Ces labos qui aiment l’industrie
Par Thierry Lucas - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3250
ENQUêTE Le dispositif des Instituts Carnot, créé pour accélérer le transfert de technologies vers l’industrie, est prolongé pour cinq ans. Trente-quatre groupes de laboratoires de recherche publique ont reçu le label.
La Lorraine y était. L’Alsace manquait. Cette fois, c’est fait: huit laboratoires alsaciens et sept centres techniques, font entrer la région dans le réseau des Instituts Carnot. Ils sont réunis dans Materials Institute Carnot Alsace (Mica), un consortium pluridisciplinaire consacré aux matériaux. C’est l’un des 34 instituts labellisés en avril par le ministère de la Recherche. Le label, décerné pour cinq ans, inaugure une deuxième phase pour les Instituts Carnot, lancés en 2006. Mica, comme les autres membres du réseau, a pour vocation d’être une «courroie de transmission » entre les compétences des laboratoires et les besoins des industriels. Une liaison qui s’établit notamment lors des Rendez-vous Carnot, des rencontres annuelles rechercheindustrie, qui auront lieu les 12 et 13 octobre à Lyon.
« Nous voulons encore accentuer l’orientation de la recherche vers les entreprises et mettre l’accent sur la participation des PME », affirme Alain Duprey, le directeur général de l’Association des Instituts Carnot, chargée de fédérer et d’animer le réseau. Car si la première promotion de Carnot a globalement joué le jeu de l’ouverture, les laboratoires peuvent largement mieux faire. Alors l’État remet au pot, via l’Agence nationale de la recherche, 60 millions d’euros par an (lire ci-dessous), pour leurs abondements. Pour donner un vrai coup d’accélérateur, une enveloppe de 500 millions leur est réservée dans le cadre des investissements d’avenir. Ces moyens supplémentaires, accessibles sous la forme d’appels à projets, devraient permettre de renforcer leurs liens avec les PME et à l’international.
Mais l’État a ses exigences. La preuve, entre « Carnot 1 » et « Carnot 2 », il y a du mouvement. Si dix nouveaux labellisés complètent le réseau, neuf instituts n’ont pas été renouvelés, faute d’activité contractuelle suffisante avec les entreprises. Malgré ces mauvais élèves, le bilan de Carnot 1 reste positif : le montant des recherches contractuelles avec les entreprises a progressé de 61% entre 2006 et 2009. Problème, les petites et moyennes entreprises ne représentent encore que 16% des 350 millions d’euros de recettes contractuelles engrangées par les instituts en 2010. Tous, il est vrai, ne sont pas logés à la même enseigne. Énergies du futur, à Grenoble, s’enorgueillit de réaliser déjà un tiers de sa recherche contractuelle avec des PME. En revanche, à l’institut CED2 (Chimie, environnement, développement durable), à Montpellier, elles ne représentent que 13%. CED2 envisage d’utiliser une partie du financement Carnot 2 pour confier le démarchage des PME à un chargé d’affaires ou à un prestataire. Le nouveau venu Mica a dans ses objectifs d’augmenter de 20 à 30% son chiffre d’affaires avec des PME.
recherche fondamentale
Reste que la plus grande partie de l’abondement Carnot est utilisée… pour faire de la recherche. Et même de la recherche amont. En langage Carnot, c’est ce qu’on appelle «le ressourcement»: le développement de compétences scientifiques dans l’optique de futures études avec des industriels. «L’abondement Carnot nous permet des études exploratoires que les industriels ne sont pas prêts à financer », souligne Sabine Thomas, qui anime le réseau Énergie et systèmes de propulsion (ESP), à Rouen. Par exemple, des études sur la toxicologie des émissions qui pourrait bien jouer un rôle clé dans l’avenir (réglementation, etc.). Dans Énergies du futur, qui consacre 90% de l’abondement au ressourcement, les recherches bénéficiaires font l’objet d’un appel à projets interne et sont sélectionnées avec l’approbation d’un comité d’orientation stratégique composé pour partie d’industriels.
Une autre exigence du label Carnot est l’adoption d’un plan qualité. Et là, il y a encore beaucoup à faire. Mettre en place des procédures qualité dans la gestion des projets n’est pas vraiment une démarche naturelle pour nombre de laboratoires académiques (alors que certains labos, par exemple au CEA, sont déjà certifiés ISO9001). «Notre démarche est lente», reconnaît Bernard Coq, responsable de l’institut CED2. Certains progressent à grands pas, comme l’institut Énergies du futur. «Six laboratoires devraient obtenir une certification qualité en 2011-2012 », annonce Yves Maréchal, qui anime l’institut et dirige G2Elab, le laboratoire de génie électrique de Grenoble. Mais, dans des instituts qui rassemblent des laboratoires de cultures différentes, le message est parfois difficile à faire passer. ESP a fait réaliser un audit par un cabinet extérieur. Des groupes de travail sont mis en place, et un effet d’entraînement est attendu…
L’autre écueil sur lequel bute le développement des Instituts Carnot, c’est l’évaluation des chercheurs. La prise en compte des efforts de valorisation et de transfert de technologies reste en effet anecdotique. Certes, le regard sur les contrats industriels a changé: ils sont considérés comme des petits plus… alors qu’avant c’était plutôt négatif ! Mais, soulignent plusieurs chercheurs, pour soigner sa carrière, une publication vaudra toujours mieux qu’un transfert technologique… Même au Laas de Toulouse (microsystèmes, systèmes informatiques et robotique), fort de son Club des affiliés de 75 entreprises, on pointe des contradictions. «D’un côté l’Institut Carnot nous incite à multiplier les collaborations industrielles, de l’autre notre tutelle – le CNRS – nous rappelle que nous sommes un laboratoire censés faire des études fondamentales», s’exclame PierreTemple-Boyer, qui appartient au groupe M2D du Laas, spécialiste des microcapteurs. Sans doute un défaut de jeunesse: cinq ans, c’est très court pour faire évoluer des structures et des mentalités bien établies. Et il est un peu tôt, sans doute, pour se comparer valablement aux Instituts Fraunhofer allemands, le modèle avoué lors du lancement du réseau français.

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