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Des puces dans la peau

Par PAR EMMANUELLE DELSOL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3242
Ce qui m'énerve, c'est qu'en France, on ne prend pas le risque du numérique.
Ce qui m'énerve, c'est qu'en France, on ne prend pas le risque du numérique.
© LUC PÉRÉNOM

Olivier Piou, directeur général de Gemalto, est un fou de technologie. Passionné par son entreprise, il regrette qu'elle soit encore cantonnée à son activité de cartes à puces. Il tempête surtout contre le peu de considération pour le numérique en France.

Debout face à la baie vitrée de son bureau, Olivier Piou commente les interminables travaux de la transformation de l'île Seguin, ex-site historique de Renault, sur laquelle il a une vue imprenable. Un symbole de la nouvelle industrie observant le désert de l'ancienne ? Le patron de Gemalto n'a pas cette arrogance. Il est pourtant à la tête d'un géant mondial de la sécurité numérique, spécialisé dans le chiffrage et la lutte contre fraude, qui sécurise les transactions de la Barclays et vérifie l'identité des utilisateurs du nouveau réseau mobile de Verizon aux États-Unis. Depuis la France, il pilote une entreprise qui réalise 1,9 milliard d'euros de chiffre d'affaires et compte 10 000 salariés dans 45 pays.

Et si on doutait de l'influence internationale de Gemalto, la panique qu'a semé chez les opérateurs télécoms la rumeur, à l'automne 2010, de sa supposée collaboration avec Apple autour d'une carte SIM virtuelle, l'a rappelé. Avec flegme, Olivier Piou avait démenti et intimé le silence en interne. Un parfait exemple du caractère de l'homme, qui fonctionne comme « un moteur hybride », résume une proche collaboratrice. Car s'il a depuis longtemps gagné ses galons de manager, c'est avant tout un passionné de technologie, qui ne peut le cacher. Il suffit de l'écouter s'enthousiasmer pour sa dernière invention. La puce Ego, insérée dans un objet posé sur la peau, dialoguera avec n'importe quel objet communicant. C'est aussi cette expertise technique qui lui a valu d'être présenté, en 2008, à Philippe Camus, le président d'Alcatel-Lucent, alors qu'il renouvelait le conseil d'administration du groupe. « Sur le papier, il était le spécialiste des hautes technologies et des télécoms que nous recherchions, et il a tenu ses promesses, raconte-t-il, une certaine satisfaction dans la voix. Et il participe activement aux décisions. »

La découverte d'une pépite

Et si le PDG de Gemalto s'est si vite entendu avec Philippe Camus et les membres du conseil d'administration d'Alcatel-Lucent, c'est aussi parce qu'il partage facilement son expérience. Convivial, il aime parler de sa société et de son histoire, avec force gestes et images. Il faut dire que l'aventure Gemalto se confond avec son parcours.

Tout a commencé en 1994, quand il décide de quitter la division pétrole de Schlumberger dont il assurait, à 35 ans, la direction marketing et technique. « Je n'aime pas le pétrole », justifie-t-il. À la surprise générale, il prend la tête de la division équipements, beaucoup moins rentable et « un peu fourre-tout ». Là, il va découvrir une pépite : l'activité carte à puces. Il décide de la développer. Pour la renforcer, il rachète celle de Bull (CP8) et crée une filiale, Axalto. Schlumberger s'en sépare. Olivier Piou reste, introduit l'entreprise en Bourse et, en 2006,orchestre la fusion avec Gemplus, l'autre français des cartes à puces. Gemalto est né. « Il a accompli là un vrai miracle », s'exclame André Erlich, l'ancien directeur des systèmes d'information de Schlumberger, son premier chef, qui le côtoie depuis ses débuts.

À l'époque, Gemplus sort d'affaires douteuses, et Axalto tente de se développer tant bien que mal. Olivier Piou, ne croit pas au miracle mais à la méthode. Pour réussir la fusion, il place sous ses ordres directs pendant six mois 19 personnes issues des deux sociétés. Objectif : se donner le temps de mettre en place l'organisation la plus efficace à partir des meilleurs talents.

Malgré ses succès pour diversifier l'offre de Gemalto, Olivier Piou reste, pour tous, l'homme des cartes à puces. Il le regrette sans se vexer. Il ne s'offusque pas plus de n'avoir été invité à l'installation du Conseil national du numérique à l'Élysée que la veille de l'événement. Et seulement en spectateur... Son enfance, à Dakar, lui a donné du recul. Il y est né en 1958 et est allé à l'école, pieds nus, avec les autres enfants de la capitale sénégalaise jusqu'à ses neuf ans. « On peut facilement se laisser happer dans le monde stratosphérique des technologies. Tout cela m'aide à me souvenir qu'il y a deux faces à ce monde. » En revanche, l'absence de reconnaissance de son entreprise, française, dans son propre pays est une vraie frustration. « Ce qui m'énerve vraiment, c'est qu'en France, on ne prend pas le risque du numérique. Que l'on n'a pas la capacité de changer de siècle. Ce XXIe siècle est numérique ! »

Philippe Camus, président d'Alcatel-Lucent

« C'était le spécialiste des hautes technologies et des télécoms que nous recherchions.»

EN QUELQUES MOTS

Une vision : une organisation mondiale de la santé de l'internet contre les attaques numériques. Un management : jeter les gens dans l'eau froide, voir s'ils nagent, pour révéler leur potentiel. Un engagement : le respect des données privées des utilisateurs. Un regret : son manque de temps pour faire un véritable lobbying au service de l'industrie du numérique.

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