Crise du gaz russe : Moscou gagne la partie
Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
Un accord a été signé entre Gazprom et Naftogaz, préalable au rétablissement des flux gaziers en direction de l'Europe. La facture pour l'Ukraine sera salée.
Le gaz ne coule pas encore dans les tuyaux ukrainiens alimentant l'Europe, mais M. Poutine et Mme Timochenko, Premiers ministres russe et ukrainien, semblent avoir fini par s'entendre. La rencontre des deux Premiers ministres, samedi à 14h30, faisait suite à un mini-sommet en matinée au Kremlin, en présence de hauts responsables d'une dizaine d'Etats européens et de l'UE. Selon l'accord conclu après dix heures de négociations dans la nuit de samedi à dimanche, l'Ukraine s'engage à acheter le gaz russe au tarif "européen". Mais avec une remise de 20 % pour l'année 2009. En échange, l'Ukraine maintiendra inchangées, cette année, les commissions qu'elle touche sur le transit du gaz par son territoire.Le montant du tarif reste néanmoins flou. Le détail des contrats n'était pas connu lundi, mais Mme Timochenko a relevé que le prix moyen du gaz russe pour l'Ukraine en 2009 serait "proche" de 230-250 dollars pour 1.000 m3. Son niveau exact sera établi en fonction d'une "formule" utilisée pour les pays européens et qui tient compte du prix du pétrole, a expliqué Mme Timochenko, qui s'est engagée à fournir un chiffre précis "d'ici deux à trois jours".
Kiev verrait dès lors le tarif du gaz augmenter fortement dès 2009 : sa facture était de 179,50 dollars le mille de mètre cube en 2008. Restait encore aux groupes gaziers russe Gazprom et ukrainien Naftogaz à formaliser ces engagements dans un contrat ce lundi. C'est chose faite : un accord gazier d'une durée de dix ans a été signé permettant la reprise des approvisionnements vers l'Europe, interrompus durant près de deux semaines par un différend entre les deux pays.
Facture salée pour l'Ukraine. Kiev a donc fini par céder. Pour les industriels ukrainiens, le tarif était déjà élevé, car la compagnie gazière publique Naftogaz leur facturait déjà le gaz à 296 dollars par mille de mètre cube en 2008. La surfacturation des industriels permettait à l'Etat de subventionner le prix du gaz livré aux ménages et au secteur public : les particuliers, eux, payaient 117 dollars le mille de mètre cube.
Ioulia Timochenko a précisé que désormais, le consommateur ukrainien paierait un prix fixe pour 2009 de 228,80 dollars pour 1.000 mètres cubes de gaz importés de Russie. "Le prix ne sera pas révisé chaque trimestre. Il restera le même toute l'année à partir du 1er janvier 2009." Mais aujourd'hui, en pleine crise économique, à un an de la présidentielle qui oppose le président et le premier ministre du pays, faire monter les prix du gaz relève d'un aveu d'impuissance presque kamikaze. Entre autres, la hausse du prix du gaz risque de provoquer une vague de protestations d'une population étranglée par la perte de pouvoir d'achat.
D'autant que M. Poutine et Mme Timochenko avaient déjà signé un protocole sur le gaz le 2 octobre 2008 prévoyant un passage graduel pour l'Ukraine à des "prix de marché". Mais l'Ukraine disposait alors de trois ans pour s'ajuster. Désormais, c'est à marche forcée que Kiev paye sa prise de distance politique vis-à-vis du Kremlin, depuis la révolution orange en 2004. Une consolation : le prix du gaz, adossé à celui du pétrole, devrait chuter de 450 à 250 dollars (pour 1 000 m3) mi-2009.
La question du gaz technique. La Russie avait « rouvert le gaz » en échange d'un accord de surveillance du transit faisant intervenir des observateurs européens, le 9 janvier. Mais en le faisant venir des lieux de production les plus éloignés, si bien que la pression était insuffisante pour encore de longs jours. La compagnie nationale ukrainienne Naftogaz a ainsi décliné les demandes de transit de Gazprom et réclamé le versement à titre gratuit de 20 millions de mètres cube quotidiens de gaz "technique", ce qu'a refusé la partie russe. L'Ukraine pouvait utiliser son propre gaz pour augmenter la pression, ne manquait pas de rappeler Moscou. En privant son propre territoire, des ménages et ses industries du précieux volatil.
En se servant de cette question du gaz technique, Vladimir Poutine a fini par torpiller la revendication ukrainienne de recevoir 20 millions de mètres cube quotidiens gratuits. Et toute velléité de politique européenne de l'énergie. Dans l'affaire, les industriels de l'énergie européens ont été son cheval de Troie. En effet, arguant du fait que Naftogaz connaissait de grandes difficultés financières et ne pouvait prendre en charge le coût de ce gaz technique, le premier ministre russe a pris l'initiative de discussions "impromptues" avec les patrons des plus gros clients de Gazprom : l'italien ENI, l'allemand E.ON Ruhrgas et GDF Suez, qu'il a rencontrés à Berlin, vendredi 16 janvier.
Objectif : leur proposer de supporter eux-mêmes le coût du gaz nécessaire pour remettre la pression dans les gazoducs de transit, ce qui permettrait ensuite la reprise des livraisons aux pays européens via l'Ukraine. Un "consortium international" pour « partager les risques liés au transit » prenait ainsi forme : ces compagnies achèteraient à Gazprom - au prix du marché (450 dollars les 1 000 m3) - le gaz dit "technique" nécessaire pour remettre la pression dans les gazoducs de transit. Deal accepté.
Via cette idée de «consortium international»,
Moscou a mis la pression de l'Europe sur l'Ukraine, maître sous contrôle russe du transit. Et pour l'Europe elle-même, si différents mécanismes de solidarité communautaires ont pu être actionnés pour venir au secours des Etats les plus touchés par l'interruption de l'approvisionnement gazier, comme la Slovaquie ou la Bulgarie, c'est un tout de même un sacré revers. A travers ce «consortium international» industriel, Gazprom signifie clairement à l'UE que la seule façon de garantir son approvisionnement est de s'associer avec la Russie.
Gazprom en Algérie. Enfin, une double réussite est à mettre au crédit de Gazprom, qui prévoit désormais d'investir en Algérie. Le géant russe poursuit avec aplomb sa démarche de diversification dans d'autres matières premières que le gaz, et de séduction auprès des concurrents potentiels, susceptibles de fournir du gaz à l'Europe. Aux côtés d'ENI (Italie), British Gas (Grande-Bretagne), EON Ruhrgas (Allemagne), il vient de décrocher une licence de recherche et d'exploration du pétrole dans le cadre du premier appel à la concurrence lancé par l'Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures en Algérie (Alnaft). Une première. Selon l'accord, Sonatrach cède 49 % de ses droits et obligations à Gazprom sur le périmètre d'El Assel, contre des investissements de la part de Gazprom de 55 millions de dollars. La France, pourtant cliente du gaz algérien et traditionnellement partenaire, ne fait pas partie des quatre signataires. Dommage.
Ana Lutzky

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