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Démons russes

Le 02 septembre 2010 par Pierre-Olivier Rouaud | L'Usine Nouvelle n° 3203
Démons russes
© Maxim Semetov/Itar-Tass

Opacité, incapacité d'un dialogue clair avec l'opinion, défiance vis-à-vis de l'étranger... Des qualificatifs employés lors du naufrage du Koursk, voilà juste dix ans.

La température a repris son niveau normal. La pluie fait son apparition. A Moscou, la fumée âcre des incendies de l'été n'est plus qu'un mauvais souvenir sur lequel certains moscovites ne veulent pas s'attarder. La tourmente économique, elle aussi, semble s'éloigner de la Russie. Cette année, la croissance atteindra 4,3 %, selon le FMI, et à peu près autant l'an prochain. La production automobile, qui s'était effondrée, relève la tête. Vieux mal, l'inflation semblait même au début de l'été (avant la moisson désastreuse) sous contrôle à 5,5 %. Quant aux dépenses des ménages en juillet, elles ont bondi de 6,6 %. Mais Vladimir Poutine, le Premier ministre, vient de prévenir. Il faudra attendre 2012 pour effacer la crise. Car la Russie, plus que les autres grands pays, a souffert. L'an dernier, son PIB a plongé de presque 8 %. La conséquence d'une panne du crédit qui a plombé le BTP et la consommation (la Banque centrale ne baissa ses taux qu'en avril 2009), d'une chute de la demande extérieure et, bien sûr, du plongeon des matières premières. Pétrole et gaz pèsent pour un quart du PIB et plus des deux tiers des exportations. Et 40 % des recettes du budget dépendent de ces hydrocarbures qui, ironiquement, viennent de lui permettre de traverser l'épreuve sans catastrophe majeure, grâce à plus de 400 milliards de dollars de réserves de change. Un pot de miel dans lequel l'ours puise sans vergogne pour éponger ses déficits. Alors que la récession s'éloigne, quel aura été son effet sur la Russie ? Car on le sait, les crises ont souvent quelque chose de salutaire. En Asie, la tourmente de 1997 permit de remettre en ordre des économies ayant crû trop vite. La crise argentine fit prendre conscience (guère plus) à ce pays qu'il ne pouvait dépenser plus qu'il ne gagnait. Aux Etats-Unis, la récession vient de mettre en cause les failles d'une économie trop centrée sur la consommation et la finance. En Europe, elle a mis les États face à leur responsabilité budgétaire et a conduit à un examen de conscience au sein de la zone euro.

 

En Russie, rien n'indique que le pays n'en sorte changé. Le redémarrage de l'économie doit beaucoup à la reprise du prix des matières premières. Le « mal hollandais » (dépendance à la manne pétrolière) masque toujours d'autres vices : corruption et mauvais climat des affaires. Des indicateurs sur lesquels Moscou pointe toujours en queue des classements. Bien sûr, cette Russie qui se redresse vaut mieux que sa caricature. On connaît l'appétit de modernité du peuple, l'intérêt des investisseurs (audacieux). On connaît aussi les velléités du président Medvedev qui rêve de réformer le modèle russe, de créer une Silicon Valley à Moscou, d'une entrée dans l'OMC ou qui vient de promettre un programme de privatisation géant. Mais deux ans après son élection, nul ne connaît encore l'étendue de ses pouvoirs réels face à Vladimir Poutine, omniprésent dans les médias, et adulé des Russes à dix-huit mois des présidentielles.

L'affaire des incendies a, surtout, montré la Russie en proie à ses mauvais démons : opacité, incapacité d'un dialogue clair avec l'opinion, défiance vis-à-vis de l'étranger. Des qualificatifs employés mot pour mot lors du tragique naufrage du sous-marin Koursk... voilà juste dix ans. Bien sûr, nul n'attend d'une nation au passé aussi tourmenté d'embrasser ces principes de gouvernance que les démocraties occidentales mirent des siècles à consolider. Mais en la matière comme en économie ce qui compte, plus que la valeur absolue, c'est la tendance.

Pierre-Olivier Rouaud

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