Claude Mandil : il ne faut pas protéger le consommateur de la hausse des prix
Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
Il est urgent d'économiser l'énergie. Claude Mandil, qui vient juste de quitter la direction de l'Agence internationale de l'énergie, le martèle. Pour lui, cette priorité n'est pas encore entrée dans les mentalités des consommateurs.
Nous avons intitulé notre numéro spécial, « Vive l'énergie chère ». Pensez-vous aussi que le coût de l'énergie soit une chance pour l'industrie ?Je déplore l'énergie chère. C'est vrai que c'est une opportunité pour l'industrie, un facteur de déclenchement pour un certain nombre d'initiatives, comme les renouvelables. Mais c'est aussi un moyen très égoïste d'atteindre ses objectifs. Ca n'est pas très douloureux dans un pays comme le nôtre, dans lequel, au fond, l'énergie ne pèse plus grand-chose dans le panier de la ménagère. Mais pour les pays les pauvres, c'est une catastrophe épouvantable. Nous avons fait un calcul de coin de table avec mes collègues, pour comparer l'accroissement de la charge payée par les pays les moins avancés pour compenser la hausse du coût de l'essence et la réduction de charge pour accroissement de la dette de ces pays. Le rapport est de 1 à 10. C'est effrayant ! C'est pourquoi il faut que nous essayions de développer les renouvelables et mettre en place des économies d'énergies même quand celles-ci sont peu chères. Et même quand elles sont chères, les pays consommateurs ne réagissent pas assez. Où est passée l'élasticité des prix ? Le prix du pétrole a été multiplié par quatre depuis quatre ans, celui du gaz, qui lui est indexé, a suivi, l'électricité aussi... Mais les consommations, elles, n'ont pas baissé.
Est-ce que nous n'avons pas atteint, en Europe de l'Ouest, la limite en termes d'efficacité énergétique ?
On en est très loin ! Très loin ! Les marges d'économies d'énergie restent considérables partout : les transports, l'habitat, les usages domestiques et même la consommation industrielle. Et je ne parle que de marges rentables. Des investissements avec un payback court, quelquefois un an.
Pourquoi ne les faisons-nous pas ?
Parce que les signaux de marché sont extrêmement faibles. Comme je l'ai dit, l'énergie pèse peu dans le panier de la ménagère. Je vais prendre un exemple concret, celui d'un achat d'ordinateur. On s'intéresse à ses performances : sa mémoire vive, s'il a un graveur double couche... mais sa consommation d'énergie n'est pas un argument de vente. Parce que les signaux de marché sont trop faibles. Nous sommes pourtant, en tant qu'agence dépendant de l'OCDE, très favorables au marché, mais je crois qu'il y a des cas où c'est aux gouvernements de réglementer.
Comment ? Par le biais de la fiscalité ?
Ou la normalisation. Nous avons proposé au G8 le « un watt initiative ». C'est-à-dire la mise sur le marché uniquement d'appareils ne consommant qu'un watt en veille -quand certains, aujourd'hui, en consomment jusqu'à 15. Le G8 a approuvé, et je m'attends à ce que ces produits soient bientôt en vente.
Vous ne préconisez pas des mesures fiscales ?
Je crois que les solutions apportées doivent être spécifiques à chaque pays, à sa culture, à sa réglementation. C'est dans l'intérêt des consommateurs. Dans l'exemple précédent, ces ordinateurs ne sont pas plus chers que ceux qui consomment beaucoup d'énergie.
Dans ce cas, pourquoi les consommateurs n'achètent-ils pas des produits à économies d'énergie ?
En plus du manque de signaux économiques, nous faisons face à d'autres problèmes. L'un d'entre eux est le paradoxe du locataire et du propriétaire. Quand il y a divergence d'intérêts entre deux personnes liées par un contrat. Nous en connaissons beaucoup d'exemples. Le propriétaire qui n'a aucun intérêt à investir dans des travaux de rénovation dont le bénéfice -les économies d'énergie- ne vaudront que pour son locataire. De la même façon, pourquoi le chauffeur d'entreprise se casserait-il la tête à rouler souplement, calmement, alors qu'il ne paye pas le carburant ? Il y a une autre chose qui gêne les progrès en matière d'efficacité énergétique : souvent, dans une entreprise, et en particulier dans les usines, les fonctions sont dissociées. L'énergie est sous la responsabilité du directeur des achats alors que les machines relèvent du chef d'entretien et de maintenance.
Les chefs d'entreprise le constatent eux-mêmes et nous le disent souvent, les marges de progrès sont considérables au sein des usines. En plus, les équipements sont souvent conçus pour durer longtemps. On voit régulièrement des compresseurs datant de cinquante ans qui fonctionnent parfaitement. Il faut donc profiter du stade critique, celui de l'investissement. C'est au moment où une entreprise investit qu'elle doit s'assurer qu'elle prend les bonnes décisions.
A quelle efficacité pensez-vous que nous puissions parvenir ?
Le scenario que nous visons à l'Agence internationale de l'énergie est, pour 2050, d'avoir maintenu les émissions de CO2 à ce qu'elles sont aujourd'hui. C'est un objectif modeste, mais c'est celui auquel on peut arriver, à condition de faire feu de tout bois. En utilisant absolument tout : l'efficacité énergétique, en faisant plus de percées technologiques dans les renouvelables, la capture et la séquestration du CO2, le nucléaire... Mais la contribution la plus importante est sans conteste l'efficacité énergétique.
Nous avons fait des projections pour identifier les différentes ressources pour abaisser les émissions. Les économies d'énergie en end-use (dans l'utilisation finale) pourraient contribuer pour 45%. Le reste provient essentiellement de la production d'électricité en produisant moins de CO2. L'efficacité énergétique représente la moitié de l'effort à fournir. C'est essentiel, si nous ne faisons rien, en 2050, les émissions de CO2 auront été multipliées par deux.
Y-a-t-il des domaines où les limites ont déjà été atteintes ?
Nous reconnaissons qu'il y a un domaine où "les fruits bas ont déjà été cueillis" comme disent les anglo-saxons, c'est celui du transport. On ne peut guère aller plus loin sur l'efficacité énergétique des véhicules.
Il y a pourtant l'effet parc.
Oui, il existe. Il va jouer, mais il ne divisera pas par deux les émissions des véhicules. Une solution serait la pile à combustible fonctionnant à l'hydrogène, mais nous sommes extrêmement circonspects. Les obstacles techniques sont tels que, si ça fonctionne, ça ne sera pas avant la seconde moitié de ce siècle.
Aux Etats-Unis, l'efficacité énergétique est bien moins importante qu'en Europe ? Voyez-vous un changement en la matière ?
Depuis quelques mois, il y a une prise de conscience considérable et remarquable dans ce pays. Une prise de conscience d'ailleurs largement tirée par l'industrie, qui a compris qu'il fallait être du côté de ceux qui protègent l'environnement et pas le contraire. Est-ce que cela va se traduire dans les comportements ? Je pense que oui. Il y a d'ailleurs des domaines où les Américains sont efficaces, mais le problème majeur est le transport, la voiture.
Vous savez, les lobbies les plus puissants sont les lobbies désespérés. On parle beaucoup du lobby pétrolier, mais je trouve qu'ils vont plutôt dans le bon sens. Même Exxon vient de changer son fusil d'épaule. C'est un lobby composé d'entreprises qui vont très bien en ce moment. Le lobby dangereux est celui de l'industrie automobile, parce que les constructeurs américains sont le dos au mur en ce moment. Ils licencient massivement. Ce sont eux qui atténuent les mesures environnementales. Mais ça change. Le Congrès, les think thank -et ils sont nombreux-, les industriels, tout le monde parle de ça. J'étais à Washington, au Sénat américain récemment, et entre deux rendez-vous, j'ai assisté aux réunions publiques. Il y avait cinq ou six comités qui avaient lieu en même temps, et tous ne parlaient que de l'énergie et de l'environnement. C'est extraordinaire !
Aux Etats-Unis, l'efficacité énergétique est bien moins importante qu'en Europe. Voyez-vous un changement en la matière ?
Depuis quelques mois, il y a une prise de conscience considérable et remarquable dans ce pays. Une prise de conscience d'ailleurs largement tirée par l'industrie, qui a compris qu'il fallait être du côté de ceux qui protègent l'environnement et pas le contraire. Est-ce que cela va se traduire dans les comportements ? Je pense que oui. Il y a d'ailleurs des domaines où les Américains sont efficaces, mais le problème majeur est le transport, la voiture. Vous savez, les lobbies les plus puissants sont les lobbies désespérés. On parle beaucoup du lobby pétrolier, mais je trouve qu'ils vont plutôt dans le bon sens. Même Exxon vient de changer son fusil d'épaule. C'est un lobby composé d'entreprises qui vont très bien en ce moment.
Le lobby dangereux est celui de l'industrie automobile, parce que les constructeurs américains sont le dos au mur en ce moment. Ils licencient massivement. Ce sont eux qui atténuent les mesures environnementales. Mais ça change. Le Congrès, les think thank -et ils sont nombreux-, les industriels, tout le monde parle de ça. J'étais à Washington, au Sénat américain récemment, et entre deux rendez-vous, j'ai assisté aux réunions publiques. Il y avait cinq ou six comités qui avaient lieu en même temps, et tous ne parlaient que de l'énergie et de l'environnement. C'est extraordinaire !
Vous citiez tout à l'heure les transports comme le secteur où les progrès ont déjà été faits. Vous ne croyez pas à la contribution des biocarburants ?
Je suis très favorable aux biocarburants. Parce que -ça ressemble à une lapalissade- on n'a rien trouvé de mieux qu'un liquide pour remplir un réservoir. Le gaz, lui, pose des problèmes de logistique, de distribution, il faut des pompes spéciales... C'est adapté aux flottes captives. Je crois aux biocarburants, mais ça n'est pas une raison pour faire n'importe quoi ! Ils ne doivent pas coûter plus cher qu'un carburant à base de pétrole et être plus efficaces en terme d'émissions de CO2. Aujourd'hui, un seul biocarburant répond à ces critères de développement durable : l'éthanol provenant de la canne à sucre des pays tropicaux. Tous les autres sont mauvais, voire très mauvais du point de vue environnemental. Comme les biocarburants à base de céréales ! Si l'on veut les développer, il faut avoir le courage de dire qu'on le fait pour suivre une politique agricole.
En revanche, je crois à la R&D sur les biocarburants de deuxième génération et notamment la filière ligno-cellulosique, qui permet d'utiliser la plante entière, et non plus seulement la farine ou l'huile qu'on en extrait. Il y a d'autres voies. La culture de plantes adaptées, comme le jatropha. Ces végétaux sont capables de pousser dans des milieux pauvres, secs, et n'entrent pas en compétition avec les usages alimentaires. Les spécialistes trouvent ça attractif. On peut aller plus loin et prononcer le (gros) mot OGM. Pour développer des plants totalement adaptés à la production de biocarburants. Nous y croyons, mais il ne faut pas rêver, s'ils représentent 10 à 15% des consommations de carburants dans 20 à 30 ans, on sera contents.
Comme je le disais tout à l'heure, il faudra faire feu de tout bois, aucune solution miracle ne permettra d'économiser les autres. Il faudra plus de tout. Sinon on va dans le mur. La situation est vraiment sérieuse. Avec la tendance actuelle, on va complètement dans le mur. Nous supplions les gouvernements de prendre des mesures pour sortir de la tendance actuelle, sans résultat pour le moment. Un exemple, chaque année, nous publions un rapport, le world energy outlook. Il contient plusieurs scenarios pour les émissions de CO2 et la consommation d'énergie. Le scenario de base est celui qui décrit la tendance si l'on ne fait rien. Et bien, le bilan de l'année 2005 est pire que le scenario de base que nous avions établi en 2004, idem entre 2006 et 2005... La situation empire.
Ces années correspondent aussi à une période de croissance sans précédent depuis la guerre.
Oui, et c'est effectivement ce qui a pu pénaliser les résultats. La forte croissance et les prix élevés du pétrole et du gaz ont poussé à un retour vers le charbon. L'accent de notre publication 2007 sera mis sur la Chine et l'Inde. Si elles ne mettent pas l'accent sur les énergies renouvelables, le nucléaire, les économies d'énergie, on va dans le mur. Ne vous y trompez pas, la croissance forte de ces pays est une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle, c'est elle qui va financer ces investissements sur les énergies alternatives.
Quand vous affirmez que l'on va dans le mur, vous parlez du CO2 ou aussi de la disponibilité des ressources énergétiques ?
Je parle de changement climatique. Si on ne prend pas des mesures fortes, on est très loin de parvenir à l'enrayer. Mais sur la question des disponibilités des ressources, nous sommes très modérés, nous ne sommes pas partisans de la théorie du peak oil. Nous pensons que beaucoup de réserves résiduelles n'ont pas encore été identifiées. Le pétrole n'est pas comme le vin, on ne sait jamais ce qu'il reste au fond du tonneau.
Même après avoir exploité un puit, on ignore ce qui reste emprisonné dans la roche. Il ne faut pas non plus sous-estimer les progrès technologiques. Il y a trente ans, l'exploitation de pétrole en Mer du Nord par 500 mètres de fonds était un exploit. Aujourd'hui on va forer à plus de 2000 mètres, pour un coût quasi-identique. C'est fabuleux ! Vous vous rendez compte de ce que cela signifie en terme de progrès technique ?
Je voudrais qu'on m'explique pourquoi il serait impossible d'aller plus loin. Mais il est vrai que l'essentiel des réserves résiduelles se trouve dans des zones géographiques difficiles, comme l'Arctique, ou dans des zones politiquement difficiles, la Russie, le Moyen-Orient... Il y a donc certainement un problème de peak oil pour les compagnies pétrolières... Shell, Total, Exxon, ont du souci à se faire. L'autre problème, c'est que l'on va dépendre d'un nombre restreint de fournisseurs. Ce sont des raisons suffisantes pour aller explorer des technologies alternatives.
Vous pensez aux pétroles non conventionnels ?
Oui, c'est l'une des solutions envisagées. Aller exploiter les extra-lourds du Canada ou du Venezuela. Mais leur extraction est extrêmement émettrice de CO2. La technologie mise en place consiste à injecter de la vapeur dans le gisement pour liquéfier le pétrole, qui est ensuite recueilli par un système de drain. Une solution très ingénieuse, mais très coûteuse en énergie. Les chercheurs les plus sérieux considèrent que la prochaine étape pour permettre leur exploitation à grande échelle est leur production aidée par de l'énergie nucléaire.
Et l'exploitation des hydrates de gaz [NDR : ces molécules de gaz emprisonnées dans de la glace], pensez-vous qu'elle relève de la science-fiction ?
Non, ce n'est pas de la science-fiction, mais pour le moment, c'est encore de la science. Personne ne sait comment les exploiter sans provoquer une catastrophe.
En attendant la mise en place de ces solutions, est-ce que le charbon n'est pas l'énergie fossile la plus attractive pour répondre à la demande en énergie fossile ?
C'est effectivement la ressource la plus sympathique : peu chère, présente partout sur la planète, facile à extraire et à transporter... Elle est très sympathique... Dès lors que l'on aura mis en place la capture et la séquestration du carbone à grande échelle. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
Le système de permis d'émission mis en place en Europe, qui devait entraîner des investissements dans ces technologies, a-t-il failli à sa mission ?
Le système de permis d'émissions a été une très grande réussite de l'Union Européenne. L'Europe a démontré que ça pouvait fonctionner. Bien sûr, nous avons essuyé les plâtres : trop de permis accordés, mal répartis, selon des critères fluctuants... Mais ça n'est pas une raison pour jeter le bébé avec l'eau du bain. Les Américains, qui veulent eux aussi mettre en place un système d'échange de permis d'émissions, viennent régulièrement nous voir. Et, ils nous disent merci pour nos erreurs. Car ils ne les commettront pas.
Comme le fait, par exemple, que l'on soit dans l'incertitude sur ce qu'il va advenir du système après 2012 ?
Le fait que le protocole de Kyoto expire en 2012 est un handicap considérable. On ne cesse de le répéter aux gouvernements : dépêchez-vous de trouver un successeur pour ne pas bloquer les investissements, qui ne peuvent se faire avec des perspectives sur deux ou trois ans.
N'est-ce pas aussi les coûts considérables de la capture et la séquestration du CO2 qui freinent le développement de cette solution ?
Non, de ce côté là je suis plutôt optimiste. Ce qui va freiner le développement de cette solution, c'est la législation. Ou plutôt l'absence de législation. Il nous faut des lois pour définir le statut du CO2 : est-ce un produit, un déchet ? Qui aura le droit de l'injecter ? Qui en portera la responsabilité ?
Pour le moment, les chercheurs mènent des essais de puits d'injection un peu partout en Europe, dans la plus totale illégalité, mais avec le soutien des Etats. Ca n'est pas grave puisque l'on en est à l'expérimentation. Mais pour un développement à grande échelle, il nous faudra un "code CO2" harmonisé d'un pays à l'autre. Il existe un autre obstacle.
Jusqu'ici, on a fait l'impasse sur l'explication à l'opinion publique. On ne pourra pas s'en passer. Le discours ne sera pas simple. Il faut expliquer à la population que ces solutions sont nécessaires, qu'elles ne représentent pas de danger... Ce dont je suis persuadé. Faute d'explications claires, nous avons traversé des moments difficiles avec les déchets nucléaires. Il s'agit de ne pas répéter les mêmes erreurs.
Pensez-vous que l'on aille une nouvelle révolution énergétique, vers un monde où chacun sera producteur, comme le prônent les défenseurs des énergies réparties ? Un tel réseau est-il une utopie totale ?
Remplacera-t-il la production d'énergie centralisée ? Ce qui relève de l'utopie, c'est de penser que les énergies renouvelables réparties, l'éolien, le solaire, se substituent au reste. Les renouvelables sont un complément, et pas un substitut aux énergies de réseau. On ne va pas éclairer Paris avec des éoliennes. Certains consommateurs exigeront toujours une énergie de qualité constante, et on ne peut pas répondre aux besoins globaux avec les seules renouvelables. Je le répète, nous devrons faire feu de tout bois, et les renouvelables sont une bonne idée, à condition qu'on ne les oppose pas aux énergies de réseau.
Parmi ces énergies renouvelables, lesquelles vous paraissent les plus prometteuses ?
Aujourd'hui, c'est l'éolien, car il est le plus proche de la rentabilité. Il est même déjà rentable, si l'on ajoute le coût du CO2. Mais dans un réseau, pour des raisons d'équilibre, sa part ne peut pas dépasser 20 à 25%. L'autre difficulté pour son développement, c'est l'opinion publique, de plus en plus réticente à voir s'installer des éoliennes. Du coup, on se tourne vers l'éolien offshore, et là, on n'est plus rentable. Le photovoltaïque est vraiment très intéressant, à condition de réduire fortement ses coûts. On peut avoir un espoir raisonnable que le prix baisse, avec les travaux de recherche et de développement déjà engagés, mais je pense que dans les années passées, on a mis la charrue avant les boeufs. En Allemagne notamment, où il y a eu de véritables campagnes en faveur des toits solaires. Or, les consommateurs et les contribuables finissent par payer très cher ces investissements. On aurait mieux fait de dépenser moins d'argent dans ces programmes et plus dans la recherche et le développement. Il faut évidemment se garder d'établir une liste limitée, l'imagination doit être au pouvoir.
L'augmentation tarifs de rachat de l'électricité issue de l'éolien et du photovoltaïque décidés il y a un an par le gouvernement Villepin pour motiver l'installation de ces systèmes vous paraît donc une mauvaise idée ? [NDR : ils peuvent atteindre respectivement 80 et 550 euros le MWh]
Je comprends le principe des tarifs de rachat, qui correspond à une prime pour la mise en place de ces nouvelles énergies. Mais ce qui est difficile à comprendre, c'est le tarif du photovoltaïque, cinq à dix fois plus élevé que celui de l'éolien. Il n'y a pas de justification à ça, pour moi ça veut dire que cette énergie est encore 5 à 10 fois plus chère.
Restons sur les prix. Pensez-vous que ceux du pétrole resteront définitivement élevés ?
Nous ne faisons aucun pronostic sur les prix du pétrole. Sinon le commentaire que je vous ai fait tout à l'heure : selon moi, les prix sont beaucoup trop élevés. Mais je ne suis pas sûr que les autres pays en présence aient envie qu'ils baissent. De plus, les fondamentaux poussaient à la hausse. Ces dernières années, les capacités de production inemployées étaient extrêmement faibles, elles ont atteint des taux historiquement bas : moins de 2,5 millions de barils par jour [NDR : sur une consommation autour de 90 millions de barils par jour], en exploitant des pétroles qui n'étaient pas toujours d'une grande qualité. Mais il y a eu de nombreux investissements, et ça s'améliore.
L'OPEP trouve que les stocks sont élevés. Dans l'absolu c'est vrai, mais face à une demande qui croît de 2% par an, ils sont trop faibles. L'OPEP a fait le 11 septembre un pas dans la bonne direction. Mais c'est un pas timide, et c'est ce que le marché a retenu. La situation est tendue. Je ne suis pas très optimiste sur une baisse des prix.
Nous allons donc vers un maintien de l'énergie chère ?
Une partie de la réponse est entre les mains des consommateurs. S'il y a une baisse de consommation significative, les prix chuteront. Je vais être cynique, mais il faut comprendre les pays producteurs, les prix sont élevés, et la consommation continue de croître, pourquoi se gêner ? De notre côté, nous avons évité le pire. L'idée catastrophique d'une TIPP flottante n'a jamais été mise en oeuvre. Heureusement.
Pourquoi est-ce une idée catastrophique ?
Parce qu'il ne faut pas protéger le consommateur de la hausse des prix. C'est un signal !
Le tarif régulé n'est donc pas non plus une bonne idée ?
Si l'on choisit le marché, il ne faut plus de tarif régulé. Il n'y a pas trop de marché en ce moment, mais pas assez. Tout comme il n'y a pas trop de concurrence, mais pas assez. On a fait une grosse bêtise il y a dix ans - et je porte ma part de responsabilité, j'y ai contribué, j'étais alors directeur de l'énergie en France [de la DGEMP]- en faisant du hard selling. On a alors expliqué que la mise en place du marché allait faire baisser les prix. Foutaises !
Le marché se traduit par des signaux adéquats qui permettent à chacun de prendre la décision de moindre coût. Quand vous gommez les signaux, on ne peut plus faire les bons choix. Il faudrait poursuivre la libéralisation, aussi vite que possible, mais ça demande des explications et des décisions courageuses. Il suffirait par exemple qu'un concurrent d'EdF propose un contrat avec des prix plus bas que le marché et un relèvement sur cinq ans. Mais pour cela, il faudrait une vraie concurrence, un vrai marché européen, avec plus d'interconnexions, et avec un régulateur européen unique.
Et de l'unbundling (l'indépendance des réseaux et des opérateurs) ?
Bien sûr. Il faut de l'unbundling effectif. Une totale indépendance. L'unbundling de propriété, on y arrivera à terme, sans forcer la main des opérateurs. Quand messieurs Gadonneix et Cirelli auront une filiale dont ils ne pourront définir ni la stratégie, ni les dirigeants, ni le mode de management, ni la gestion... ils n'en voudront plus.
Y-a-t-il des pays exemplaires dans leur gestion des réseaux ? La Grande-Bretagne ?
Non. Pas la Grande-Bretagne, ils ont été trop dogmatiques et ont négligé l'importance des investissements. Mais l'Australie a fait un travail remarquable, et en Europe, les pays nordiques, comme la Finlande. Je pense qu'il ne faut pas être dogmatique. Que les réseaux soient régulés, qu'ils appartiennent à l'Etat ou à des compagnies d'assurance ne me choquerait pas.
Propos recueillis par Virginie Lepetit et Pierre-Olivier Rouaud

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