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Des candidats sans convictions

Par JEAN-PIERRE JOLIVET - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3049

Alors que la campagne présidentielle débute, les candidats sont sur la réserve en matière de défense. Mais les décisions, qui devront être prises après l'échéance électorale, modifieront le visage de l'industrie française de l'armement.

Serait-il urgent d'attendre ? A gauche comme à droite, les prises de position des candidats en matière de défense sont plutôt discrètes. Surtout comparées aux thèmes plus mobilisateurs du social, de l'éducation ou de la sécurité. Aux 93e et 94e rangs des 100 propositions de la candidate socialiste, la défense nationale n'a été qu'esquissée que dans un discours très formel de trois quarts d'heure de Ségolène Royal le 3 mars. Quelques jours plus tard, la journée UMP de la défense, plusieurs fois différée, a permis à Nicolas Sarkozy de recadrer un discours jusque-là assez général. « Rarement le débat sur la défense a été aussi peu présent dans une campagne présidentielle », regrette le patron d'un grand groupe du secteur.

Et pourtant. Compte-tenu du coût de la mise en oeuvre des promesses électorales, de l'impératif de réduire la dette du pays, le maintien de l'effort de défense sera confronté à une difficile équation budgétaire. Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou affirment le maintenir à 2 % du produit intérieur brut. Jean-Marie Le Pen veut le porter à 2,5 %, alors que Marie-George Buffet le juge « suffisamment haut » et Dominique Voynet l'estime déjà très important...

A gauche comme à droite, le budget de la défense risque de devenir la variable d'ajustement. En particulier, les crédits d'équipement des forces armées, qui conditionnent en grande partie l'avenir de l'industrie française de l'armement. Celui de grands groupes comme Thales, EADS, Safran, Dassault Aviation, Nexter (ex-Giat Industries), des entreprises moyennes telles Panhard, SNPE ou encore Renault Trucks, aux prises avec une concurrence mondiale qui se durcit. Mais aussi celui de quelque 5 000 PME. Au total plus de 80 000 salariés et autant d'emplois indirects et un chiffre d'affaires de 15 milliards d'euros.

La menace a fait monter Jacques Chirac au créneau, pour esquisser la feuille de route du prochain locataire de l'Elysée au nom de l'intérêt de la France. « Les efforts devront être poursuivis, car c'est la condition de notre crédibilité militaire. L'enjeu dépasse de très loin ce seul aspect. Il est aussi scientifique, industriel et social. Il engage notre économie entière », déclarait-il lors de sa visite au centre d'essais en vol de la DGA (Délégation générale pour l'armement) à Istres en novembre.

De son côté, Michèle Alliot-Marie, la ministre de la Défense, a entrepris de pérenniser le maximum de grands programmes qu'elle juge stratégiques. Le lancement effectif des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) Barracuda, avec un premier contrat de 3 milliards d'euros passé à DCN, et des frégates Fremm (6,5 milliards d'euros). La commande pour un montant de 910 millions d'euros de 250 missiles de croisière Scalp naval à MBDA. Et 700 millions d'euros sont inscrits dans la loi de finances 2007 pour les études de développement du second porte-avions.

Un Livre blanc pour définir les besoins

Alors que la campagne présidentielle officielle a débuté la semaine dernière, les déclarations restent prudentes, hormis la sanctuarisation de la dissuasion nucléaire (18 % des dépenses annuelles d'équipement). Seuls quelques domaines semblent prioritaires : la sécurité du territoire avec le renseignement traditionnel et spatial, la numérisation des moyens du champ de bataille ou encore la projection des forces avec l'avion de transport tactique A 400M pour remplacer les Transall à bout de souffle.

Au-delà, à gauche comme à droite, les candidats en appellent à un Livre blanc, commandé dans la foulée de la présidentielle, afin de revoir le modèle des armées à l'horizon 2020. « La définition de besoins se fera par le haut, en fonction des objectifs politiques », indique Jean-Pierre Masseret, le sénateur de Moselle, membre de la cellule de réflexion du Parti socialiste.

hiérarchiser les priorités

Dans l'immédiat, les mesures concernent la hiérarchisation des priorités. « Je ne veux pas lancer un programme qui, à budget constant, risque de mettre en cause la modernisation de la dissuasion, la sécurité et l'équipement des personnels », affirme Ségolène Royal. Sur 61 grands programmes d'équipement, six d'entre eux consomment pratiquement 50 % de ces crédits (hors dissuasion). Le second porte-avions est clairement dans la ligne de mire. Les choix risquent d'être très douloureux.

A l'UMP, la marge de manoeuvre est plus réduite, sous l'oeil du gardien élyséen de la « doctrine gaullienne ». Souhaitant que « l'effort global de défense soit au minimum maintenu à son niveau actuel », Nicolas Sarkozy prône, lui aussi, la réévaluation de la politique de défense et de la hiérarchie des besoins d'équipement. Cela déboucherait sur une « loi de programmation militaire pluriannuelle » exprimant des objectifs capacitaires associés à des enveloppes de crédits, plutôt qu'un catalogue d'équipements.

« Cette nouvelle approche devra aussi prendre en compte le maintien des compétences technologiques », prévient Jean Lemière, député de la Manche et membre de la commission de la défense nationale. Un objectif qui serait mené de front avec la rénovation de la fonction achat du ministère de la Défense et une profonde réforme de la DGA. Parallèlement, le maintien en condition opérationnelle des matériels ferait la part plus belle aux industriels (lire page 14). En clair, une meilleure maîtrise des coûts et de la dérive des calendriers (tous les grands programmes ont accumulé d'importants retards, le Rafale mais aussi l'hélicoptère Tigre, l'A 400M...).

Reste que les propositions des candidats seront loin de satisfaire les besoins des armées. Les projections du ministère de la Défense montrent qu'il manquerait de 40 à 70 milliards d'euros cumulés pour équiper correctement les armées à l'horizon 2015. Un document confidentiel qui prône « une réorganisation des moyens » en vue d'économiser 30 milliards d'euros d'ici à 2015, dans l'hypothèse d'un budget défense maintenu à 2 % du PIB et d'une croissance en volume de 1 %.

Cette perspective donne des sueurs froides aux industriels de l'armement (dont 65 % de l'activité sont réalisés avec les armées françaises). Ils redoutent le couperet de la révision des grands programmes. L'abandon du second porte-avions qui économiserait près de 3 milliards d'euros. Le report de développement d'une nouvelle version du Rafale et de son missile Meteor (de 1,5 à 2 milliards d'euros d'économie) et celui du futur engin blindé médian de Nexter (2,2 milliards d'euros). Ou encore l'abandon de la deuxième tranche de 40 hélicoptères de combat Tigre.

Des dossiers industriels en suspens

L'autre grand chantier, aujourd'hui gelé, concerne la poursuite de la rationalisation des industries françaises de l'armement. Le futur locataire de l'Elysée n'y échappera pas. « Ce qui compte maintenant, c'est de tendre vers une plus grande intégration des capacités industrielles et technologiques, grâce à l'avènement de grands champions européens. Nous n'avons plus les moyens de nous disperser en matière de production et d'acquisition d'équipements », précisait Nicolas Sarkozy dans le numéro de mars de la revue spécialisée « DSI ». Une position proche de celle de François Bayrou pour qui « l'Etat doit être un actionnaire vigilant qui n'interfère pas dans les questions de management, mais qui veille à ce que ces industries continuent de développer les instruments nécessaires à la mise en oeuvre de sa politique ». Au Parti socialiste, la vision se veut plus européenne. « Une restructuration de tout le domaine industriel est nécessaire. Si les Européens ne réunissent pas leurs moyens et ne rationnalisent pas leurs chaînes de production, nous serons affaiblis en terme de concurrence internationale », commentait Louis Gauthier, le délégué national du PS aux questions stratégiques, lors d'une réunion du Cercle Stratégia.

Certes du chemin a été parcouru avec le renforcement de Thales, la naissance d'EADS en 2000 ou encore l'adossement de DCN à Thales qui sera finalisé dans deux jours, donnant naissance au numéro 1 européen du secteur avec un chiffre d'affaires de 3 milliards d'euros. Cependant, beaucoup reste à faire. Dans le naval, il faut aller plus loin dans les regroupements européens, en particulier avec les Allemands. Pour une évidente raison de logique industrielle et de compétitivité internationale. « L'Europe compte encore 21 industriels et 30 chantiers navals, comparés aux 4 industriels américains et leurs 6 chantiers », commente Jean-Marie Poimboeuf, le P-DG de DCN.

C'est aussi vrai dans l'armement terrestre, où l'avenir de Nexter reste en suspens. Revenu à l'équilibre, le constructeur du char Leclerc, dont le capital est détenu par l'Etat, doit être adossé à un groupe privé, faute de quoi il ne pourra trouver une alliance européenne. « De grands mouvements sont envisageables, en particulier vers l'industrie allemande ou les grands systémiers », réaffirmait Michèle Alliot-Marie en janvier. Si Nexter lorgne une alliance avec l'allemand Kauss Maffei Wegmann, une première étape sera certainement franchie dans le domaine des munitions. Elle permettra de regrouper Nexter Munitions, TDA (filiale de Thales), le fabricant de poudres et explosifs Eurenco (filiale à 60,2 % de SNPE), voire l'activité de MBDA (filiale d'EADS) dans ce domaine.

D'autres interrogations stratégiques, et non des moindres, devront trouver des réponses. C'est le cas du futur périmètre de Safran. Avec l'avenir de la branche communications. Mais au-delà, la focalisation ou non du groupe sur ses métiers de motoriste (aéronautique, espace) et d'équipementier aéronautique. Ce qui poserait la question de son activité défense. Depuis son arrivée à la tête du conseil de surveillance de Safran, Francis Mer multiplie les contacts avec les autres industriels du secteur. De son côté, la DGA ne cache pas qu'il sera difficile de maintenir deux champions nationaux de l'électronique de défense, Thales et Sagem Défense et Sécurité . Une redéfinition des frontières entre les deux industriels français apparaît logique, en particulier dans les domaines de l'optronique et de la cryptologie.

L'évolution du capital de groupes de défense, symboles de la souveraineté nationale, devra aussi être abordée. Actionnaire privé de référence de Thales, un Alcatel-Lucent en difficulté sur ses métiers, voire « opéable », peut-il rester au capital d'une entreprise stratégique ? L'avenir du tour de table d'EADS - constructeur du missile nucléaire M 51, de l'A 400M, de l'hélicoptère de combat Tigre ou encore du missile de croisière Scalp - sera aussi l'une des préoccupations élyséennes.

Autant de sujets épineux à aborder, compte tenu des implications industrielles et surtout sociales de telles restructurations, à la veille de deux échéances électorales majeures. Des choix devront pourtant être faits. .

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