COMBIEN D'EMPLOIS POUR UN ATOME ?

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3262

Pro et anti-nucléaires s'affrontent à grands coups de chiffres sur les emplois menacés ou créés par un éventuel arrêt de la filière. Décryptage.

Enjeu de la campagne présidentielle, la bataille autour d'une éventuelle sortie française du nucléaire a commencé... à grand renfort de chiffres sur l'emploi. Alors qu'Henri Proglio, le patron d'EDF brandit la menace de 1 million d'emplois perdus en cas d'arrêt, les écologistes, s'appuyant sur l'exemple allemand, lui opposent les 600 000 emplois créés dans les filières des énergies renouvelables et du bâtiment. Tentative d'éclaircissement en attendant la parution, début 2012, d'un rapport de la Cour des comptes censé faire la lumière sur l'impact socio-économique de la filière nucléaire.

COMBIEN DE PERSONNES TRAVAILLENT POUR LE NUCLÉAIRE ?

Difficile de s'y retrouver sur le nombre d'emplois réellement générés par le nucléaire en France. Alors que Nathalie Kosciusko-Morizet utilise l'estimation très large de 100 000 à 200 000 emplois (reprise par Greenpeace), Henri Proglio évoque le chiffre de 400 000 ! Pourquoi de tels écarts ? Tout dépend de ce que l'on considère comme étant un emploi dans le nucléaire !

À la demande d'Areva, le cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) a évalué, en 2011, « le poids socio-économique de l'électronucléaire en France », un travail qui fait aujourd'hui référence faute d'autres études sur le sujet. Verdict : la filière génère 125 000 emplois directs. « La moitié des effectifs se retrouvent chez les trois grands donneurs d'ordre que sont Areva, EDF et le CEA, l'autre chez leurs fournisseurs spécialisés », constate PwC. Parmi eux, Air liquide, Alstom ou encore Spie Nucléaire. Ces emplois directs se retrouvent en majorité dans l'exploitation et la maintenance des 58 réacteurs (37,6 %), leur construction (22 %), l'amont du cycle de l'uranium (mines, purification, enrichissement, soit 18,4 %), l'aval (traitement des combustibles et démantèlement, soit 16,4 %) et les établissements publics (5,6 %).

Comment arrive-t-on au chiffre de 400 000 emplois évoqués par Henri Proglio ? L'étude de PwC, sur laquelle s'appuie le patron d'EDF, compte les emplois indirects (114 000) « soutenus par les commandes aux entreprises fournisseurs en dehors de la filière ». On monte à 239 000 emplois. Auxquels Pwc ajoute aussi... les emplois induits (171 000) « alimentés par les dépenses des employés ». « Une escroquerie », selon Greenpeace France. « Nous comprenons qu'ils puissent le calculer, mais le restaurateur et le chauffeur de bus ne perdront pas leur emploi en cas d'une sortie du nucléaire », avance Sophia Majnoni d'Intignano, chargée de campagne Nucléaire-Énergie.

LA SORTIE DU NUCLÉAIRE MENACE-T-ELLE L'EMPLOI DANS D'AUTRES INDUSTRIES ?

D'après Henri Proglio, 500 000 emplois seraient menacés dans les entreprises électro-intensives, autrement dit très gourmandes en électricité (chimie, production d'acier, d'aluminium...), localisées en France. L'argument ? Une hausse du prix de l'électricité engendrée par une sortie du nucléaire et l'apport d'énergies plus coûteuses (fossiles et renouvelables) provoqueraient des délocalisations en série. Ce chiffre serait issu de son département prospectif interne. Certes, les risques de délocalisation sont bien réels, mais en additionnant tous les emplois des grandes industries électro-intensives (chimie, papier carton, acier, ciment, aluminium) on arrive à peine à un total de 233 000 emplois.

Par ailleurs, toutes ces productions ne sont pas vraiment délocalisables. Premier exemple, le chlore, dont l'un des principaux débouchés est le PVC utilisé dans le BTP. Si l'électrolyse, qui permet d'obtenir le chlore à partir du mélange de sel et d'eau, pèse jusqu'à 45 % du coût de revient, la question de la sécurité reste primordiale. Les importations de chlore ne sont pas envisageables : le produit est transformé à l'endroit où il est fabriqué. De son côté, le ciment ne se transporte pas par voie terrestre à plus de 200 kilomètres de son lieu de production pour des raisons économiques (opération très lourde donc coûteuse). Le ciment est donc voué à rester une production locale à moins que la demande ne s'effondre, ce qui n'est pas lié aux tarifs de l'électricité.

LES ÉNERGIES RENOUVELABLES CRÉENT-ELLES PLUS D'EMPLOIS QUE LE NUCLÉAIRE ?

En 2010, selon l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), les énergies renouvelables ont généré 95 000 emplois directs (équipement et vente d'énergie). Soit un peu moins que dans le nucléaire, même si les prévisions sont optimistes (102 500 emplois en 2012). Au-delà des comptes d'apothicaires, un euro investi dans les énergies renouvelables créé-t-il plus d'emplois que dans le nucléaire ? Oui, un peu plus, mais cela dépend des énergies renouvelables. Selon le rapport Energy Revolution 2010 réalisé par Greenpeace monde, si le nucléaire créé 16 emplois par an et par mégawatt (MW) installé dans la phase d'étude et de construction, ce chiffre tombe à 0,3 emploi par MW durant la phase d'exploitation et la maintenance. Pour l'hydroélectricité, ce ratio est inférieur (11,3 et 0,2). Pour l'éolien, il est proche (15 et 0,4). Le solaire photovoltaïque crée beaucoup d'emplois au départ et légèrement plus que le nucléaire à l'arrivée (38,4 et 0,4). Seule la biomasse crée des emplois durables (4,3 et 3,1). Certaines énergies renouvelables ont en effet besoin d'une main-d'oeuvre importante à l'échelle locale (électriciens, couvreurs, chauffagistes...). Il reste cependant impossible de chiffrer le solde entre les emplois qui seraient détruits par un arrêt du nucléaire et les emplois créés dans les énergies renouvelables. Seule certitude : même en cas d'arrêt, le nucléaire continuera à avoir besoin de bras ! Le démantèlement des centrales et la gestion des déchets radioactifs est un chantier dont la durée est estimée entre 30 et 100 ans !

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