DCNS s'arme pour le nucléaire civil
Par Ludovic Dupin - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3215Confronté à une baisse des commandes militaires, le groupe public cherche à se diversifier. À l'usine d'Indret, les ouvriers qui ont construit les chaudières nucléaires des navires français mettent leurs compétences au service de l'atome civil.
A l'usine DCNS d'Indret, près de Nantes (Loire-Atlantique), certains se souviennent encore des prétendus chalutiers russes remplis d'agents qui, à la fin des années 1960, venaient se « perdre » aux abords du site posé au bord de la Loire. L'ex-Direction des constructions navales (DCN) construisait alors les premiers sous-marins nucléaires français... et les espions venus du froid grenouillaient tout près.
Aujourd'hui, l'usine a conservé son culte du secret mais diversifié sa production. Au milieu des commandes militaires, ses ouvriers façonnent désormais des pièces destinées aux réacteurs nucléaires civils. Partir à la conquête de ce marché, c'est l'une des idées qu'a eu la nouvelle direction pour faire face à la baisse des commandes dans le domaine de la défense DCNS est tout sauf un nouveau venu dans le monde de l'atome ! En quarante ans, la société a construit 18 chaudières nucléaires pour des sous-marins, le porte-avions Charles-de-Gaulle... « À ses débuts, Framatome (devenu Areva) s'est appuyé sur des sites comme le nôtre », rappelle fièrement Gilles Ferron, responsable de projet à l'usine d'Indret.
Sur les bords de Loire, à côté de la cuve en cours d'achèvement destiné à un sous-marin de la classe Barracuda, de gigantesques pièces d'acier inoxydable sont assemblées avec une précision de l'ordre du dixième de millimètre. C'est une commande d'Areva pour l'EPR en construction à Flamanville (Manche). Cet élément - un monstre de 250 tonnes - portera le combustible à l'intérieur de la cuve du réacteur nucléaire français de dernière génération. « L'usine est faite pour fabriquer deux chaufferies nucléaires de grande dimension par an. Aujourd'hui, nous en faisons une et demie de taille moyenne chaque année. Cela nous laisse de la marge », précise Alain Zerbone, directeur commercial nucléaire civil à DCNS. L'usine d'Indret fabrique aussi deux séries d'échangeurs thermiques. Une première série de huit pièces a été commandée par le chinois CGNPC pour les deux EPR en construction à Taishan, la seconde série de six pièces est destinée à EDF.
MOINS D'AUTONOMIE QUE DANS LA DÉFENSE
Ce nouveau marché, DCNS l'a apprivoisié par étape. « En 2008, quand nous avons commencé à nous y intéresser, les contrats significatifs pour les EPR en Finlande et à Flamanville étaient déjà attribués. Mais nous avons quand même pris les contrats restants pour tester le marché », raconte Philippe Ronsin, responsable du nucléaire civil. DCNS fabrique deux sas pour le bâtiment réacteur de Flamanville, monte les tuyaux d'un bâtiment diesel sur le chantier d'Areva en Finlande, produit des carters de turbines pour Alstom, participe à deux réacteurs du CEA et a réalisé la maintenance de robinets sur la centrale nucléaire EDF du Bugey à Saint-Vulbas (Ain).
Ces contrats ont permis à l'ancien arsenal de découvrir les règles de ce nouveau marché. « Cela ressemble à nos opérations avec les militaires. Si les acteurs ne sont pas les mêmes, ils parlent le même langage, explique Alain Zerbone. Quand un client militaire passe contrat avec nous, il commande un navire. Mais quand Areva commande un élément interne de cuve, ce n'est qu'une pièce spécifique. Nous avons moins d'autonomie. » DCNS a dû aussi s'adapter à la gestion d'emplois nomades. « Pour éviter d'affecter la vie privée de nos employés, il nous faudra créer des équipes dédiées », assure Alain Zerbone.
Le groupe a également dû convaincre ses nouveaux donneurs d'ordres de sa fiabilité. Pas tant sur le volet technologique que sur sa fiabilité. Certains ont craint que DCNS, au moindre retour de commandes militaires, ne tienne pas ses engagements dans le civil. Pour montrer sa volonté de s'implanter durablement, le groupe a choisi d'accentuer son effort de formation.
En 2010, cette nouvelle activité affichera un chiffre d'affaires de 30 à 40 millions d'euros. D'ici à dix ans, elle devrait atteindre 250 à 500 millions d'euros. « Ce délai dépendra de la croissance du marché. Si nous pouvons accompagner EDF et Areva à l'export, nous irons vite », prédit Philippe Ronsin. DCNS va se positionner sur les appels d'offres du deuxième EPR prévu à Penly (Seine-Maritime), ceux des centrales nucléaires en Italie et ceux du remplacement des générateurs de vapeur des réacteurs existants d'EDF. Mais l'ex-arsenal ambitionne de concevoir, construire et mettre en service des bâtiments auxiliaires de servitude de centrales (Engineering, Procurement and Construction). C'est ce type de contrat qui lui permettra de faire d'engranger des bénéfices. DCNS connaît la voie à suivre : celle de Mitsubishi Heavy Industries. Le géant japonais, qui affiche plus de 30 milliards de dollars de chiffre d'affaires, dont 10 à 20 % dans le nucléaire, a lui aussi commencé par construire des bateaux...

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