Corée du Sud, le pays qui veut inventer

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3338
Corée du Sud - UOP LLC
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    Après un développement industriel fulgurant, fondé sur les technologies étrangères, le pays doit innover pour se maintenir à flots. Reportage au cœur d’une société contrainte de se réinventer.

Bataille de nourriture ! Un gros morceau de gâteau surgit de nulle part. À peine le temps de l’esquiver qu’une énorme tomate rouge dégoulinante menace à son tour le visiteur imprudent. Les jets de nourriture tournent vite au feu d’artifice alimentaire. Aucune tache n’est à déplorer : ce spot qui tourne sur un écran géant ne vise qu’à démontrer l’efficacité saisissante de la 3 D. Dans son showroom au cœur du très huppé quartier de Gangnam, à Séoul, le géant Samsung ne recule devant rien pour démontrer sa suprématie technologique. Dans un déluge de lumières scintillantes et de K-pop trépidante, écoliers et étudiants s’agitent de toute part.

Partout, ce ne sont que smartphones et caméras. Le réfrigérateur intelligent côtoie une télévision à LED, les jeux vidéo en réalité augmentée provoquent fous rires et étonnements. "Nous organisons ici des concerts, des séminaires et des rencontres entre des ingénieurs de Samsung et des étudiants", précise timidement Jihye Kim, une hôtesse tout de noir vêtue. À l’étage, l’entreprise va même jusqu’à expliquer en détail les process industriels qui se cachent derrière ces appareils high-tech. Une vitrine technologique qui anticipe un futur dans lequel les liens entre humains et technologies s’entremêlent intimement.

Bienvenue en Corée du Sud. Pays coincé entre la Chine et le Japon, où une part croissante de la population vit au rythme des produits et accessoires des Samsung, LG, Hyundai… Elle fait preuve d’un appétit sans borne. Dans le métro bondé, les rues animées, les restaurants bruyants et les innombrables boutiques de marques internationales s’affiche un consumérisme déchaîné, une même frénésie pour tout ce qui est nouveau. Métropole de quelque 20 millions d’habitants, Séoul symbolise cette ferveur collective pour les nouvelles technologies devenues la marque de fabrique de la Corée du Sud, véritable Mecque du numérique où l’internet haut débit (4 G) est la norme, et la 5 G en préparation. Le taux de pénétration des équipements mobiles atteint 109%.

Le « miracle » sud-coréen repose sur l’amélioration continue de solutions existantes, sur l’absorption ultrarapide des technologies étrangères.

Pourtant, sous le vernis de cette ultramodernité, une autre réalité se fait jour, celle d’un pays dont l’industrie peine à faire émerger des innovations de rupture. La Corée du Sud, réactive mais pas créative ? Comment comprendre autrement la volonté de la nouvelle présidente d’encourager "l’économie créative" ? Entrée en fonction en février 2013, la conservatrice Park Geun-hye a multiplié les meetings, répétant sans cesse ce slogan qui promet de scander son mandat de cinq ans. Et de citer à plusieurs reprises en modèles Bill Gates, le fondateur de Microsoft, et Steve Jobs, celui d’Apple.

"Nous ne sommes pas aussi créatifs que les Américains, reconnaît Changmo Sung, le président du Centre des technologies vertes, qui a vécu une vingtaine d’années aux États-Unis. Nous devons réussir, nous aussi, à faire du nouveau !" Les profils d’entrepreneurs et de chercheurs novateurs font cruellement défaut dans une économie qui connaît pour la première fois de son histoire récente une sensible baisse de régime. Sous-développée dans les années 1950 et dévastée par la guerre, la Corée du Sud possède aujourd’hui l’une des industries les plus performantes au monde. Quinzième puissance mondiale, son PIB par habitant de plus de 23 000 dollars la situe dans le peloton de tête des pays les plus riches.

électrochoc nécessaire

Mais la success story marque le pas. Sa croissance est tombée à 2% en 2012, contre 6% deux ans plus tôt. La crise économique de 2008-2009 a sévèrement touché le pays du Matin clair. Sa compétitivité s’affaiblit, le malaise social se répand. Pour les autorités politiques, l’innovation constitue l’électrochoc nécessaire pour donner un nouveau souffle au pays. Une nation aussi moderne et avide de reconnaissance ne peut guère se satisfaire très longtemps de n’avoir engendré aucun prix Nobel. Cette course à l’invention s’est déjà emparée de l’industrie… Pour s’en rendre compte, il faut aller à Gwangju, à quelques dizaines de kilomètres au sud-est de Séoul. C’est là, dans un paysage verdoyant, loin de l’urbanisme effréné de la capitale, que siège Jusung Engineering, un groupe industriel de 500 salariés qui conçoit et développe des équipements de pointe dans les dépôts de matière pour la production de cellules photovoltaïques, de LED, d’Oled et de semiconducteurs.

"Ce que vous voyez là, ce sont tous nos derniers brevets." Ben Han, tout sourire, montre du doigt des centaines de petits documents officiels encadrés sous verre et recouvrant un mur du hall d’entrée. Autant de trophées qui font la fierté du vice-président exécutif de Jusung Engineering : "Nous avons déposé 1 723 brevets en 2012, contre seulement 1 166 en 2008 !"

Accompagné de ses plus proches collaborateurs, il prend un plaisir évident à faire visiter la dizaine de grands bâtiments blancs, où il faut chaque fois retirer ses chaussures et enfiler des sandales. Impossible de s’approcher trop près des différents process. Dans des halls immenses où trônent des chambres à vide bardées de matériel d’injection de matériaux, les opérateurs s’activent en atmosphère confinée, charlotte sur le crâne et blouse blanche impeccable. À l’abri derrière une paroi vitrée, le spectacle ressemble plus à un laboratoire futuriste qu’à une chaîne de production. C’est dans ce type d’usines que sont conçus les bijoux technologiques dont raffolent les Coréens et les consommateurs du monde entier.

Les salariés de Jusung travaillent d’arrache-pied pour mettre au point l’une des technologies les plus prometteuses pour les écrans LCD de nouvelle génération : des semiconducteurs Igzo (indium gallium zinc oxyde) qui remplaceront le silicium, peut-être dès 2014. "À l’instar de Jusung Engineering, il existe quelques entreprises innovantes en Corée du Sud, avance Ben Han, mentionnant au passage la médaille d’or nationale de la technologie décernée en 2011 par le gouvernement. Mais nous allons, à l’échelle du pays, devoir nous réinventer, comme le Japon a réussi le faire." Dans le tissu industriel coréen, les acteurs innovants et de taille intermédiaire tel Jusung Engineering sont encore rares !

La réussite industrielle du pays repose sur les chaebols (littéralement les "entrelacs de richesse"), une trentaine de conglomérats industriels familiaux qui régentent l’économie. Les plus connus ont pour nom Samsung ("les trois étoiles"), LG ("la bonne étoile dorée") et Hyundai ("modernité"). Il y a aussi SK, Posco, GS, Lotte… Bâtis sur le modèle des zaibatsu japonais, chacun regroupe une galaxie d’entreprises impliquées dans des secteurs aussi variés que l’électronique, la construction, l’assurance, la chimie, l’automobile ou les parcs d’attraction. À lui seul, Samsung génère 20% du PIB sud-coréen.

"Les chiffres d’affaires cumulés de ces chaebols représentent deux fois le PIB de la Corée du Sud", estime Bruno Gauthier, conseiller économique chez Ubifrance installé à Séoul. Comment ces mastodontes industriels ont-ils pu voir le jour et s’épanouir à l’international alors même que le pays, cinq fois plus petit que la France, ne possède presque aucune ressource en matières premières et en énergie ? "L’homme d’État Park Chung-hee à l’origine de ce développement, explique Jean-Marie Hurtiger, l’ex-patron de Renault-Samsung Motors, très bon connaisseur du pays. Il a sélectionné les principaux chaebols qui existaient alors et en a fait des instruments de l’État."

Park Chung-hee accède au pouvoir en 1962, moins de dix ans après la guerre avec la Corée du Nord qui a laissé le pays exsangue. Jusqu’à son assassinat, en 1979, ce dictateur dictera aux milieux d’affaires la marche à suivre. Park Chung-hee reste, dans l’esprit des Coréens, le père fondateur de la Corée moderne, à la fois ultra-autoritaire et visionnaire. Despote intransigeant, mais planificateur de génie. Sous la protection des États-Unis, les gouvernants successifs appliqueront sa méthode pour soumettre le pays à un développement industriel accéléré vers le haut de gamme et l’export.

industrialisation à marche forcée

Les nouvelles générations, tournées vers le modèle occidental, affamées de loisirs et branchées sur les réseaux sociaux, pourraient bouleverser l’ordre établi.

"Park Chung-hee a fixé des caps, a commandé et les gens ont exécuté ses ordres", résume Yang Hyun-Suk, le président de la filiale coréenne du français Mersen, qui produit du graphite pour de très nombreuses applications industrielles dans son usine de Ssangam, dans le centre du pays. Yang Hyun-Suk fait partie de cette génération qui a contribué, à force de travail, au succès industriel du pays. Autour d’une table où s’amoncellent les plats raffinés d’un restaurant chic de la capitale, dans l’intimité d’un box, il se livre, avec humilité, mais non sans fierté : "Pendant mon enfance, mes parents m’ont fait manger du bois cuit car nous n’avions rien d’autre à manger. Regardez aujourd’hui à quel niveau de vie nous sommes parvenus."

Il aura fallu cinquante ans à la Corée du Sud pour accéder au niveau de développement auquel sont parvenus les pays occidentaux en près de deux siècles. Années 1960, le textile bon marché et l’acier. Années 1970, les biens d’équipements (automobile, électroménager). Années 1980, l’industrie lourde (pétrochimie, construction navale). Années 1990, l’électronique et la chimie. Depuis les années 2000, les technologies numériques et les énergies renouvelables. Demain, la robotique et l’internet des objets. Le duopole État-chaebol a fait des merveilles. La Corée du Sud, c’est l’industrie à marche forcée, le "miracle du fleuve Han", dont les médias se gargarisent, en référence au "miracle économique" de l’Allemagne de l’Ouest.

Sur quoi repose ce "miracle" ? Sur l’amélioration continue de solutions existantes et non sur des innovations de rupture. Sur l’absorption ultrarapide des technologies étrangères, et non sur des découvertes scientifiques et technologiques coréennes. "L’économie coréenne a su, au contact des autres pays, acquérir de manière accélérée les connaissances et les technologies qui lui ont permis de conquérir des positions importantes, parfois dominantes, sur des secteurs industriels dont elle était absente peu d’années auparavant", résume un rapport du Sénat français publié en février 2012.

emprise des chaebols

Illustration de cette dépendance aux technologies étrangères, toujours d’actualité : la production de fibres optiques chez Taihan Fiberoptics. Une PME de 240 personnes installée à Ansan, à 30 kilomètres au sud-ouest de Séoul. Dans cette usine aseptisée, des machines rutilantes, des rangées d’armoires de calcul. Le tout sur trois étages. La visite impose des passages successifs dans des sas ventilés qui débarrassent les visiteurs de leurs impuretés. "Le procédé que nous employons provient d’un transfert de technologies avec le Japon, explique Jung Changhyun face à une chambre sous vide, où un petit hublot circulaire laisse entrevoir un jet de gaz brûlé à haute température, pour former, in fine, d’imposantes ampoules de verre d’environ un mètre de longueur. Nous payons toujours des royalties aux Japonais pour l’utilisation de ce procédé."

Les ampoules de verre ultra-pur sont ensuite étirées avec minutie comme une guimauve brûlante pour former les fibres optiques de 0,125 mm de diamètre, enroulées sur des bobines, qui transmettront des millions de données. Afin de sortir de cette dépendance technologique, tracer sa propre voie et maintenir l’activité dans un secteur ultra-concurrentiel, Taihan Fiberoptics a déposé, il y a peu, un brevet : modifié, le process permet maintenant d’obtenir des fibres plus flexibles et plus performantes sur les longues distances. De quoi contenter ses trois grands clients, les principaux opérateurs de télécommunication de la Corée : KT, SKT et LG U+. Les chaebols, encore eux…

Leur ombre plane sur toute l’industrie. Yang Hyun-Suk, le dirigeant de Mersen, ne mâche pas ses mots à propos de ces conglomérats qui entretiennent une insupportable guerre des prix au niveau de leurs sous-traitants. "Ils essaient de faire baisser les prix tous les ans, s’indigne-t-il. Quand ils tentent de faire baisser les miens de 15%, je leur dis non, j’accorde seulement 5% ! Ces négociations sont toujours très agressives." Le succès de Kepco, la plus grande compagnie d’électricité en Corée du Sud, dans l’appel d’offres du parc nucléaire d’Abu Dhabi, au nez et à la barbe du français Areva, s’expliquerait non pas par l’excellence technique de sa proposition, mais bien par l’attractivité de son prix, issu des sacrifices consentis par tous ses sous-traitants.

C’est la face cachée de la fulgurante ascension coréenne : cette myriade de PME qui dépend des grands groupes subit des pressions permanentes et trouve peu de ressources pour développer des idées nouvelles. La stratégie d’intégration horizontale et verticale des poids lourds industriels, après avoir fait le succès vertigineux du pays, semble aujourd’hui l’asphyxier. Tentaculaires et boursouflés, les chaebols étouffent l’économie. "Il y a de gros problèmes dans les capacités d’innovation des PME, devenues trop dépendantes des grands groupes et de leurs commandes", analyse Dominique Boutter, le directeur d’Ubifrance en Corée du Sud. Dès qu’elles deviennent innovantes, elles sont absorbées par les chaebols."

La présidente Park Geun-hye a entamé un bras de fer avec les chaebols. Il ne se passe pas un jour sans que les principaux quotidiens coréens, le "Chosun Ilbo", le "JoogAng Ilbo" ou le "Dong-A Ilbo", ne remplissent leurs colonnes avec les derniers rebondissements de cette lutte au sommet. Les kiosques à journaux débordent de manchettes sur la corruption et les scandales financiers qui gangrènent ces grandes entreprises. Le désamour fait des étincelles. La situation est d’autant plus explosive qu’année après année, les liens entre les chaebols et le milieu politique se sont resserrés.

Fin du copier-coller amélioré

Pour conduire son pays vers "l’économie créative", Park Geun-hye a lancé une "démocratisation de l’économie" qui vise à soutenir des PME anesthésiées… et à amoindrir le pouvoir des chaebols. Ironie de l’histoire : celle qui s’engage dans cette âpre bataille contre les géants de l’industrie est la fille de l’ancien dictateur… à l’origine de leur pouvoir délirant. Changement d’époque, où l’on voit s’effriter le duopole État – chaebol. Le combat semble inégal. Le volontarisme politique qui anime le pays reste, lui, intact, toujours capable d’accomplir de véritables miracles…

Pointe sud-est de la Corée du Sud, ville portuaire d’Ulsan. Ses plages de galets noirs, son stade de football, ses usines à perte de vue. La capitale de l’industrie lourde, berceau historique du décollage économique sud-coréen, se situe à 300 kilomètres de Séoul. Le rôle joué par l’État dans sa redynamisation a valeur d’exemple. Dans ce dense bassin qui regroupe des industriels de la pétrochimie, de la papeterie et de l’automobile, le GTCK vient d’achever un projet qui donne à réfléchir. Le GTCK ? Le Centre des technologies vertes, créé par le précédent gouvernement pour mettre en musique sa politique en matière de développement durable. "Il nous a fallu cinq ans pour réaliser ce projet d’écologie industrielle, dont un an et demi pour la construction des infrastructures", précise Changmo Sung, son président.

Et pour cause : le projet a consisté à relier de 44 industriels de secteurs très divers par un invraisemblable réseau de pipelines permettant des échanges de CO2, de vapeur, de gaz, d’eau ou encore de poudres métalliques. "La difficulté a été de concevoir un projet global et de convaincre les industriels de son intérêt, indique Changmo Sung. Ils réalisent maintenant une économie globale de 21 millions de dollars par an." Et l’éminent président de faire la leçon avec un grand sourire : "Les entreprises étant soucieuses de leurs profits, il faut un acteur extérieur pour réaliser ce genre de projets. Le gouvernement coréen a été proactif et non passif, comme c’est le cas en France, pays qui ne fait que de la régulation."

Le nouveau gouvernement sait que l’industrie coréenne a besoin d’une révolution. L’ascension reposant sur les seuls transferts de technologie venus du Japon et des États-Unis a atteint ses limites. D’autant que la Corée du Sud est devenue un concurrent redoutable pour les économies développées. Lesquelles sont moins enclines à accepter ces transferts de connaissance… La recette du copier-coller amélioré a fait son temps. Depuis plusieurs années, les grands groupes déplacent peu à peu leur production vers la Chine, la Russie, la Thaïlande et l’Inde, fuyant la hausse continue des salaires coréens. "Cela fait vingt ans que la Corée du Sud détruit des emplois industriels", assène Dominique Boutter, mettant à mal l’image d’une industrie florissante.

Confirmation chez Jukwang Precision, une PME implantée à Gumi, à 250 kilomètres au sud-est de Séoul, aux abords du fleuve Nakdong. Cette entreprise de 150 salariés produit des électrodes et des pièces pour l’injection plastique automobile à base de graphite. "Nous commençons à subir les mêmes problèmes qu’en Europe, avec le niveau des salaires, les coûts de production qui augmentent et la nécessité de délocaliser", constate Jae Ho Yoon, le patron de Jukwang Precision, excité à l’idée d’accueillir pour la première fois un journaliste étranger. Il fait part de sa volonté de développer les exportations vers le Japon. Il va aussi investir dans une nouvelle ligne de production plus automatisée que les anciennes. Il n’est pas le seul à s’inquiéter de l’emploi dans le pays. Loin s’en faut.

compétition sociale

La délocalisation est en marche. Elle a déjà engendré de nombreux conflits sociaux et entraîné une hausse du chômage, officiellement à 3%, mais bien supérieur en réalité. Une situation sociale qui cache parfois une grande précarité. Un traumatisme moral dans un pays où le travail constitue le principal marqueur social. En témoignent les photos de mariage des employés de Jukwang Precision qui décorent l’escalier menant aux bureaux administratifs. En Corée du Sud, vies professionnelle et personnelle ne font qu’un. Signe de réussite par excellence, le travail permet à l’individu de se transcender dans le collectif. Plus on travaille, mieux on s’intègre.

Les personnes rencontrées durant ce reportage ne comprennent pas l’approche du travail en Europe, spécialement en France. Les Coréens travaillent plus de 2 000 heures par an, contre moins de 1 500 en France selon l’OCDE. Durée maximale légale : 52 heures par semaine, sans compter les heures supplémentaires… Week-end et temps de loisirs sont réduits à la portion congrue. Les difficultés actuelles du pays renforcent un profond mal-être qui ronge une société forcée d’absorber au pas de charge un développement fulgurant. Taux de suicide le plus important de l’OCDE, hausse des inégalités, explosion du nombre de divorces, aspirations sociales croissantes…

Soirées karaoké arrosées, prostitution prospère… Les salariés coréens, qui ne dorment en général guère plus de cinq heures par nuit, évacuent comme ils peuvent la pression permanente. Ils entendent à longueur de journée "palli, palli" ("vite, vite"). Cette abnégation au travail et le respect scrupuleux de la hiérarchie et des ordres, hérités du néoconfucianisme qui imprègne chaque Coréen, est peu propice à la créativité et à l’initiative individuelle. Les nouvelles générations, tournées vers le modèle occidental, affamées de loisirs et branchées en permanence sur des réseaux sociaux pulvérisant les barrières et les codes, pourraient peu à peu remettre en question l’ordre établi.

Le sursaut de l’inventivité viendra-t-il des quelque 200 universités du pays et des nouvelles générations de Coréens moins prompts à se sacrifier au travail que leurs vénérables aînés ? Pour le savoir, il faut pénétrer sur le campus de l’une des grandes universités nationales. Là, au cœur de la rutilante machine coréenne, on comprend que la formation de bataillons d’ingénieurs a permis à l’industrie coréenne d’atteindre des sommets. "Même si nous ne sommes pas parvenus à être innovants ces trente dernières années, notre système éducatif est très performant et forme des ingénieurs très qualifiés", commente dans son modeste bureau Park Jusang, chercheur et professeur au Centre des technologies électroniques émergentes de l’université de Yonsei. Le Japon nous a longtemps servi de modèle, jusqu’au moment de la crise financière asiatique à la fin des années 1990. Nous savons désormais que nous devons trouver notre propre modèle. Il est grand temps pour nous de devenir innovants !"

Le vaste campus, au nord de Séoul, accueille près de 35 000 étudiants. Ici, les salles de cours avoisinent les boutiques d’opticiens et les distributeurs de billets de banque. Une chapelle catholique et un hôpital ultramoderne trônent au beau milieu de cette université fondée en 1885. Yonsei, ville dans la ville, où les étudiants ont tout à portée de main. C’est dans ce cadre hyperprivilégié que la compétition sociale la plus dure commence. Selon Shim Sooah, ambassadrice des étudiants de Yonsei, "nos concurrents sont les universités de Stanford et d’Oxford. Pour être ici, chaque étudiant doit débourser entre 6 000 et 14 000 dollars par an. Mais tous savent qu’accéder aux meilleures universités offre plus de chances d’entrer dans les grandes entreprises."

Les cours du soir donnés par les milliers de "hagwons", des instituts privés, sont la norme. Pour les étudiants, les journées commencent à 7 heures pour se terminer à 23 heures. Cette priorité accordée à l’éducation explique en grande partie le taux d’endettement inquiétant des ménages coréens et la non moins menaçante dénatalité (le taux de fécondité n’est que de 1,15 enfant par femme, le plus faible de l’OCDE). "Si le confucianisme n’est pas un obstacle majeur à la créativité, je pense que le système éducatif fondé sur l’apprentissage systématique n’est pas favorable à l’émergence de nouvelles idées, s’inquiète Park Jusang. Les groupes coréens recherchent les étudiants qui apprennent vite, pas les plus créatifs."

transition vers une industrie innovante

Dans le même bâtiment, à quelques pas de son bureau, se trouve un nouveau laboratoire ouvert en mars 2012 par le français Air liquide. Le spécialiste des gaz industriels, qui possède plusieurs installations à travers le pays, teste avec une équipe de cinq étudiants de Yonsei des techniques de dépôt de matières pour l’industrie des semi-conducteurs. Dans le petit laboratoire servant de vitrine technologique auprès des grands groupes coréens, il faut presque jouer des coudes pour accéder aux multiples équipements. "Avant, les Coréens copiaient, maintenant ils ont peur d’être copiés, résume Clément Lansalot, le directeur de recherche au sein du géant des gaz industriels. C’est un effet très visible de leur transition vers une industrie plus innovante. Et cette transition se déroule à une vitesse impressionnante !" La présence de groupes étrangers dans les universités coréennes est encore timide. Elle est pourtant promise à s’étendre au vu des ambitions du gouvernement.

Toujours dans le nord de Séoul, à quelques encablures de Yonsei, Solvay est en train de s’implanter dans le bucolique et vallonné campus d’Ewha – une université pour femmes –, vieux de 155 ans comme en témoignent les bâtisses rappelant le style anglo-saxon. Si le groupe de chimie possède déjà diverses installations dans le pays, il a récemment pris l’initiative d’investir le monde universitaire. Sac sur le dos, regard clair et sourire franc, Jens Olschimke, le directeur recherche et innovations de Solvay, s’attelle à l’ascension des rues sinueuses du campus qui permettent d’atteindre le point le plus haut du site, d’où la vue sur la capitale est saisissante.

C’est là que le groupe a commencé en juillet 2012 la construction d’un tout nouveau centre de R & D pour un coût de 13 millions d’euros. "Je vais devoir trouver une voie intermédiaire, explique Jens Olschimke face aux grues qui manœuvrent entre les échafaudages. Il faut surmonter les blocages sociaux tout en respectant la culture locale, donner des directions sans bloquer les nouvelles idées. Les changements se feront pas à pas. Cela va prendre du temps." D’ici à deux ans, le bâtiment pourra accueillir 120 chercheurs travaillant sur les batteries lithium ion, les semiconducteurs et les technologies de stockage de l’énergie.

renforcement de la recherche

Ce rapprochement entre le monde de la recherche fondamentale et l’industrie ne fait que débuter. Il permettra d’opérer un rééquilibrage entre une recherche anémiée et un développement écrasant. "Actuellement, l’innovation n’est pas fondée sur la recherche fondamentale, confirme un expert français de l’innovation basé à Séoul, qui préfère rester anonyme. Cette recherche est faible et assurée à 75% par le secteur privé, les chaebols en tête. Or quand la recherche privée est ultramajoritaire, cela n’amène pas de grande percée. Il faut pour cela une prise de risques, ce qui n’est pas du tout le cas avec les chaebols." Le gouvernement a bien conscience de ces lacunes.

Un Institut for basic science (IBS) a été lancé l’année dernière, dans le centre du pays, à Daejon, une ville qui aspire à devenir la Silicon Valley coréenne, où se trouve déjà le Kaist (Korean advanced institute of science and technology), l’un des centres de recherche les plus prestigieux du pays. L’IBS réunira, sur le modèle des instituts Max Planck allemands, des laboratoires et des industriels pour mener à bien le développement de solutions technologiques de rupture. Son budget atteint près de 3 milliards d’euros et va monter en puissance jusqu’en 2017. Les autorités souhaitent y faire venir les meilleurs étudiants coréens et étrangers et accueillir des scientifiques de renommée mondiale. L’IBS est inclus dans le très vaste projet techno-scientifique appelé International science and business belt, qui comprend aussi la construction d’un accélérateur de particules.

La Corée du Sud pourrait devenir un hub mondial des sciences et des technologies. De quoi susciter des opportunités pour les entreprises étrangères. Cette confidence, il y a quelque mois, de la présidente Park Geun-hye à David-Pierre Jalicon, le président de la chambre de commerce franco-coréenne, le laisse penser : "J’attends beaucoup de la coopération internationale dans le cadre de l’économie créative." Mais le pays devra surtout compter sur ses forces vives. Soudain resurgit le souvenir du showroom de Samsung, à Séoul. Parmi les étudiants qui s’y pressaient, peut-être a-t-on croisé le futur Steve Jobs coréen. Celui ou celle qui donnera à l’industrie de son pays l’étincelle dont elle a tant besoin. 

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