L'Usine de l'Energie

L’Energie, c’est aussi l’affaire de l’industrie. Pour comprendre les enjeux de la transition énergétique, suivre le développement des énergies renouvelables, décrypter les politiques environnementales et mesurer l’impact de ces changements sur la compétitivité des usines, L'Usine Nouvelle donne la parole aux industriels. Solaire, éolien, gaz de schiste, nucléaire, hydrogène, pétrole, charbon, biomasse, énergies offshores, isolation des bâtiments… toutes les énergies et les sujets seront traités par nos journalistes et notre réseau d’experts.
 

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Dossier

La Matinale de l'Industrie

"Dans la production électrique, il y a de très grandes surcapacités en Europe", selon Gérard Mestrallet

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3318
Gérard Mestrallet
© Pascal Guittet

    Demande des pays émergents, essor du gaz de schiste et crise en Europe ont conduit le PDG de GDF Suez, Gérard Mestrallet, à accélérer la transformation de son groupe.

L'Usine Nouvelle - GDF Suez a annoncé une accélération de son plan de transformation avec un fort tropisme vers les pays émergents. Votre société se désengage-t-elle de la France et de l’Europe ?

Gérard Mestrallet - Nullement. Nous accélérons au grand international et continuons à investir et à embaucher en France ! Nous ne pourrions pas être présents dans 70 pays sans avoir une base française et belge forte. C’est un vivier de compétences et de savoir-faire. Nous prévoyons d’embaucher 18 000 personnes en France dans les trois ans qui viennent. Notre transformation est dictée par trois grands facteurs : la demande dans les pays émergents, l’essor du gaz de schiste et la crise en Europe.

Sur le premier facteur, nous avons deux priorités à l’international : le gaz naturel liquéfié (GNL) et la production d’électricité. L’acquisition d’International Power en 2011 nous permet de nous développer partout dans le monde. Nous sommes déjà le premier producteur d’électricité indépendant dans de nombreux pays en Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Asie. Par ailleurs, nous accédons à de nouveaux marchés. Notre groupe entre ainsi en Mongolie, au Maroc, en Afrique du Sud…

Standard et Poor’s a tout de même émis une alerte sur votre note à cause de l’Europe. Comment gérez-vous ce territoire ?

L’Europe de l’énergie se caractérise par une baisse de la demande. Après cinquante ans de croissance ininterrompue, cette dernière a été cassée brutalement en 2008. Nous allons vendre moins de mètres cubes de gaz, moins de kilowattheures d’électricité.

Nos priorités portent aujourd’hui sur l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Nous avons créé une branche énergie services [qui réalise un chiffre d’affaires de 14,2 milliards d’euros et compte 77 000 salariés dans le monde, ndlr] dédiée à l’efficacité énergétique. Elle fait de nous le leader européen et mondial dans ce domaine. Nous travaillons, par exemple, beaucoup sur les réseaux de chaleur et de froid qui connaissent un fort regain d’intérêt. Ces systèmes collectifs sont bien plus efficaces que les systèmes individuels. La production de froid est réellement une innovation du groupe. Ainsi, à Paris nos usines utilisent la Seine comme source froide pour alimenter le plus grand réseau de froid d’Europe. C’est un système qui intéresse beaucoup des pays comme la Chine ou la Malaisie… Ces mêmes développements, nous les avons réalisés à Barcelone, Londres ou Lisbonne.

Nous travaillons aussi sur la gestion des performances énergétiques avec les collectivités locales et gérons de grandes tours en Europe et dans le monde, comme la tour Agbar à Barcelone, The Shard, qui vient d’être inaugurée à Londres, ou la Burj Khalifa à Dubaï…

Que comptez-vous faire de vos centrales thermiques en Europe ?

En Europe, nous investissons dans les réseaux de gaz et les parcs éoliens. Mais nous n’allons plus construire de centrales thermiques si la production d’électricité n’est pas prévendue. Nous n’allons pas investir là où c’est inutile ! La crise de 2008 a fait apparaître de très grandes surcapacités en Europe. Les autorités publiques ont subventionné la création de capacités avec l’éolien et le solaire. Cela a une conséquence sur les centrales à gaz, qui tournent de moins en moins. Elles sont arrêtées en moyenne trois jours sur quatre, même quand il s’agit d’unités récentes. Comme l’éolien et le solaire sont prioritaires sur les réseaux et que le charbon est très bon marché, les centrales à gaz, faites pour tourner 6 000 heures par an, ne tournent que 2 000 heures. En plus, les prix de l’électricité ont beaucoup baissé. On était entre 70 et 80 euros en 2008, on est parfois aujourd’hui à moins de 45 euros. Certaines unités de gaz vont ainsi être fermées. E.on a annoncé l’arrêt de 11 000 MW, nous avons prévu de stopper 5 000 MW. Tous les électriciens qui possèdent des centrales thermiques en Europe sont concernés. Or ces fermetures d’unités de pointe, capables de produire rapidement en cas de pics de consommation, entraînent un risque de panne en cas de grand froid.

Vous évoquez le gaz de schiste comme facteur de votre transformation…

Nous identifions les pays où nous pourrions l’exploiter : le Brésil, la Pologne, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Algérie, la Chine. Au niveau de la production, les États-Unis ne nous intéressent pas, car le gaz n’y est pas assez cher. En revanche, y acheter du gaz, le liquéfier et l’exporter vers les marchés asiatiques, cela nous intéresse. Nous travaillons avec l’énergéticien américain Sempra pour construire trois trains de liquéfaction. Ce GNL serait ensuite transporté par méthanier à travers le canal de Panama. Cependant, il n’existe pour l’heure aucun moyen d’exporter du gaz. C’est pourquoi de nombreux projets de constructions de terminaux méthaniers attendent les autorisations gouvernementales.

Un débat a lieu actuellement aux États-Unis sur l’utilisation de ce gaz, mais il semble qu’il sera difficile d’en interdire l’exportation même si le lobby des industriels consommateurs, opposé à toute exportation, est très puissant. Les autorités viennent d’ailleurs de permettre la construction d’une première usine de liquéfaction. Nous espérons bénéficier des prochaines autorisations.

Comment jugez-vous la décision de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques, l’OPECST, de lancer une étude sur les technologies alternatives à la fracturation hydraulique ?

C’est une manière de rouvrir un petit peu la porte. J’ai toujours préconisé une approche scientifique. Pour l’instant, nous avons des études géologiques préliminaires qui laissent penser que la France possède un très important potentiel. Le deuxième en Europe derrière celui de la Pologne. Il faut l’étudier en étant attentif, très attentif même, aux méthodes d’extraction. L’État a les moyens, notamment avec le Bureau de recherches géologiques et minières [BRGM], de réaliser une évaluation permanente de toutes ces technologies. J’approuve la démarche scientifique et pragmatique de l’OPECST, mais j’ajouterais un élément. En plus des technologies alternatives à la fracturation, il faut aussi évaluer l’amélioration de la technologie de fracturation.

Le ministre du Redressement productif met en avant le potentiel du gaz de houille en Lorraine. C’est un sujet pour GDF Suez ?

Le ministre a raison d’évoquer cette piste. C’est un sujet que nous avons regardé en France il y a une dizaine d’années, mais ce n’est plus le cas. Nous regardons les grands projets de gaz de houille dans le monde, en particulier en Chine et en Australie où nous étudions un projet d’usine flottante de liquéfaction pour exporter du GNL. C’est le projet Bonaparte. Comme le gaz de schiste, cela transforme globalement le système gazier international avec des volumes significatifs de production.

En France, pour l’heure, nous ne savons pas si le gaz de houille est important ou anecdotique. Au fond, je suis assez content des dernières prises de position sur le sujet, car c’est une forme de réhabilitation du gaz. Dans tous les pays du monde, sauf en France, le gaz est vu comme le moyen de réduire les émissions de CO2. C’est une énergie propre, facile et bon marché. Si on remplaçait en Europe toutes les centrales au charbon par des centrales au gaz et à la biomasse, on atteindrait tout de suite les objectifs de réduction d’émissions.

La France enterre discrètement la mise en concurrence du renouvellement des concessions hydrauliques. C’est une bonne nouvelle pour vous ?

Non, c’est une mauvaise nouvelle. La mise en concurrence des concessions répond à une demande de Bruxelles. La France est le seul État membre de l’Union européenne qui n’a pas ouvert son marché. Dans tous les autres pays, les anciens monopoles ont dû vendre des capacités. En France, l’opérateur historique n’a pas vendu un seul mégawatt. La remise en concession était censée corriger cela. La France a deux grands énergéticiens hydrauliciens : GDF Suez, qui assure 25 % de la production, et EDF, pour le reste. En toute logique, le pays aurait rééquilibré la part entre les opérateurs, dont GDF Suez, un hydraulicien reconnu dans le monde entier.

Comment jugez-vous le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ?

C’est une très bonne mesure. Elle symbolise la prise de conscience par le gouvernement et par le président de la République du problème de compétitivité salariale en France. Mais il y a deux autres facteurs de croissance à ne pas oublier. Premièrement, la compétitivité financière. L’accès à la ressource du financement dans de bonnes conditions est essentiel pour les grandes entreprises et les PME. En tant que président de Paris Europlace, j’ai attiré l’attention du gouvernement sur le risque qu’il y aurait à aller au-delà de la loi bancaire qui comporte déjà beaucoup de restrictions.

Deuxièmement, la compétitivité énergétique. Le débat de très bonne qualité sur le rapport Gallois a mis la compétitivité sur la table. Je suis surpris que le débat national sur la transition énergétique n’en parle pas du tout. Pourtant, toute politique énergétique compte trois grands chapitres : la sécurité d’approvisionnement, la lutte contre le réchauffement climatique et la compétitivité. La Commission européenne a insisté sur le changement climatique, très peu sur la sécurité d’approvisionnement et pas du tout sur la compétitivité. Du coup, aujourd’hui, la compétitivité se dégrade en Europe, les émissions de CO2 augmentent et le système électrique a été fragilisé.

Propos recueillis par Ludovic Dupin, Pascal Gateaud et Thibaut de Jaegher

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