Coup de froid
Par Anne Debray - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3265
Vous aimez votre boulot. Il est intéressant et varié, votre équipe est dynamique et sympathique, la direction entreprenante. Tout baigne. Il y a pourtant une chose qui vous dérange et qui revient chaque jour. Une chose qui, heureusement, prend fin à l'arrivée de l'hiver. C'est la bise des collègues. La bise à toutes les sauces. Le matin, vous préférez les paroles aux gestes. Vous faites tout pour l'éviter. Vous regardez ailleurs, vous reculez quand vous voyez arriver une bouche avide sur vos joues fraîches et légèrement pomponnées. Peine perdue. Six adeptes sur dix dans votre équipe et un sur trois pour le reste de l'usine. Vous avez milité pour le "Comment ça va ?" chaleureux, sans poignée de main ni accolade. Le bonjour individualisé mais discret. Vous avez essayé toutes les parades : femme pressée, femme enrhumée, femme tourmentée... Peine perdue. Les fans de l'embrassade ignorent vos tourments. La bise n'est pas consensuelle. Vous en voyez qui rasent les murs et vous mettriez votre main à couper que leur aversion à tendre la joue est sans doute égale à la vôtre. Printemps, été et début de l'automne, le jours se suivent et se ressemblent. Vous voyez arriver novembre et ses affichettes pour le vaccin contre la grippe avec soulagement. Le vaccin, vous êtes contre et vous défendez votre point de vue. Vous attendez la première victime. Pas de chance cette année. L'automne le plus chaud depuis 1921 joue contre vous. C'est top santé à l'usine. La grippe a mis du temps à débarquer. Début décembre, on a enfin recensé un premier cas à la compta. Le malade a fait le tour des services pour distribuer les fiches de paie... et son virus ? Branle-bas de combat. Vous vous emparez de ses microbes pour bannir la promiscuité et retenir les élans. Vous bénissez le malade qui a mis fin au rituel agaçant d'avoir à embrasser des gens qu'on n'a pas envie d'approcher.

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