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L'Usine de l'Energie

Compétitivité : Le gaz de schiste, c'est bon pour l'industrie

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Enquête L'exploitation de cet hydrocarbure provoquerait pour l'industrie un regain de compétitivité. Mais les écueils environnementaux et les spécificités européennes pourraient en limiter l'ampleur...

Compétitivité : Le gaz de schiste, c'est bon pour l'industrie © D.R.

Le rêve est à portée de main ! Un prix de l'électricité en chute libre, l'accès à des matières premières irriguant des pans entiers de l'industrie, des embauches tous azimuts, une balance commerciale de nouveau positive... L'exploitation du gaz de schiste permettrait de réaliser ce scénario optimiste pour l'industrie française. De cet hydrocarbure, on peut tirer de l'électricité, bien sûr, mais aussi de l'ammoniac employé pour produire les engrais, des monomères à la base des plastiques et des centaines d'autres molécules utilisées dans presque tous les objets du quotidien. Ce condensé de richesse potentielle sommeille dans les profondeurs du sous-sol français. Pour les industriels, c'est un trésor économique. Pour tous ceux qui dénoncent les dangers de son exploitation, c'est un cauchemar écologique. La conférence environnementale des 14 et 15 septembre va relancer le bras de fer entre les pro et les anti-gaz de schiste. Avec en toile de fond le débat national sur la transition énergétique. Les industriels feront valoir leur point de vue : l'extraction et l'exploitation du gaz de schiste provoqueraient un choc de compétitivité sans précédent !

 

Très fort potentiel

« Le gaz représente 60% du prix de vente des engrais, à la fois pour l'énergie et les matières premières dont on a besoin, précise Gilles Podevin, le président de l'Union des industries de la fertilisation (Unifa). Il est évident que l'exploitation du gaz de schiste en France garantirait la pérennité de nos usines, alors que nous sommes confrontés à une très forte concurrence du Moyen-Orient. » Peut-on se passer de cette source d'énergie à l'heure où le pays se désindustrialise, que la barre des trois millions de chômeurs vient d'être franchie et que la balance commerciale se dégrade inexorablement ? L'Afrique du Sud vient tout juste de lever son moratoire sur l'exploration du gaz de schiste.

Au sommet de l'État, la question n'est pas tranchée. Entre les intérêts économiques et le souci de préserver l'environnement, le gouvernement est pris entre deux feux. Les organisations non gouvernementales (ONG) et certains élus tentent de se faire entendre [lire page 37]. « Il n'y a pas de technique propre que l'on maîtrise, et de toute façon, l'exploitation des gaz ou pétrole de schiste va à l'encontre de l'ambition de la France de lutter contre le réchauffement climatique », assure Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace France. Côté industriels, on s'insurge contre « l'obscurantisme » et les excès du « principe de précaution ».

Et plus encore contre l'impossibilité d'évaluer précisément la taille du gisement français, du fait même de la loi de juillet 2011 qui interdit la fracturation hydraulique, y compris pour l'exploration. « Nous espérons que la France aura le courage de regarder, avec beaucoup d'indépendance et de tranquillité, si oui ou non son sous-sol contient du gaz de schiste », affirme Christophe de Margerie, le PDG de Total. Au-delà du débat actuel, c'est bien la question de l'impact industriel de l'exploitation du gaz de schiste en France qui anime les milieux économiques.

La Pologne, elle, a revu récemment à la baisse les estimations de ses réserves suite à des premiers forages décevants. « Pour peu que le potentiel soit avéré en France, si jamais nous parvenons à mettre au point des techniques d'extraction respectueuses de l'environnement, le gaz de schiste nous permettrait de sécuriser nos approvisionnements en gaz et d'accéder à un prix privilégié de l'énergie », assure Philippe Goebel, le nouveau président de l'Union des industries chimiques (UIC), par ailleurs directeur général adjoint de Total Petrochemicals France.

Le gisement français est estimé à 5 100 milliards de mètres cubes, l'équivalent de soixante-cinq à quatre-vingt-dix ans de consommation nationale. Sur le papier, l'Hexagone dispose du plus fort potentiel sur le Vieux Continent. De là à imaginer la transposition en France de l'essor industriel qui transfigure l'économie des États-Unis, seul pays au monde à exploiter le gaz de schiste à grande échelle... « On assiste à une révolution industrielle aux États-Unis, s'enthousiasme Pierre-André de Chalendar, le PDG de Saint-Gobain. Les Américains ont atteint une compétitivité fantastique grâce au gaz de schiste. »

La production de cet hydrocarbure a été multipliée par douze sur le sol américain depuis 2000, soit le quart de la production gazière du pays [lire page 34]. Du coup, les prix s'effondrent et offrent aux industriels un gaz trois à quatre fois moins cher qu'en Europe. Le prix du gaz aux États-Unis est l'équivalent d'une baisse des salaires de l'industrie américaine de 6% vis-à-vis de la zone euro, selon Natixis. « La différence de prix entre l'Europe et les États-Unis induit pour notre groupe un écart de compétitivité de 300 millions d'euros pour nos activités européennes », précise Philippe Rosier, le président de la division de Solvay Energy Services.

 

Nouvel âge d'or

Conséquence de la chute du prix du gaz outre-Atlantique : l'industrie américaine est entrée dans un nouvel âge d'or. Les fournisseurs d'équipements pour l'industrie extractive sont les premiers concernés, à l'image de l'aciériste US Steel et du français Vallourec, qui investissent des centaines de millions de dollars dans l'Ohio. Les pétrochimistes et les chimistes bénéficient aussi de la manne : ils transforment les constituants majoritaires du gaz de schiste (méthane, éthane...) en une palette de molécules (éthylène, propylène, méthanol...).

Dow Chemical relance ainsi une unité d'éthylène en Louisiane et a prévu d'en construire une autre en 2015 au Texas. Chevron Phillips Chemical envisage l'ouverture d'un cracker d'éthane et un nouveau site de production d'éthylène, toujours sur la côte Sud. Bayer, Formosa Plastics, LyondellBasell, Shell Oil, ou Westlake Chemical suivent le même chemin. Mieux encore : le canadien Methanex démonte une usine chilienne de production de méthanol pour la remonter... en Louisiane !

En France, l'essentiel de l'industrie chimique est fondé sur le naphta, une « coupe » du pétrole. « Il faudrait donc investir massivement dans des équipements adaptés à la phase gaz, assure Michel Loubry, le directeur de PlasticsEurope pour la France et le Benelux. Mais il est certain que si les monomères - tels que l'éthylène et le propylène - étaient moins chers, on assisterait à l'installation de nouveaux crackers en France. » Ce qui impliquerait le développement d'un réseau de pipelines adapté. Comme celui très dense, dont disposent les entreprises américaines.

Pour l'extraction du gaz de schiste, les distributeurs et les recycleurs d'eau et les fournisseurs de produits chimiques devraient répondre à l'appel ! En un mot, son exploitation en France induirait des investissements lourds. Mais quid de la création en aval d'usines dans des secteurs utilisateurs de matières premières ou fortement consommateurs d'énergie ? Impossible pour l'heure d'en connaître l'ampleur.

L'essor industriel des États-Unis est adossé à une croissance bien plus vivace qu'en Europe, notamment en raison d'un rebond du secteur automobile. Rien de tel pour le moment en France, dont les capacités de production restent très supérieures à la demande dans de nombreux secteurs. L'exploitation du gaz de schiste permettrait, dans un premier temps, de redonner de la compétitivité aux produits français et de réduire les importations. « Les producteurs d'engrais ne produisent en France que la moitié des besoins des industriels, rappelle Gilles Podevin, le président de l'Unifa. Avec le gaz de schiste, on pourrait passer à 65%, ce qui limiterait les importations. » Même discours optimiste dans le secteur des plastiques. « Les États-Unis ont relancé leur industrie des matières plastiques, témoigne Michel Loubry, de PlasticEurope. L'exploitation de gaz de schiste permettrait de réduire les importations qui sont aujourd'hui de 20% dans le secteur. »

Investissements industriels lourds, amélioration de la balance commerciale, hausse de la compétitivité des produits français, taux d'utilisation plus élevé des usines... Nul doute, de nombreux emplois seraient à pourvoir si la France se lançait. Là encore, l'exemple américain laisse songeur. Entre 400 000 et 650 000 emplois, suivant les sources, ont vu le jour aux États-Unis grâce à l'exploitation du gaz de schiste. Et d'ici à 2025, pas moins d'un million d'emplois directs et indirects devraient y être créés grâce à sa seule exploitation, selon une étude publiée par PricewaterhouseCoopers.

 

Sécurité d'approvisionnement

Pour relancer l'industrie française, le gaz de schiste ne devra pas être trop cher à produire. Les investissements nécessaires à son exploitation feraient grimper les coûts. Mais pas seulement. « Le prix du gaz aux États-Unis devrait s'établir entre 4 et 5 dollars/MBTU* dans les années à venir, selon un consensus de scientifiques. Avec la mise au point de procédés plus respectueux de l'environnement, c'est-à-dire avec des produits plus chers, les prix s'orienteraient en France aux alentours de 10 dollars/MBTU. »

Ce n'est pas tout. La position des États-Unis permet au pays de poursuivre sa stratégie d'indépendance énergétique totale de manière à conserver ses prix au plus bas. « Je doute que l'on puisse faire baisser le prix du gaz dans les mêmes proportions qu'aux États-Unis, avant tout parce que l'Europe est une presqu'île avec un cordon ombilical russe », analyse Claude Conrard, le président de la commission pétrole et gaz de l'Union des industries utilisatrices d'énergies (Uniden). L'indépendance énergétique, un objectif inatteignable pour l'Europe, également dépendante du gaz d'Afrique du Nord.

Le seul facteur de réduction du coût de production en France concerne le droit du sous-sol. Aux États-Unis, les propriétaires terriens possèdent aussi le sous-sol. Autrement dit, quand ils aperçoivent un puits de gaz de schiste, ils voient des dollars. Ce qui explique au passage la faible contestation de l'exploitation au pays de l'oncle Sam. En France, le sous-sol est la propriété de l'État. Même avec un coût de production plus élevé qu'aux États-Unis, une production hexagonale offrirait aux industriels une sécurité d'approvisionnement et une meilleure visibilité de leurs coûts énergétiques.

Les surcoûts français pourraient être jugulés. « Il faudrait mettre en place un régime particulier pour les gazo-intensifs, comme cela a été fait pour les électro-intensifs », assure Claude Conrard. « La question n'est pas de savoir s'il faut exploiter du gaz de schiste ou non, mais de savoir comment obtenir en France de l'énergie à un prix compétitif », assène Jean-Pierre Clamadieu, le PDG de Solvay. Au-delà de la question de l'exploitation du gaz de schiste, c'est bien celle de la compétitivité de l'industrie française et européenne face aux autres régions du monde qui sera posée lors du débat sur la transition énergétique.

Faut-il envisager de conserver le gaz de schiste dans le sous-sol comme une réserve stratégique ? Cela permettrait de développer des technologies alternatives à la fracturation hydraulique [lire page 40], moins néfastes pour l'environnement. « Le débat n'est pas tranché, a affirmé le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Il faut mettre sur la table les différentes solutions qui pourraient exister et évaluer si l'on peut les utiliser. » Mais pour les industriels, le temps presse ! L'exemple américain les fait rêver, alors que l'Europe est engluée dans une croissance atone. Alors, le gaz de schiste, c'est bon pour l'économie française ? Aucun doute pour les industriels. Mais ils vont devoir convaincre des citoyens souvent réticents. En France, la fracture entre pro et anti-gaz de schiste reste béante...

 

*MBTU : « million british thermal unit », à peu près l'équivalent de 28 m3.

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