Des industriels dans le vent
Par DE NOS CORRESPONDANTS STANISLAS DU GUERNY, EN BRETAGNE, PATRICK BOTTOIS, EN NORMANDIE, ET EMMANUEL GUIMARD DANS LES PAYS DE LA LOIRE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3235
© GILLES ROLLE / REA
Les industriels se regroupent, les régions se mobilisent pour créer en urgence les infrastructures. Du littoral Atlantique à la mer du Nord, une filière est en train de naître.
L'éolien offshore, c'est pour vous. Et on vous aidera à la fois en tant qu'État et en tant qu'actionnaire. » En visite, le 25 janvier, sur le chantier naval STX France, à Saint-Nazaire, Nicolas Sarkozy y est allé de ses encouragements. Alors que le gouvernement s'apprête à lancer l'appel d'offres pour l'éolien offshore, le chantier de Loire-Atlantique entend jouer un rôle clé sur ce marché en développement. « Nous allons nous positionner sur les fondations métalliques et sur la fabrication de mâts, explique Jacques Hardelay, son directeur général. Sur les sous-stations, ces plates-formes de distribution électrique, nous disposons aussi de compétences héritées de la construction navale, en matière de coordination notamment. » STX France, qui estime l'investissement nécessaire à une telle diversification entre 70 et 100 millions d'euros, vient de lancer le recrutement de 50 apprentis pour travailler sur cette nouvelle activité. Dans son coeur de métier, le groupe a également élaboré les plans d'un navire spécifique pour la pose d'éoliennes. Le projet, nommé Poséole, associe notamment Vinci, National Oilwell Varco et Bureau Veritas. Son principe est l'installation d'éoliennes déjà assemblées et testées à terre pour éviter ce travail coûteux en mer.
Au-delà de STX, l'éolien offshore suscite beaucoup d'attentes dans les Pays de la Loire. Alstom pourrait lancer à Saint-Nazaire une activité d'assemblage de prototypes de nacelles d'éoliennes offshore. Alstom, qui est partie prenante avec Vinci et le cabinet Altech d'un site d'essai au Carnet, dans l'estuaire de la Loire, a déjà installé à Nantes sa recherche sur les hydroliennes offshore, ces turbines alimentées par les courants marins. Cent quarante-quatre entreprises industrielles, désireuses de se placer sur ce marché, se sont rassemblées au sein de Neopolia. Ce groupement, basé à Saint-Nazaire, s'est doté de quatre groupes de travail (fondations, sous-stations électriques, navires de servitude et logistique) afin de préparer l'arrivée des éoliennes offshore, et notamment celles destinées au futur parc du banc de Guérande (750 MW). « Il faudra des navires rapides et stables, avec des moyens de préhension innovants pour monter dans les mâts. Des brevets ont déjà été déposés et des accords ont été passés », assure Jean-Claude Pelleteur, le président de Neopolia.
Pour les industriels de la région, le marché de l'offshore fournit aussi l'occasion de prendre pied sur le segment des énergies marines renouvelables. La filière compte sur l'important substrat de recherche, notamment celui de l'École centrale à Nantes, dont le laboratoire « L'océan dans le changement » vient d'être retenu dans le cadre des investissements d'avenir. L'école va investir 17 millions d'euros dans son bassin des carènes. Quant au futur « technocampus » naval développé par DCNS à Nantes, il devrait réunir 300 chercheurs travaillant notamment sur des problématiques aussi essentielles que le comportement des structures métalliques en mer ou les matériaux métalliques et composites conçus pour des applications maritimes. Les murs seront financés par le conseil régional des Pays de la Loire.
Les industriels de Saint-Nazaire ne sont pas les seuls à lorgner ce marché. Leurs voisins bretons entendent aussi devenir fournisseur du parc éolien offshore qui sera implanté au large de Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor). Une puissance globale de 500 MW sera installée sur un espace de 180 km², moyennant 600 à 800 millions d'euros d'investissements. « Les compétences bretonnes vont des chantiers navals aux constructions métalliques en passant par les fournisseurs d'équipements et les sociétés d'informatique », assure Gilles L'Haridon, le secrétaire général de l'association Bretagne Pôle Naval, installée à Lorient (Morbihan). Poweo, mais aussi la société lorientaise Nass et Wind et le bureau d'études Vents d'Ouest s'intéressent au projet.
Côté ports, la région Bretagne, qui est propriétaire des infrastructures du port de Brest (Finistère), a déjà annoncé une enveloppe d'investissements de l'ordre de 70 millions d'euros pour aménager une trentaine d'hectares. Ces espaces en bord à quai pourront accueillir les établissements qui assureront le montage des éoliennes ensuite transférées au large de Saint-Brieuc. Située sur un polder, cette future zone d'activités devrait être opérationnelle d'ici à 2012-2013. D'autres aménagements sont prévus dans les ports du Légué, à Saint-Brieuc, ainsi qu'à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) et à Lorient. Dans l'annuaire édité à l'occasion du récent colloque sur l'éolien offshore organisé à Brest figurent une centaine de sociétés disposant des compétences nécessaires.
Des hydroliennes au large de l'île de Bréhat
Comme la région Pays de la Loire, également confrontée au déclin du secteur de la pêche, la Bretagne veut croire au fort potentiel des énergies marines. La création d'une véritable filière industrielle et de maintenance des installations serait susceptible de générer plusieurs milliers emplois. Au large de l'île de Groix, Nass et Wind (40 salariés) travaille sur le projet Winflo. « Il va se traduire par l'installation en mer d'un démonstrateur d'éolienne flottante », précise l'entreprise. Cette technologie permettrait d'éloigner un peu plus les mâts du littoral puisqu'ils pourront être installés au-dessus de fonds de plus de 50 mètres. Winflo bénéficie d'une aide de l'État de 13,4 millions d'euros dans le cadre du Grand emprunt.
Deux poids lourds accompagnent le lorientais Nass et Wind : l'Ifremer et DCNS. Cette dernière a créé à Brest un incubateur voué aux énergies marines en collaboration avec le pôle de compétitivité Mer Bretagne. Cet incubateur, qui compte une quarantaine d'ingénieurs, dont 25 à Brest, travaille sur plusieurs dossiers, notamment celui consacré à l'énergie thermique des mers. Première région maritime de l'Hexagone, la Bretagne table aussi sur les hydroliennes. EDF investit 24 millions d'euros dans quatre unités au large de l'île de Bréhat (Côtes-d'Armor). La première fonctionnera d'ici à la fin de l'année. L'irlandais OpenHydro, qui les a fabriquées, vient d'ailleurs d'accueillir DCNS dans son capital.
Plus au Nord, les industriels normands sont aussi dans les starting-blocks. Avec trois champs éoliens offshore prévus au large de Courseulles-sur-Mer (Calvados), Fécamp et Le Tréport (Seine-Maritime), les deux Normandie devraient accueillir 1 750 des 3 000 MW prévus par le gouvernement d'ici à 2015. La filière disposera notamment, au Havre (Seine-Maritime), du pôle industriel Eco Wind Park. « Sur ces 50 hectares en bord à quai, 42 entreprises pourront travailler à la construction, la logistique et l'installation d'éoliennes ; du fabricant de nacelles, Aircelle, à l'entreprise de BTP Quille en passant par le fabricant de mâts, Fouré Lagadec. Elles sont prêtes à s'installer derrière un fabricant d'éoliennes offshore », affirme Gérard Mercher, directeur du comité d'expansion économique Havre développement. L'Eco Wind Park havrais pourrait compter jusqu'à 2 000 emplois lorsque les consortiums chargés de la construction et de la gestion des parcs offshore auront choisi leur constructeur d'éoliennes. Gérard Mercher se montre d'autant plus confiant en la possibilité d'attirer un fabricant d'éoliennes au Havre qu'Eco Wind Park vise aussi le marché anglais. Un optimisme partagé par Charles Bréard, directeur chez Lacmil (100 salariés), spécialiste havrais de l'usinage de pièces mécaniques de grandes dimensions. « Comme tous les équipementiers de la filière, j'attends de l'activité et des emplois. Mais ces prestations doivent aussi servir de passeport pour les marchés étrangers à des PME comme la nôtre, qui peinent à s'y vendre. »
En Basse-Normandie, le port de Cherbourg (Manche) revendique une offre similaire à celle du Havre, en cours de finalisation. En Haute-Normandie, des formations aux métiers de l'offshore se mettent en place. Quelque 3 000 emplois pourraient être créés durant les trois ans de construction des trois parcs normands, et 300 pérennisés pour leur exploitation. Les ports de Fécamp et Dieppe (Seine-Maritime) sont sur les rangs pour leur maintenance. Dieppe a lancé des travaux pour accueillir les bateaux de servitude du futur parc. « Du trafic et 150 emplois pour trente ans », assure le port. Un argument massue qui renvoie la vive opposition des pêcheurs à un combat d'arrière-garde.
Pour le gouvernement, l'appel d'offres sur l'éolien offshore doit permettre de constituer une filière industrielle française. Comprendre : bâtir des usines sur le territoire. Or ce projet est régi par le droit européen qui interdit toute forme de préférence nationale. « Nous avons dû officieusement rappeler à la Direction générale de l'énergie et du climat (DGEC) le droit européen et la volonté farouche de nous y tenir », précise la Commission de régulation de l'énergie (CRE). Pourtant un acteur éolien allemand émet des doutes : « La France va louvoyer pour établir des critères inattaquables, favorables au contenu local. » Par exemple, l'appel d'offres pourrait accentuer le coût du transport dans le calcul de l'empreinte environnementale, ce qui limiterait les importations de facto. La CRE, qui a été saisie le 1er février pour établir ce cahier des charges, a rendu une première copie début mars. Elle est en cours d'ajustement suite à la consultation des industriels menée en février. L'appel d'offres devrait être lancé courant mai.

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