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Conflits sociaux: ce que révèlent les grèves des ouvriers chinois

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Province du Jiangsu. Environ 2000 salariés en grève de KOK Machinery, à Kunshan, se sont heurtés à la police le 7 juin.
Province du Jiangsu. Environ 2000 salariés en grève de KOK Machinery, à Kunshan, se sont heurtés à la police le 7 juin.
© AFP

  Les tensions sur les salaires s'expliquent surtout par la pénurie de main-d'œuvre. A terme, certains industriels devront revoir leur stratégie.

La Chine n'était pas habituée à cela. Sous pression, après une série de suicides, le géant taïwanais Foxconn, qui emploie 300 000 ouvriers dans sa ville-usine de Shenzhen, a dû consentir à une hausse de 70 % des salaires. Le constructeur japonais Honda a accordé, lui, une augmentation de 24 % aux salariés de son usine de pièces détachées de Foshan, après deux semaines de conflits. Parti du sud-est du pays, très industriel, le mouvement de protestation a fait tâche d'huile dans toute la Chine. Les salariés de Hyundai Motor, près de Pékin, puis ceux du fabricant de machines à coudre japonais Brother Industries, à Xian, dans le centre du pays, ont arrêté à leur tour le travail la semaine dernière pour réclamer de meilleures conditions de travail et des hausses des salaires.

La vague de conflits sociaux n'inquiète pas outre mesure les industriels étrangers implantés en Chine. « Les grosses augmentations de salaires annoncées correspondent à des rattrapages nécessaires dans les usines en question de Honda ou de Foxconn », juge Alain Seyeux, le directeur de la filiale chinoise du fabricant de pompes Ensival-Moret. Lui ne se sent pas concerné. Sur son site de la banlieue de Shanghai, comme dans la plupart des usines à capitaux étrangers, les salaires sont déjà 10 à 15 % supérieurs à ceux proposés par les concurrents chinois. Le revenu de base de ses 200 ouvriers avoisine 250 euros, jusqu'à 450 euros, en additionnant primes et heures supplémentaires. Il devrait malgré tout progresser de près de 10 % cette année, pour suivre l'évolution du marché. « Ce phénomène se déroule dans d'autres pays émergents. Des hausses de salaires significatives sont compréhensibles si elles s'accompagnent d'une augmentation de la productivité dans la durée », relativise de son côté Bruno Lafont, le PDG de Lafarge, qui possède 19 cimenteries en Chine et dont les salariés gagnent entre 1 700 et 2 500 yuans (200 à 300 euros), hors compensations en nature pour le logement et la nourriture.

Il n'empêche. Les récents conflits sociaux reflètent aussi les fortes tensions sur le marché du travail. Dans les usines du Sud-Est, la pénurie d'ouvriers se fait à nouveau sentir. Depuis deux mois, le fabricant d'équipements de protection Delta Plus cherche à embaucher une trentaine d'ouvriers pour son usine de chaussures. « Nous avons du mal à les trouver, même sans faire la fine bouche et en cherchant des gens sans expérience », remarque Jérôme Benoit, son directeur général. Les ouvriers licenciés en 2009 lors du ralentissement économique ne sont pas tous revenus dans les zones côtières.

Conséquence de la politique de l'enfant unique menée dans les années 80, la génération des 18-25 ans, qui arrive sur le marché du travail, est beaucoup moins nombreuse que celle de ses aînés. « La Chine est à un tournant, analyse Jean-François Huchet, le directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine, installé à Hong Kong. Les jeunes générations se sentent en position de force pour revendiquer de meilleures conditions de travail. »

Ce changement est aussi poussé par le gouvernement chinois, pressé de réorienter son économie vers la demande intérieure. Contrairement à d'autres émergents, le rattrapage des salaires en Chine n'a commencé qu'en 2004, à un rythme modéré. Mais il devrait s'accélérer. Le mois dernier, les autorités locales de Pékin ont donné le ton en réévaluant de 20 % le salaire minimum, deux fois plus qu'habituellement, pour le porter à 960 yuans (114 euros). Celui de Shenzhen a progressé de 16 %, à 1 100 yuans (130 euros).

Conséquence : « Pour les cols bleus, les salaires devraient progresser de 5 à 10 % par an. Mais pour des cadres, la pénurie de personnel qualifié et le turn-over de plus de 10 % ont fait exploser les salaires, avec des hausses de 30 à 40 % ! », souligne Frédéric Marquette, associé du cabinet de recrutement EIM, qui dispose de deux antennes à Shanghai et à Hongkong. Dans les zones côtières, un directeur d'usine automobile se recrute à près de 80 000 euros, un chiffre pas très éloigné des tarifs européens.

« Dans ces conditions, pour retenir nos ouvriers, il faut faire preuve d'imagination », reconnaît Joseph Puzo, le PDG d'Axon'cable, dont l'usine de Shunde, près de Canton, emploie 150 salariés, majoritairement des migrants issus des campagnes pauvres. Pour éviter de voir partir ses salariés une fois formés, le groupe français, qui fournit des câbles au programme spatial chinois, a soigné le confort de ses dortoirs et mise sur l'ambiance « familiale » des lieux, avec fêtes et loisirs organisés, pour que les ouvriers « s'y sentent bien ». Une solution qui ne l'empêche pas d'augmenter régulièrement les salaires. Le chimiste Rhodia a développé de son côté un programme de formation très avancé, avec près de 30 heures accordées par salarié l'an dernier pour réduire le turn-over.

Dans les secteurs à faible valeur ajoutée, bon nombre de firmes chinoises massées sur la côte ont commencé à migrer vers l'intérieur de la Chine ou vers d'autres pays plus low cost comme le Vietnam. Mais la hausse continue des coûts pousse certaines entreprises à revoir leurs stratégies. « Aujourd'hui, on a un vrai problème de coût par rapport à des concurrents chinois implantés dans des provinces reculées », souligne Alain Seyeux, le directeur local d'Ensival-Moret, qui a envisagé de relocaliser son site avant d'abandonner le projet. Depuis un an, il a conditionné les hausses de salaires, qui représentent 25 % des coûts de production, à une augmentation de la productivité. Delta Plus, qui utilise son usine pour exporter vers l'Europe, a déjà organisé son usine indienne, à Calcutta, pour pouvoir y transférer une petite partie de sa production en cas de hausse trop forte des coûts chinois. « En Chine, nous essayons de monter en gamme, en y faisant de la R et D », affirme Jérôme Benoit, persuadé que la hausse des coûts de production va se poursuivre.

Un avis que confirme Jean-François Huchet : « Les prix des terrains et de l'immobilier vont suivre. Les entreprises vont devoir s'habituer à un contexte inflationniste en Chine. » Un changement de modèle, auquel les étrangers se préparent déjà.

Solène Davesne, avec Olivier James

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