COMMENT LES INDUSTRIELS S'ORGANISENT
Par PAR SOLÈNE DAVESNE, AVEC PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3229
© FRED MARIVAUX/RÉA
Après une augmentation de 20 % des tarifs de l'électricité en trois ans, les industriels s'inquiètent des conséquences d'une nouvelle flambée des prix. Mais beaucoup ont déjà pris les devants pour réduire leur facture énergétique.
La compétitivité de l'industrie est-elle menacée ? Le Groupement des fédérations industrielles (GFI) s'inquiète des conséquences de l'entrée en vigueur de la loi sur la Nouvelle organisation des marchés de l'électricité, dite loi Nome, à partir de juillet. Contraint de vendre un quart de sa production nucléaire à ses concurrents, EDF réclame un prix de 42 euros le mégawatheure. Selon les simulations du GFI, ce niveau conduirait, d'ici à 2015, à une hausse de 30 % pour les industriels facturés au tarif vert - un peu plus de la moitié des entreprises - et de 20 % pour les 11 600 sites qui sont soumis au Tartam (Tarif réglementé transitoire d'ajustement au marché).
Au cours des trois dernières années, les prix de l'électricité ont déjà progressé de 20 % en moyenne pour le tarif vert. « Si les tarifs augmentent encore, nous allons perdre l'un de nos rares avantages comparatifs par rapport à l'Allemagne », s'inquiète Bruno Estienne, le président de la Fédération de la plasturgie. Également responsable des questions énergétiques au GFI, Bruno Estienne chiffre à 4 milliards d'euros le manque à gagner pour l'industrie. EDF, qui a répondu par courrier au GFI, conteste ce calcul. « L'électricité en France reste compétitive et particulièrement peu carbonée », assure Marc Benayoun, le directeur des prix et tarifs chez EDF.
« Une augmentation de 30 % représente une perte de 1 % de compétitivité pour l'industrie. Le gouvernement doit en tenir compte pour fixer le tarif de revente d'EDF à ses concurrents », plaide Jean-Claude Volot. Le médiateur de la sous-traitance, qui conduit depuis l'été une médiation entre les industriels et EDF, a remis un rapport au gouvernement sur les conséquences pour les entreprises des hausses des prix de l'énergie. Les secteurs électro-intensifs les plus exposés à la concurrence internationale - chimie, papier, ciment, etc. - seraient les plus menacés. Dans la chimie, une hausse de 30 % des prix de l'électricité pourrait entraîner une baisse de 10 % de la production française.
On n'en est pas là. Le rapport que Paul Champsaur doit remettre à la Commission de régulation de l'énergie (CRE) dans les semaines qui viennent fixerait un prix de 39 euros par mégawatheure pour l'Accès régulé à l'énergie nucléaire historique (Arenh). Autrement dit, le prix que devrait payer les fournisseurs d'électricité alternatifs pour s'approvisionner auprès d'EDF. L'Arenh s'appliquera à partir du 1er juillet, date d'entrée en vigueur de la loi Nome. D'ores et déjà, les industriels ont anticipé de nouvelles hausses des tarifs.
MÉCANIQUE THERMI-LYON NE PEUT PAS OPTIMISER PLUS
Pour Jean-Claude Monier, le président du groupe Thermi-Lyon, la hausse des tarifs de l'électricité a été dure à encaisser. « Pour certains de nos sites, le prix moyen de l'énergie a augmenté de 12 à 13 % en 2008 et 2009. Du fait de la crise, notre consommation a fortement reculé mais notre prime fixe n'a pas pu être renégociée », explique cet industriel, à la tête d'un groupe de 200 personnes, qui bénéficie toujours du tarif vert réglementé. En 2009, sa facture d'électricité s'est élevée à 1,16 million d'euros pour 18 Gwh. Le traitement thermique de pièces métalliques, sa spécialité, consomme beaucoup d'électricité. L'énergie représente à elle seule près de 10 à 15 % de ses coûts de revient.
« Une hausse de 10 % des prix de l'énergie, c'est 1 point de marge brute en moins. L'impact est énorme », analyse Bernard Giroux, le directeur industriel, qui précise que 60 % des pièces sont destinées à l'exportation. Pour faire face, le groupe a déjà commencé à s'adapter, sans augmenter ses prix. La production a été réorganisée afin d'optimiser l'activité la nuit et le week-end. En hiver, le kilowattheure coûte 4,25 centimes en heure creuse contre 10,4 en heure de pointe. La réduction de la puissance des fours permet d'éviter des dépassements de consommation pendant les heures de pointe. L'entreprise a aussi rééquilibré son approvisionnement au profit du gaz, moins cher, qui représente un tiers de son énergie.
Désormais, « pour optimiser plus, cela va coûter trop cher », s'inquiète Jean-Claude Monier. D'autant que ses concurrents allemands s'alimentent davantage au gaz. « Un gaz moins cher leur profite. Jusqu'à présent, les rendements étaient moins bons qu'avec l'électricité, mais cela est en train de changer avec les nouveaux brûleurs », souligne encore l'industriel, inquiet pour sa compétitivité.
FONDERIE LES ACIÉRIES HACHETTE & DRIOUT MISENT SUR LE NEUF
« On essaie d'acheter au meilleur moment. Mais là, c'est difficile de savoir ce qu'il faut faire cette année », s'inquiète André-Robert Dehauld. Le président des aciéries Hachette et Driout, implantées à Saint-Dizier (Haute-Marne), négocie chaque année ses contrats d'approvisionnement en électricité, au tarif Tartam, et en gaz. Pour la fonderie, grosse consommatrice, la facture d'énergie représente de 6 à 8 % du coût de revient. « C'est plus compliqué de répercuter la hausse de l'énergie que celle des matières premières. Mais les alternatives à nos produits, issus de la sidérurgie, sont aussi très consommateurs d'énergie », se rassure André-Robert Dehauld.
Le groupe réalise 60 millions d'euros de chiffre d'affaires. Pour réduire sa facture, il a construit, pour 13 millions d'euros, une fonderie attenante à son site historique. Inaugurée en 2008, elle est dotée de moyens de fusion et de traitements thermiques plus économes. Moins polluants, ils nécessitent aussi des systèmes de dépoussiérage moins puissants et moins énergivores. « La maîtrise de l'énergie est cruciale car les prix vont continuer à progresser », juge l'industriel, fataliste. Après la nouvelle unité, c'est au tour de l'ancienne fonderie d'être rénovée pour 8 millions d'euros. Et pour diminuer le contrat de puissance d'électricité souscrit, la production a été étendue à la nuit.
AGROALIMENTAIRE ALIOUEST ORGANISE LA CHASSE AU GASPI
« Pour nous, la hausse de l'énergie n'est pas indolore, mais elle est noyée dans une hausse autrement plus forte, celle des matières premières agricoles », explique Christophe Etoré, responsable industriel d'Aliouest (130 millions d'euros de chiffre d'affaires), qui produit 600 000 tonnes d'alimentation animale pour les éleveurs, à Saint-Allouestre (Morbihan). Bien qu'ayant fortement baissé, suite à la hausse des matières premières agricoles, la part de l'énergie représente encore 20 % du coût de production, notamment pour les opérations de broyage des matières premières puis de thermisation (65 à 80°) de l'aliment, qui est ensuite compacté sous forme de pellets.
Séchage, cuisson, refroidissement, surgélation... L'agro-alimentaire est le troisième secteur consommateur d'énergie mais le premier en électricité, selon le Centre technique des industries aérauliques et thermiques (Cetiat) qui estime les réductions possibles entre 5 à 15 % dans le secteur. Tout commence par une bonne connaissance des consommations. Or, l'agroalimentaire est largement sous-équipé. « Cela fait partie des investissements de 2011, explique Christophe Etoré. Aujourd'hui, nous n'avons que des grandes masses. Nous voulons mieux connaître nos consommations ligne par ligne, et produit par produit. » Ensuite, la chasse au gaspi pourra s'organiser.
Il s'agira de réduire les fuites d'air comprimé, de diminuer la marche à vide des lignes, de prospecter d'autres techniques de broyage, de mieux dimensionner l'outil (notamment la motorisation) par rapport aux besoins réels, de réorganiser la production, mais aussi d'adapter la politique commerciale pour inciter les clients à commander des volumes plus importants afin de produire des séries plus longues... La hausse de l'énergie renchérit aussi le coût de la logistique, notamment la collecte des matières premières chez les agriculteurs. « Nous venons d'investir dans un nouveau logiciel pour optimiser nos coûts de transport et dégager des synergies entre nos deux usines », précise Christophe Etoré.
CHIMIE ARKÉMA NÉGOCIE EN GROS
Arkema ne se sent pas « très concerné » par les hausses des tarifs de l'électricité. Pourtant, le chimiste est l'un des industriels français les plus électro-intensifs, notamment pour son pôle produits vinyliques. Mais une « part significative » des besoins d'électricité de ses sites chloriers est couverte par des contrats négociés par Exeltium. Ce consortium regroupe les plus gros consommateurs d'électricité français. Il a finalisé, en mai 2010, un contrat d'approvisionnement en électricité sur vingt-quatre ans auprès d'EDF. Quelque 26 industriels, dont Arkema mais aussi Air liquide, Rio Tinto Alcan, Rhodia ou encore ArcelorMittal, bénéficient de 150 térawatt-heure à un prix plus bas que le marché. Une centaine de sites industriels français sont concernés.
« Grosso modo, le mécanisme d'Exeltium est fait pour couvrir à peu près la moitié des besoins en électricité des industriels », juge un connaisseur du secteur. Pour le reste de ses besoins en électricité, Arkema a négocié des contrats de long terme avec EDF, qui ont démarré début 2011. « Les prix sont supérieurs au prix des contrats mis en place avec EDF en 1995 et qui se sont terminés fin 2010 », se contente de préciser le chimiste.
Il n'y a pas de meilleur moyen que la réduction de... sa consommation d'énergie pour parer au renchérissement des prix du pétrole et de l'électricité. Tous les spécialistes de l'efficacité énergétique proposent des solutions sur mesure dont le financement peut être allégé grâce aux certificats d'économie d'énergie et autres contrats de performance énergétique. Optimiser les procédés de fabrication. L'analyse multivariable, la régulation prédictive et autres systèmes experts proposés notamment par Rockwell Automation et GE Intelligent Platform permettent de chauffer, sécher, pressuriser au plus juste pour économiser l'énergie. Des solutions adaptées notamment à l'agroalimentaire et à la chimie. Mieux contrôler ses utilités. La ventilation, la production de froid et d'air comprimé sont des postes énergivores souvent négligés. Adjoindre un simple variateur de vitesse à un ventilateur, passer un groupe frigorifique en pression flottante voire installer un système de supervision permettent de réaliser des gains substantiels. Recycler l'énergie. Une grande partie de l'énergie consommée sur un site industriel finit en chaleur. Celle-ci peut être récupérée pour chauffer des locaux, produire du froid via un groupe d'absorption, voire être réinjectée dans une opération de production. La méthanisation ou l'incinération des déchets permet également de récupérer de l'énergie. MANUEL MORAGUES

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