Consommer moins, ça rapporte !
Par Manuel Moragues - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3265
ENQUêTE Industriels, ralentissez vos cadences ! Vous serez payés pour l'électricité que vous ne consommez pas... Un marché s'est ouvert aux usines faisant preuve de souplesse : l'effacement de consommation.
A l'origine, il y a la canicule de l'été 2003. Les centrales nucléaires n'arrivaient pas à se refroidir et la France manquait d'électricité. "Je dirigeais l'usine d'Aluminium Pechiney de Dunkerque, raconte Olivier Baud. On y consommait autant d'électricité que la ville de Lyon. J'ai appelé EDF pour leur proposer de réduire de moitié notre consommation. Ils ont sauté sur mon offre." Avec une rondelette gratification : 1,5 million d'euros pour trois semaines pendant lesquelles l'usine a tourné au ralenti. "J'ai fait mon compte de résultat avec ça", se souvient Olivier Baud. Cinq ans plus tard, il fonde Energy Pool. Son business ? Vendre au réseau de l'effacement - soit de la réduction - de consommation électrique. Pour constituer son offre, il se tourne vers les industriels avec une proposition peu habituelle : "Ralentissez la cadence de vos machines pour gagner plus !"
Une idée saugrenue ? Pas si sûr. Aux États-Unis, l'effacement de consommation au bénéfice du système électrique représente déjà un marché de plusieurs milliards de dollars selon Smart energy demand coalition (SEDC), un groupement d'industriels de l'électricité qui promeut cette solution au niveau européen. Des start-up se lancent sur le Vieux Continent, notamment en France avec Energy Pool, mais aussi Actility et Voltalis. Racheté par Schneider en décembre 2010, Energy Pool avance de solides arguments pour démontrer la valeur économique de son produit : l'effacement de consommation est une alternative à la très coûteuse production d'électricité de pointe. Pour alimenter les pics de consommation, notamment en début de soirée l'hiver, les fournisseurs d'électricité mettent en marche des centrales spécifiques. Or celles-ci ne suffisent plus à satisfaire la demande de ces heures de pointe qui croît deux fois plus vite que la moyenne. Il faut construire de nouvelles centrales.
Vingt fois le prix d'achat
"Mais personne ne veut investir dans des centrales qui ne tourneront que durant quelques centaines d'heures de pointe par an, résume Olivier Baud. Pour les rentabiliser, il faudrait pouvoir vendre leur électricité à 800 euros le mégawattheure." Soit vingt fois le tarif d'achat des industriels ! C'est à l'aune de cette production à 800 euros qu'il faut mesurer la valeur future de l'effacement. Réseau de transport d'électricité (RTE), la filiale d'EDF, a acheté le mégawattheure (MWh) effacé autour de 400 euros en 2011. Cette mise en équivalence de la valeur d'une énergie produite et de celle d'une énergie non consommée peut surprendre. Elle est pourtant naturelle du point de vue du réseau (lire ci-dessus). Elle est surtout en train d'être instituée : le régulateur américain de l'énergie vient d'imposer au marché d'acheter au même prix l'énergie produite et l'énergie effacée.
L'Europe pourrait l'imiter, via la directive européenne sur l'efficacité énergétique en cours de discussion. En pointe sur le sujet, la France, grâce à la loi sur la nouvelle organisation du marché de l'électricité (Nome), prévoit que l'effacement jouera le même rôle que la production dans le marché de capacité permettant d'alimenter les pointes de consommation. Dans cette perspective, RTE développe depuis deux ans un marché pour l'effacement, à côté des dispositifs offerts par les distributeurs d'électricité. Reste à produire ces MWh effacés.
Pour Energy Pool, les mieux placés sont les industriels et leurs procédés énergivores consommant quasiment en continu. Mais cela suppose une révolution. "Nous avons dû transgresser les règles ancestrales de production maximale et de process intouchable, et forcer la main de nos ingénieurs", s'amuse Alain Marguier, responsable du développement des technologies et procédés de MSSA, l'un des premiers partenaires d'Energy Pool. À la décharge des ingénieurs réticents, l'usine savoyarde de sodium métal alimente en continu 90 cuves de quatre mètres cubes remplies de sel fondu à 600 °C d'où sortent, après électrolyse, du sodium et du chlore, ce qui vaut au site d'être classé Seveso seuil haut. Après des études et des simulations, l'installation d'un pilotage plus souple et plus précis, et une série d'essais, la consommation de l'usine peut passer de 30 à 15 MW pendant une heure avec un préavis de deux heures.
Sollicité une vingtaine de fois par RTE en 2011, MSSA a empoché environ 100 000 euros, et a ainsi pu amortir son investissement en matériel. Mais ce n'est qu'un début. "On peut baisser notre préavis à quinze minutes, et on travaille notamment sur des cuves permettant d'aller plus loin dans l'effacement", précise Alain Marguier. Ferropem, l'ex-Pechiney Électrométallurgie, est aussi tourné vers l'avenir. "Nous visons le marché de capacité qui ouvrira en 2017", annonce Laurent Neulat, son directeur énergie. Les automatismes de pilotage installés par l'industriel donnent à Energy Pool les commandes de ses fours à silicium. Avec, à la clé, une réponse en moins de 15 minutes aux sollicitations de RTE qui permet à Ferropem de valoriser au plus haut ses 200 MW de capacité d'effacement. "La rémunération 2011 représente plusieurs pour cent de notre facture énergétique", indique Laurent Neulat.
Un service cher payé
"Dans le monde de l'électricité, plus on est rapide, mieux on est rémunéré", confirme Olivier Hersent, dirigeant fondateur d'Actility. Créée en 2010, sa société mise sur l'effacement automatisé, donc rapide, de sites industriels pour maximiser la valeur de la flexibilité des process. Son offre repose sur des progiciels développés pour des familles d'usines (entrepôts frigorifiques, usines d'eau potable, etc.). "Configurée sur site et outillée de capteurs et d'automates, notre solution détermine en temps réel la capacité d'effacement et son coût pour l'usine afin de proposer des offres au marché et de les activer si elles sont retenues. On récupère ainsi 5 à 20 % de la facture d'électricité, avance Olivier Hersent. L'usine joue alors un rôle de batterie électrique pour le réseau. " Un service qui se paie très cher, à la mesure de son utilité.
Pourquoi le réseau est-il intéressé?
S'effacer, c'est réduire sa consommation électrique à la demande. Mais à la demande de qui ? Du réseau, ou plutôt de Réseau de transport d'électricité (RTE), la filiale d'EDF chargée de veiller à ce que la quantité d'électricité injectée dans le réseau soit en permanence égale à celle consommée. Sinon c'est le black-out ! Vue du réseau, une centrale qui accroît sa production a le même effet qu'une usine qui réduit sa consommation. Cette arithmétique revêt un intérêt particulier alors que le parc de centrales ne suffit plus à alimenter les pointes de consommation et que personne ne veut investir dans des centrales qui ne produiraient, par an, que pendant quelques centaines d'heure de pointe. Demain, la fluctuation des productions éolienne et solaire exigera que la consommation puisse s'ajuster pour maintenir l'équilibre du réseau.
Combien est il prêt à les acheter ?
Pour maintenir l'équilibre du réseau, RTE achète de l'effacement de consommation, de la même manière que de l'accroissement ou de la baisse de production, sur un marché appelé mécanisme d'ajustement. On peut estimer que l'effacement est valorisé autour de 80 euros le MWh (contre 40 à 50 euros le MWh acheté par un industriel). De plus, RTE s'assure de la disponibilité d'offres d'effacement en versant une prime fixe qui s'ajoute à la rémunération sur le mécanisme d'ajustement. Au total : de 400 à 1 000 euros le MWh selon la performance des offres. En 2011, le marché de l'effacement a représenté quelque 20 millions d'euros en France. Il devrait au moins quadrupler en 2012. En 2017, le marché de capacité prévu par la loi Nome pour assurer les pointes de consommation ouvrira des volumes industriels à l'effacement.

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