Comment le Pays basque s'est réinventé
Par Valérie MARCELLIN, envoyée spéciale à Saint-Sébastien - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3072En dix ans, la région espagnole a totalement transformé son tissu industriel. Grâce aux clusters, les PMI renforcent leur compétitivité et poussent leurs pions à l'international. Des idées à suivre pour les pôles de compétitivité français.
Il trône à l'entrée de la cité. Impossible de le rater ! Le musée Guggenheim, qui fêtera ses dix ans, le 17 octobre, a transformé Bilbao. « Je me souviens d'une époque, pas si lointaine, où la presse française décrivait Barcelone en des termes élogieux et résumait Bilbao à la drogue, au crime et à la prostitution », relate Jose Maria Munoa, délégué du président pour les relations extérieures du gouvernement basque. Aujourd'hui, la ville compte parmi les premières destinations touristiques espagnoles. Mieux, cette prouesse architecturale, d'un coût de 150 millions d'euros entièrement supporté par la Communauté d'Euskadi, a favorisé sa reconversion économique. A cinq minutes en voiture, le parc technologique de Zamudio a des allures de petite « Silicon Valley ». De sorte que Lens, avec le Louvre 2, et Metz, avec la succursale du musée Beaubourg, espèrent dupliquer l'expérience.
Mais le renouveau économique du Pays basque est perceptible au-delà de la province de Biscaye. A la sortie de Saint-Sébastien, en Guipuzcoa, la forêt a fait place, en moins d'une décennie, à un autre parc technologique, où siège l'AFM, la puissante association espagnole de la machine-outil. « La région concentre 75 % de la production du secteur », souligne, fièrement, Xabier Ortueta, son délégué général. A 45 kilomètres de là, à Azkoitia, toujours dans la province de Guipuzcoa, Ibarmia taille dans la roche pour gagner 2 200 mètres carrés et développer sa nouvelle activité de centres d'usinage à haute productivité. « Ici, pour grossir, nous repoussons simplement les montagnes », s'amuse Koldo Arandia, qui dirige la PMI familiale et préside l'AFM. Un peu plus loin, à Bergara, Soraluce aussi veut s'agrandir, de 4 000 mètres carrés. Mais en plus de la montagne, ce leader de la fraiseuse est contraint par la Deba, la rivière qui coule juste devant son usine. Comme Ibarmia, cette filiale du groupe Danobat a vu ses ventes bondir de 30 % l'an dernier. «Dans quasiment tous les pays. Et l'avenir s'annonce prometteur. Nous misons sur l'aéronautique, le ferroviaire et l'énergie éolienne », s'enthousiaste Félix Arizaga, le directeur commercial. Dans toute la vallée de la machine-outil, la dynamique est palpable. De sorte que la main-d'oeuvre commence à manquer. Le taux de chômage, qui frôlait les 25 % au début des années 1990, est tombé à 4,1 % en 2006. Presque le plein emploi !
Comment ce petit territoire de 2 millions d'habitants a-t-il pu se remettre de la crise qui a touché si durement sa sidérurgie et ses chantiers navals ? Comment réussir une telle reconversion industrielle ? Grâce aux clusters, ou à une politique de mise en réseaux. Plutôt que de renoncer à leur industrie, les autorités ont décidé, en 1991, d'essayer les recettes qui marchaient ailleurs et de consulter Michael Porter, professeur à Harvard, aux Etats-Unis. « Quand nous lui avons demandé de nous aider, notre cause semblait si désespérée, qu'il a d'abord refusé », aime à rappeler Jose Maria Munoa. Mais les Basques sont têtus, on le sait, et ont fini par le convaincre. Ensemble, ils ont étudié les secteurs industriels dans lesquels la région avait des atouts et ceux qui étaient porteurs. Onze clusters « prioritaires » ont été retenus, représentant la quasi-totalité de l'industrie régionale (voir tableau p.66). Deux autres ont vu le jour récemment, dans le transport- logistique et dans l'audiovisuel. Tous sont animés par une association, comme l'AFM pour la machine-outil. Des représentants du ministère de l'Industrie et de l'Agence de développement du Pays basque assistent à toutes les réunions, mais ne votent pas. Leur rôle est de conseiller le cluster, de détecter ses besoins et d'assurer sa promotion. Dotée d'un budget annuel de 8,7 milliards d'euros (près de neuf fois celui de la région Aquitaine) et d'une grande indépendance financière et de gestion, la région est en mesure de soutenir fortement les clusters, notamment au niveau des infrastructures.
Tout un dispositif pour être le plus performant
Dans le cadre de sa politique générale de compétitivité 2006-2009, le gouvernement en a fait une priorité. Le 22 juin dernier, son président, Juan Jose Ibar-retxe, a inauguré avec Michael Porter l'Institut basque de la compétitivité. Né d'un partenariat public-privé, ce laboratoire de recherche appliquée est chargé de mesurer les résultats des clusters en termes de coopération. Un observatoire est mis en place pour informer les clusters sur les marchés et les technologies les concernant et faire remonter leurs attentes auprès de l'administration. Les autorités souhaitent également établir une cartographie de leurs besoins en formation et sensibiliser davantage les PME au management. A Vitoria, le chef-lieu de la province d'Alava, où les représentants de la communauté autonome occupent un immense building aux allures de labyrinthe, Borja Belandia Fradejas est en charge des clusters. « L'idée est de permettre aux managers de petites structures de comparer et d'évaluer leurs compétences managériales. Après quoi, nous les orientons vers une offre que nous avons validée et mesurons les résultats obtenus. Une fois certifiés, les managers rejoignent le club Excellence pour échanger. Nous partageons le coût de la formation avec eux », précise le directeur de la planification et de la stratégie.
Au plan global, le gouvernement demande à chaque cluster de travailler sur six thématiques : l'international, la technologie, la qualité, la logistique, l'efficience énergétique et la formation. Au fil des ans, les PMI ont appris à collaborer et à tirer profit de leur appartenance à un cluster. Plusieurs consortiums d'exportateurs ont vu le jour. Située à Hernani, à une dizaine de kilomètres de Saint-Sébastien, Loire Safe s'est associée à six autres sociétés d'AFM pour prospecter et vendre sur le marché allemand, de 1999 à 2003. A présent, le fabricant de machines hydrauliques (80 personnes, 25 millions d'euros de chiffre d'affaires) dispose de sa propre filiale dans le pays, mais a l'intention de répéter l'expérience en Inde et en Chine.
Des concurrents à l'esprit communautaire
« Les mentalités ont beaucoup évolué. Nous sommes tous conscients que, bien que concurrents, nous avons tout à gagner à oeuvrer collectivement, y compris en matière de recherche », témoigne Cesar Garbalena, le directeur commercial pour les presses. « Actuellement, vingt-deux de nos membres sont sur un programme de recherche de 30 millions d'euros », signale Xabier Ortueta, d'AFM. Ibarmia, comme d'autres industriels de la vallée de l'Urola, a une devise : « N'achète pas à l'extérieur ce que tu peux trouver ici. » « Nos clients français sont réellement surpris de la coopération et de l'esprit communautaire qui règne ici », témoigne Michel Arias, son directeur commercial. Originaire de Roubaix, il travaille dans cette région réputée laborieuse depuis plus de trente ans.
Grâce au cluster, les PMI de la machine-outil ont pu se doter d'un institut de formation. A Elgoibar, ce dernier forme 200 étudiants et 2 000 ouvriers en alternance, chaque année depuis 1993. L'AFM a ouvert également, en 2004, deux instituts pour former les étrangers aux machines espagnoles. L'un en Chine, à Taijin, près de Pékin, et l'autre en Malaisie. A Zamudio, le cluster aéronautique Hegan possède, depuis 2001, son centre de tests et de certification. « Il a permis à nos PMI de fortement progresser en matière de qualité. Actuellement, nous réfléchissons à la manière dont nous pourrions les aider à financer le risque qu'elles prennent en participant à des développements type A380 », indique Jose Juez, le directeur. Composé de neuf membres seulement, mais tous de grande taille, puisqu'ils emploient quelque 15 000 salariés au total, Acede, le cluster de l'électroménager, traite surtout des problématiques de long terme. « Nous planchons depuis dix ans sur les nuisances sonores. Mais nous réalisons également des études de marché, payées pour moitié par l'entreprise, pour moitié par le gouvernement » , précise Adolfo de la Pena, son directeur.
Néanmoins, tout n'est pas parfait dans les clusters basques. « Coopérer n'est pas un acte spontané. Cela nécessite un climat de confiance pour lequel il n'existe malheureusement pas de recettes », confesse Borja Belandia Fradejas. « C'est un travail de tous les jours », renchérit Xabier Ortueta.
Une pénurie d'ingénieurs se profile
Par ailleurs, les clusters vont devoir faire face dans les prochaines années à une pénurie d'ingénieurs. « Nos universités sont récentes et ne sont pas orientées technique. Bien que réticents, nos industriels vont devoir se résoudre à recruter des ingénieurs étrangers d'ici à quatre ou cinq ans », pronostique Inaki Dorronsoro, qui coordonne la recherche au sein de Mondragon (lire p.68).
Enfin, malgré leur succès, les clusters ne constituent pas un rempart absolu contre les délocalisations. Loire Safe ne s'en cache pas. L'industriel a étudié à deux reprises la possibilité de produire en Roumanie ou en Pologne, comme le fait l'un de ses confrères d'AFM. « Aujourd'hui, cela nous reviendrait plus cher. Mais nous n'excluons rien. Les choses évoluent si vite dans ces pays... », confesse Cesar Garbalena, de Loire Safe. « Il nous faut trouver un antidote à l'invasion des produits asiatiques. Car les Chinois aussi montent en gamme. Le cluster ne suffira pas à régler nos problèmes. Il va falloir améliorer notre productivité et réduire nos coûts sociaux », conclut, une pointe d'inquiétude dans la voix, Félix Arizaga. .

dans la même rubrique
26/05/2012 Areva tourne vers L’Australie26/05/2012 Le jurassien Tech Power revisite la signalétique
26/05/2012 Un label décolletage












