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CRÉER SA BOÎTE À LA SORTIE DE L'ÉCOLE

Par PAR CHRISTOPHE BYS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° HSING2012

Ce sont les rebelles du système. Une fois leur diplôme en poche, ils préfèrent créer leur entreprise plutôt que de rejoindre un grand groupe ou une PME. Découvrez les rites de cette tribu.

Les ingénieurs-entrepreneurs sont une espèce très rare. Seuls 5 % des diplômés d'écoles d'ingénieurs se lancent dans l'aventure, selon un récent rapport de l'Institut Montaigne. Autant dire qu'ils sont des exceptions ! Aloïs Kirchner, polytechnicien, l'un des auteurs de cette étude, ne connaît qu'un seul candidat à la création dans sa promotion. Guillaume Masson, un ancien de l'Ensat (École supérieure agronomique de Toulouse), se souvient d'un amphi où « seulement six élèves sur 150 ont levé le doigt » pour suivre un cours sur la création d'entreprises. « La peur de l'incertitude est forte », analyse Éric Langrognet, le responsable de la filière entrepreneurs à l'école centrale. D'autant plus forte que s'orienter vers un diplôme de grande école ne fait pas appel à un goût particulier pour le risque. Pourtant, « avec leur formation et leurs réseaux, les ingénieurs ne sont pas les plus mal lotis pour créer une entreprise », estime Thierry Georges, un X Télécoms, multi-récidiviste de la création d'entreprise.

Quand un jeune veut créer son entreprise, le marathon commence dès le cercle familial. Les entrepreneurs en herbe ont droit à une version modernisée du « passe ton bac d'abord » sous forme de conseils : « Commence par faire deux ans dans une grosse entreprise ». Si l'entourage familial n'est pas toujours enthousiaste, les copains ingénieurs ne le sont pas tellement plus. Le mode de vie du créateur, proche d'un ascète, l'éloigne de ses proches. « Ce n'est pas facile de devoir rester chez ses parents quand vos copains de promo prennent un appart », témoigne Samuel Stremsdoerfer, diplômé de l'ESCPE, PDG fondateur de Jet Metal qui a fait du traitement de surfaces sa spécialité. Aux débuts de son entreprise, pendant dix-huit mois, il passait sa journée au labo et travaillait le soir dans un fast-food, quand ses copains touchaient des salaires de jeunes cadres courtisés.

Échanger autour de son idée

Et croire dur comme fer en son projet est essentiel lorsque l'on est un jeune diplômé tout juste sorti de l'école et que les concurrents sont des entreprises bien établies. Prendre le pari de construire un ordinateur en rupture avec ce que font les géants du secteur n'est pas forcément simple. « Tous nos concurrents sont dans la course à la puissance et produisent des machines qui répondent à tous ses besoins. Nous pas », avance, sans rougir, Guillaume Masson. Son entreprise, Metal IT, entend affronter sans crainte les Dell, HP et autre Lenovo en lançant des ordinateurs « écolo-compatibles ». Ancien centralien, lui-même créateur d'entreprise, Éric Langrognet analyse le profil des étudiants de la filière entrepreneuriat de l'École centrale de Paris qu'il a créée : « Parmi les étudiants se trouvent aussi bien des mordus que des allergiques à la technologie. » Thierry Georges appartient à la première catégorie. Polytechnicien et fondateur d'Oxxius, producteur de lasers haut de gamme, il n'imagine pas qu'il aurait pu créer « une entreprise sans lien avec une innovation technologique. Je reste un ingénieur. »

Marie-Valérie Moreno a elle aussi attrapé le virus sur la paillasse d'un laboratoire. Ingénieur et thésarde de l'UTC, la cofondatrice de Bioparhom (spécialisé dans le diagnostic médical) n'était pas attirée par la création d'entreprises. Mais pendant sa thèse, elle développe un prototype. « Après, je ne pouvais pas imaginer que ces résultats restent dans un placard », explique-t-elle. Avant de créer le moteur de recherche Twenga, Bastien Duclaux, le directeur général de l'entreprise, avait travaillé lors de sa scolarité à Télécom ParisTech sur les métamoteurs. S'il s'occupe de la gestion de l'entreprise de 150 salariés, il aime toujours passer un oeil et discuter avec l'équipe de R et D. D'autres se lancent dans des projets où l'innovation n'est pas technologique, mais plutôt du côté du business model. Corentin Denoeud se définit lui-même comme « un chef de projet » et non comme un ingénieur bidouilleur.

Que le fondateur soit ou non un chercheur, « un projet n'est jamais viable en lui-même. C'est la façon dont il est mené par le créateur qui transformera l'idée en réussite », prévient Éric Langrognet. Et en la matière, le cliché du génial créateur mettant au point l'innovation du siècle seul dans son coin (comme le personnage de Marck Zuckerberg, fondateur de Facebook, dans « The Social Network ») en prend un coup. Les bonnes idées se trouvent davantage en échangeant avec autrui qu'en restant enfermé dans son laboratoire. L'idée de Metal IT est née de discussions entre copains. « Mes associés ont d'abord été des collègues avec lesquels je discutais beaucoup, raconte Guillaume Masson, l'un des fondateurs. Quand des projets plus précis ont pris forme, nous les avons présentés à notre employeur d'alors qui n'en a pas voulu ». D'où l'envie de créer leur entreprise. Cécilia Durieu, diplômée de Centrale Lyon et son associé se sont croisés lors d'une formation au sein de la banque qui les employait. « Je voulais monter une entreprise. Il avait une idée. Nous nous sommes associés » explique-t-elle. Greenworking était né. Corentin Denoeud, le PDG de Wijet, a rencontré le sien lors d'un exercice à HEC. Leur complémentarité a scellé leur association : « Alexandre a de l'imagination, des idées. Moi en bon ingénieur, je les trie, les mets en ordre et les exécute. »

Goûter à la liberté

Créer une entreprise est également un investissement à temps plein. Pourtant, aucun des créateurs ne le regrette. Au contraire, tous expliquent que travailler pour son entreprise n'est plus vraiment travailler. Et ces têtes bien faites et bien pleines découvrent même le plaisir des tâches rébarbatives : « Ce n'est pas grave, car je sais toujours pourquoi je fais les choses. Dans un grand groupe, c'est rarement le cas », explique Cécilia Durieu. On est quand même loin du train-train quotidien ! « D'un jour à l'autre, je ne fais jamais la même chose », résume Corentin Denoeud. Ce qu'apprécie Samuel Stremsdoerfer, c'est la multiplicité des activités : « Du commercial le matin, de la technique l'après-midi et de la finance le soir. Je me suis mis au droit de la propriété intellectuelle, c'est vraiment passionnant. » Cette panoplie complète n'est souvent accessible que beaucoup plus tard, au fil des années, pour ceux ayant misé sur une carrière dans un grand groupe.

La passion est telle que certains n'imaginent plus faire autre chose. Avant de créer Oxxius, Thierry Georges avait déjà fondé une première entreprise à la fin des années 1990. Débarqué par ses actionnaires, il se souvient : « Après trois années intenses, je ne me voyais pas retourner dans un grand groupe. J'avais goûté la liberté. » Enfin, la création d'entreprises est aussi un apprentissage sur soi : « À la sortie des grandes écoles, les étudiants pensent tout savoir, tout comprendre, rappelle Samuel Stremsdoerfer le PDG de Jet Metal. La création d'entreprise m'a surtout appris que j'avais encore tout à apprendre, qu'il me fallait acquérir de l'expérience. »

Si les créateurs d'aujourd'hui rêvent de faire fortune, ils ne le disent pas trop fort. « La motivation financière est marginale », confirme Éric Langrognet, le responsable de la filière entrepreneurs à l'École centrale. En revanche, créer une entreprise est un moyen de changer, si ce n'est le monde, du moins son univers proche. Samuel Stremsdoerfer, qui a développé un procédé de métallisation original, explique : « Ma stratégie consiste à monter un groupe industriel et grâce à l'innovation, à maintenir la production en Europe. » De son côté, Marie-Valérie Moreno se dit très fière « de produire dans le Haut-Forez (Loire) et de participer ainsi au maintien d'une activité en zone rurale. » Et elle s'énerve de savoir qu'une partie de la production d'un composant est partie en Chine pendant son congé maternité.

Guillaume Masson et ses associés sont tout aussi engagés : « Notre projet est de créer du matériel moins polluant, plus responsable. Si le produit est un peu plus cher aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il est fabriqué en France. » Qui ira dire après ça que les jeunes ne pensent qu'à leurs RTT ?

Distingués par « L'Usine Nouvelle »

Dans le cadre de ses « Prix des ingénieurs de l'année », « L'Usine Nouvelle » met tous les ans à l'honneur les ingénieurs-entrepreneurs en leur réservant l'un de ces prix. Les lauréats sont de profil, de parcours et d'âge variés, mais tous sont animés par une double passion, celles des technologies et de la création. Au fil des ans, notre magazine a récompensé une dizaine de créateurs. On peut ainsi citer Daniel Fages et Thierry Rouquet (tous deux Insa Lyon) créateurs d'Arkoon, une société de sécurité informatique ; Sylvain Yon (ESCPI), cofondateur d'Echosens opérant dans le diagnostic médical ; François Bourdoncle (X-Mines) pour le moteur de recherche Exalead ou encore David Vissière (X-armement) pour Sysnav (localisation sans GPS). Le prix 2011, attribué le 14 décembre, sera le huitième. Vous pourrez le découvrir le lendemain dans le magazine ou sur usinenouvelle.com. Quant au prix 2012, si l'envie vous en démange, vous pouvez nous proposer votre candidature, celle d'une connaissance ou nous alerter sur une expérience entrepreneuriale digne d'intérêt à porouaud@usinenouvelle.com ou au 01 77 92 94 26.

« Mon entreprise me ressemble »

MARIE-VALÉRIE MORENO, 33 ans, fondatrice de Bioparhom, UTC

« J'étais anti-patron, anti-capitaliste. » Sa tradition familiale, très à gauche, n'a pas arrêté cette diplômée de l'Université de technologie de Compiègne (Oise). Elle saute le pas en juin 2008 pour valoriser les résultats de sa thèse, en créant une entreprise dans le diagnostic médical. « J'avais des a priori sur les patrons. Et j'ai rencontré des gens ouverts, qui ne pensaient pas qu'à l'argent. à leur contact, j'ai compris que l'entreprise que je créerai me ressemblerait. » Alors, à peine les statuts déposés, elle a adopté une charte limitant l'écart de salaire entre dirigeants et salariés, où la diversité est promue... Elle a trouvé son associé grâce à une petite annonce. « En étant deux dirigeants, chacun peut mener une vie normale. Je veux à la fois pouvoir prendre des week-ends et avoir une boîte qui tourne. » Toujours militante visiblement.

« Je voulais être chef de projet. On m'a ri au nez »

CORENTIN DENOEUD, 27 ans, fondateur de Wijet Insa Lyon

S'il est aujourd'hui à la tête d'une entreprise de 12 salariés, pour un chiffre d'affaires de 2 millions d'euros en 2010, ce n'est pas un hasard, car Corentin Denoeud y pense depuis longtemps. Quand il parle de son passage au bureau des étudiants de l'Insa de Lyon, il évoque une PME de deux salariés, où il a beaucoup appris. « J'ai développé un logiciel pour la gestion des plates-formes logistiques, dont j'ai sous-traité une partie en Inde. » Pourtant, à la sortie de l'école, il postule dans de grandes entreprises, notamment pour rassurer sa famille. « Je voulais être chef de projet. On m'a ri au nez. » Qu'importe, il sera chef de projet de son entreprise. C'est pendant le master entrepreneuriat d'HEC qu'il croise Alexandre Azoulay, bientôt son associé. Ils créent ensemble Wijet, une compagnie aérienne de taxis jets. L'innovation est dans le business model. Des tarifs simplifiés, avec un prix à l'heure quelle que soit la destination, taxes d'aéroport incluses. La flotte compte désormais quatre avions.

« Le soutien de ma famille a été indispensable »

GÉRALD MARADAN, directeur général et fondateur d'Éco Act

« J'avais l'impression de passer à côté de ma vie professionnelle » confie Gérald Maradan qui avait suivi la voie royale du bon élève (bac C, prépas et l'Institut national polytechnique de Grenoble), suivi d'un parcours classique d'ingénieur chez ST Microelectronics. Créer sa boîte, il en a longtemps rêvé. Même s'il n'était pas vraiment malheureux dans son groupe, d'abord à la R et D puis au marketing et commercial, il ne s'y retrouvait pas. C'est en 2004 sur le campus de Jouy-en-Jossas, à l'occasion d'un MBA, qu'il rencontre son futur associé Thierry Fornas. Ensemble, ils créent une association Éco Act, avec l'idée d'en faire une entreprise de conseils : « C'était le début du développement durable, les entreprises ne savaient pas comment faire », se souvient-il. Éco Act est aujourd'hui une société employant 25 personnes, présente en France ainsi qu'au Brésil. Rien n'aurait été possible sans le soutien de son épouse et de ses proches. Pour se lancer, l'entrepreneur décide de vendre son appartement. Indispensable pour tenir les premières années. Pendant trois ans, « je n'avais pas de quoi me payer un salaire. Avec mon associé, à la mi-2008, on n'était quasiment à zéro. On s'est donné deux mois. Heureusement, avant la fin de cette période nous avons signé six contrats. » Pour lui, la ténacité est une qualité indispensable dans l'entrepreneuriat.

KIT DE SURVIE DE L'ASPIRANT ENTREPENEUR SUR LE WEB

OÙ TROUVER DES CONSEILS ? www.apce.com Le site internet de l'agence pour la création d'entreprise regorge d'informations pratiques pour épauler le candidat à la création d'entreprises. Très didactique, avec des témoignages de chefs d'entreprises pour illustrer les différentes étapes de la vie du créateur. Identification assurée. www.reseau-entreprendre.org C'est un autre grand classique pour les créateurs d'entreprises. Ici, des chefs d'entreprise aguerris apportent leur aide à des créateurs sélectionnés selon des critères stricts. Informations complémentaires et coordonnées des différentes antennes du réseau sur le site. www.pme.gouv.fr Le site du secrétariat d'État aux PME. Là encore beaucoup d'informations, notamment sur la fiscalité du créateur d'entreprises et de l'entreprise. www.cci.fr Les chambres de commerce et d'industrie fournissent elles aussi de précieuses informations sur les démarches à accomplir. Certaines d'entre elles comme la CCI de Paris proposent des prestations de mentorat. À signaler aussi, le site du centre de formalités des entreprises (www.cfenet.cci.fr) www.enseignementsup-recherche.gouv.fr Sur le site du ministère de l'Enseignement supérieur figure la liste des 30 incubateurs labellisés par ce dernier. Sur le site de l'APCE (voir ci-dessus), figurent aussi une sélection d'incubateurs et autres pépinières. OÙ TROUVER DE L'ARGENT ? www.aides-entreprises.fr Sur ce site réalisé par l'Institut supérieur des métiers figure notamment une liste des aides pour les créateurs d'entreprises. Il suffit de choisir la tailler et le lieu d'implantation : l'ensemble des aides et des dispositifs (type pôle de compétitivité) sont indiqués. www.oseo.fr Avec son slogan « l'entreprise des entrepreneurs », Oséo est la banque publique chargée de financer l'innovation et les entreprises innovantes. De nombreuses informations sur ces deux sujets sont disponibles en ligne. À noter : sur le site Oséo se trouve une bourse de la reprise, avec près de 40 000 offres d'entreprises qui attendent un repreneur www.afic.asso.fr Sur le site de l'association française des investisseurs en capital, se trouvent des conseils pour rédiger son business plan, ainsi qu'une liste des investisseurs membres de l'association. www.franceangels.org Autres acteurs incontournables du créateur d'entreprise : les business angels. Ils se sont regroupés au sein de multiples associations, comme par exemple, www.provenceangels.com ou encore www.femmesbusinessangels.org... Parmi de nombreux autres. À consulter aussi : l'association Lovemoney propose de rapprocher les PME non cotées en quête de financement des particuliers qui veulent investir leur épargne. www.love-money.org FCPI Les fonds d'investissement de proximité et autres fonds communs de placement pour l'innovation investissent dans les jeunes entreprises. Une liste complète des FCPI consultable sur le site d'Oséo (http://bit.ly/abZHKC).

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