous ne reviendrons pas en arrière. » La question rituelle « tu es où ? », née avec le portable, ne sera peut-être bientôt plus qu'un souvenir. .

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