Chronique du sexisme ordinaire à l'usine
Par PAR CHRISTOPHE BYS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3248
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ENQUêTE Sexiste l'industrie ? Pour en savoir plus sur cette thématique sous les feux de l'actualité, L'Usine Nouvelle a donné la parole à des femmes de l'industrie. Si le collectif leur apporte une forme de protection, leur quotidien n'est pas exempt d'abus, d'attitudes déplacées ni de discriminations.
Laurence Parisot, la présidente du Medef, a frappé fort en révélant, dans les pages du « Parisien », que son premier entretien d'embauche avait pris la forme d'un dîner en tête-à-tête pas vraiment professionnel. Si la patronne des patrons a brisé le mur du silence, la plupart des femmes aspirent à raconter leur histoire sans être citées. "Je n'ai pas envie, le jour où je chercherai un travail, que l'on me ressorte votre article", explique l'une d'entre elles.
Sur les sites industriels, les relations entre hommes et femmes semblent plutôt bonnes. Le terrain se prête mal au harcèlement. "On n'est jamais seule dans un atelier. Si quelque chose se passait, il y aurait des témoins. On arrive et on part toutes en même temps, on ne traîne pas", explique Patricia Heinry, standardiste chez AirPac, fabricant de pompes à chaleur. Les abus restent donc exceptionnels, mais ils existent. Les comportements tendancieux sont, eux, légions, mais de moins en moins tolérés. Davantage à cause de l'évolution des mentalités qu'en raison d'actions vigoureuses. Marilyn Baldeck, déléguée générale de l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, qui a édité un guide à l'attention des employeurs, constate leur peu d'empressement à se le procurer. Côté syndicats, Christophe Dague, de la CFDT Paris, s'est saisi de la question après avoir constaté "que les mots d'ordre nationaux ne sont pas toujours pris en main sur le terrain". Pour que le sexisme recule, toutes les parties prenantes de l'entreprise devront se mobiliser.
Élisabeth B. *, ingénieure, vingt ans d'expérience dans l'industrie automobile. "Les comportements sexistes sont multiples. J'ai été exposée à des calendriers de femmes nues, j'ai subi des remarques sur mes vêtements. On finit par ne plus s'habiller comme on voudrait pour ne pas être prise en défaut. Ça a peut-être l'air de rien, mais c'est pénible. Je me souviens que j'ai été très choquée la première fois où j'ai entendu parler de chambres garnies [par des prostituées ndlr] pour des clients étrangers. J'ai trouvé ça très dégradant. Après, le sexisme a parfois de bons côtés : dans les années 80, le patron de mon mari l'a augmenté quand il a su que je gagnais plus que lui. Il ne supportait pas ça dans un couple."
Françoise Z.*, employée d'une entreprise fabriquant des produits de grande consommation. "Il y a deux ans, il y a eu un gros problème. Un cadre convoquait régulièrement une des comptables dans son bureau pour lui montrer des images pornographiques sur un ordinateur. Elle n'osait pas le dénoncer par peur de perdre son emploi. En plus, elle était enceinte. Un jour, il lui a montré des images particulièrement horribles, elle a craqué et est allée voir le délégué syndical qui a alerté la direction. Ils ont saisi l'ordinateur pour vérifier ce qu'elle racontait. Le cadre a été mis à pied dans la journée, puis licencié. Il n'y a pas eu de dépôt de plainte."
Carole B.*, cadre supérieur dans une entreprise de services de l'environnement. "J'ai travaillé sans avoir de problème pendant quatorze ans dans une entreprise qui fait de la RSE (responsabilité sociale de l'entreprise) un axe majeur de communication. Tout a changé quand j'ai attendu un enfant. Ma grossesse étant difficile, j'ai été arrêtée dès le troisième mois. Quand j'ai proposé de continuer en télétravail, mes responsables n'ont pas voulu. Pendant mon absence, le groupe a été réorganisé et tout le monde a été recasé sauf moi. J'ai été virée à mon retour de congé maternité pour insuffisance professionnelle. J'ai gagné aux prud'hommes, mais moralement c'est très dur. à la fin, mon mari me disait de laisser tomber. Quand on est engagé dans un dossier de ce type contre son employeur, ça prend beaucoup d'énergie. J'ai eu des problèmes pour allaiter mon enfant à cause du stress."
Janik Faucheux, employée depuis vingt et un ans à la triperie de l'abattoir SVA Jean Rozé. "Dans l'atelier d'affûtage, il y avait un calendrier avec des femmes nues sur les murs. La direction l'a fait retirer. Moi, ça ne me gênait pas trop. Ce qui est plus gênant, c'est les différences de salaire quand on fait le même travail. Avant, si on était en congé maternité au moment des augmentations, on n'en avait pas cette année-là. à force, ça peut faire des écarts de 200 à 250 euros entre les deux sexes pour un même poste. Aujourd'hui on travaille avec la direction sur un accord pour l'égalité professionnelle. Les femmes sont aussi parfois gênées dans le travail parce que, dans notre métier, il y a des charges lourdes. Pour les femmes, il faut aménager les postes. Alors avoir un homme, ça coûte moins cher, car il n'y a pas besoin d'investir."
Joëlle Pristas, opératrice chez Snecma. "Je suis la seule femme de la ligne de montage. Pour moi, tout se passe bien avec les collègues hommes. Il faut savoir se faire respecter et j'ai toujours été soutenue par l'entreprise. Mes chefs m'ont dit qu'il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds. Une copine n'a pas eu cette chance. Dans son entreprise, les hommes considéraient qu'une femme n'allait pas faire le boulot d'un homme, qu'elle était juste bonne pour le ménage, malgré ses diplômes. Résultat : elle nettoyait les pièces métalliques pour ces messieurs ! C'était il y a plus de quinze ans. Depuis, ça a sûrement changé."
Sophie *, avocate en droit social, travaille pour de nombreux industriels. "Dans un processus de recrutement, quand on reçoit une candidate, la moitié du temps est le plus souvent consacrée à ses qualités physiques. Je n'ai jamais observé la même chose pour un homme. Si je fais une remarque, je suis soupçonnée de ne pas avoir d'humour, d'être rabat-joie. Les hommes ne voient pas où est le problème."
Patricia Heinry, standardiste chez Airpac, dans une usine de pompes à chaleur. "J'ai 49 ans et je n'ai jamais eu l'impression qu'être une femme était un handicap. Une fois, dans le passé, j'ai eu un chef qui approchait un peu trop des filles. Un gars a été lui parlé, il a tout de suite arrêté. Ce n'était pas courant à l'époque, aujourd'hui ça me semble encore moins possible. Les gens parleraient."
* Pseudonyme adopté à la demande de la personne interviewée.
« J'ai été exposée à des calendriers de femmes nues, subi des remarques sur mes vêtements. On finit par ne plus s'habiller comme on le voudrait pour ne pas être prise en défaut. »

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