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Ce sera difficile de remplacer Total à Dunkerque

Par DE NOTRE CORRESPONDANTE, GENEVIÈVE HERMANN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3188

La reconversion de la raffinerie des Flandres menace de 450 à 600 emplois chez les sous-traitants. La crainte est que le projet de terminal méthanier ne compense pas la transformation du site.

Quel avenir pour le Dunkerquois ? Alors que se tient, ce jeudi, à Paris, une table ronde sur le raffinage français au ministère du Développement durable, à Dunkerque (Nord), la principale préoccupation reste la fermeture de la raffinerie des Flandres. Son arrêt bouleverserait la vie de milliers de foyers, des salariés de Total, mais aussi des nombreux sous-traitants, prestataires et fournisseurs locaux. Selon une enquête menée par la chambre de commerce et d'industrie (CCI) de Dunkerque, il y aurait de 450 à 600 emplois directement touchés rien que dans les entreprises de sous-traitance et de services à l'industrie. La perte de chiffre d'affaires pour les 138 entreprises ayant répondu à l'enquête s'élèverait à 55 millions d'euros en 2010.

« Et il s'agit d'une estimation basse dans la mesure où le montant du manque à gagner n'est pas toujours renseigné », précise Sylvain Dezoomer, le président de la commission Industrie de la CCI de Dunkerque. « Pour mon entreprise, le calcul est vite fait. Total représente 40 % de mon activité, explique Yvon Jézéquel, le directeur d'Alma Services Wormhout. On parle beaucoup du groupe pétrolier et de son personnel, mais très peu des sous-traitants. Or, 450 salariés sont missionnés à plein temps sur son site. Il faut y ajouter les occasionnels et tous ceux qui travaillent à l'extérieur pour le compte de la raffinerie. »

Le souvenir de la fin des chantiers navals

La mésaventure que vit aujourd'hui le Dunkerquois a un goût de déjà-vu. Elle ravive le souvenir de la fin des chantiers navals survenue en 1989. Avec « l'affaire Total », comme on l'appelle ici, les vieilles rancoeurs refont surface. L'anxiété est palpable.

« A l'époque, on avait largement sous-estimé les pertes d'emplois. Au final, plus de 11 000 salariés avaient été touchés », se rappelle Frédéric Naels, le président de la CCI de Dunkerque. Depuis, la ville portuaire avait trouvé une nouvelle dynamique industrielle. De 18,9 % en 1999, le taux de chômage était descendu à 10,6 % au quatrième trimestre 2008. Ce renouveau économique s'était construit sur des synergies industrielles que l'arrêt de la raffinerie mettrait à mal s'il était confirmé.

Le conditionnel est de rigueur car, comme le rappelle Marc Pigeon, le délégué syndical CGT de Total Dunkerque : « La décision définitive sur le devenir du site ne sera présentée officiellement au comité central d'entreprise qu'au mois de juin. Nous demandons la poursuite des travaux de maintenance lourde prévus dans le cadre du grand arrêt de la raffinerie, qui intervient tous les cinq à six ans. Notre objectif, c'est la remise en route de la raffinerie. » Le 8 mars, le groupe pétrolier indiquait prévoir trois nouvelles activités. Les capacités de stockage de la raffinerie seraient transformées en dépôt logistique. A proximité seraient créés un centre d'assistance technique ainsi qu'un centre de formation aux métiers du raffinage. Cette reconversion permettrait de maintenir 240 postes sur les 370 que compte actuellement la raffinerie.

Total a annoncé la création d'une Mission Flandres 2010 afin de « préparer la mise en oeuvre des mesures d'accompagnement du projet d'évolution de l'établissement des Flandres ». Chacun y va de ses revendications. Car, comme le souligne Jo Dairin, le vice-président de la communauté urbaine de Dunkerque (CUD) en charge du développement économique, « le Dunkerquois est l'un des rares territoires français où l'industrie est la bienvenue. Nous défendons nos entreprises quand elles ont des pépins. Si Total ferme sa raffinerie, il nous doit un vrai projet industriel d'envergure qui réponde aux besoins des sous-traitants et du port ». La ville n'a jamais rechigné à accueillir des établissements classés Seveso : elle en compte une quinzaine sur son territoire.

En quête d'un réel projet de substitution

A Dunkerque, l'implication toute récente du groupe pétrolier dans le projet de terminal méthanier d'EdF est vue comme une démarche opportuniste. Dans sa résolution sur l'avenir de la Raffinerie des Flandres, la CUD a rappelé qu'« elle travaille sur ce projet avec EdF et le port depuis plus de quatre ans et qu'en aucun cas il ne peut être assimilé à un projet industriel de substitution dans la mesure où sa mise en service n'interviendrait qu'en 2014 ». Jérôme Dupont, l'animateur de la « task force » Flandres 2010, répond que « la participation de Total au capital de Dunkerque LNG, filiale à 100 % d'EdF, et son savoir-faire en matière de gaz naturel liquéfié permettront d'accélérer la création de ce terminal ». Les travaux ne démarreront pas avant deux ans.

« D'ici là, il faudrait au territoire un réel projet industriel de substitution, voire la poursuite du raffinage », avance Frédéric Naels. La CCI de Dunkerque va demander à l'Etat une extension de la zone franche de Saint-Pol-sur-Mer afin d'accroître l'attractivité du territoire dunkerquois sur 1 500 hectares situés en zone industrielle.

Total risque, toutefois, de ne rien libérer de son emprise foncière. Car c'est là l'un des autres aspects du projet de mutation du groupe pétrolier. « En transformant la raffinerie en dépôt de carburants, en école de formation et en centre d'assistance, Total laisse le maximum de ses installations en place. Il n'a pas à payer les coûts de déconstruction et de dépollution », déplore l'intersyndicale SUD/FO/CGT de la Raffinerie des Flandres.

Le port s'inquiète des conséquences d'un arrêt définitif du raffinage. « L'activité de la raffinerie représente 17 % de notre chiffre d'affaires annuel, soit près de 15 millions d'euros. Une fermeture pourrait entraîner une perte de près de 9 millions. Il faut y ajouter les effets induits sur l'activité des services portuaires comme le pilotage (18 % du chiffre d'affaires), le remorquage (13 %) et le lamanage (10 %) », a indiqué, récemment, Martine Bonny, la présidente du directoire du Grand Port Maritime de Dunkerque. La préfecture de région vient de lancer une évaluation des conséquences d'une fermeture de la raffinerie sur l'activité du port, des sous-traitants et les manques à gagner en ressources fiscales pour les collectivités territoriales.

Les chimistes moins touchés

Les industries chimiques dunkerquoises, dont l'activité est liée à celle de la raffinerie, ont beaucoup moins à perdre que les sous-traitants. « L'oxygène et l'azote que nous fournissons à la raffinerie représentent quelques pourcents seulement de notre production. Nous avions des engagements à long terme qu'il va falloir revoir et négocier », précise Philippe Mazières, le directeur région nord pour l'activité Grande industrie d'Air liquide. Le plan d'investissement de 40 millions d'euros lancé en octobre 2009 par Air liquide n'est pas remis en cause. Pas plus que celui de 100 millions d'euros de Polimeri Europa et qui porte sur la construction d'un réacteur tubulaire, destiné à produire des copolymères éthylène-acétate de vinyle.

« Polimeri livre à la raffinerie environ 3 000 tonnes d'hydrogène et 100 000 tonnes de coupes riches en essence par an. En échange, Total lui fournit des coupes riches en méthane représentant 10 % de ses matières premières. Un pipe relie les deux sites et devait être doublé. Polimeri fonctionnera sans Total, mais cette perte de synergie augmentera ses coûts d'achat », souligne Marc Croquefer, le délégué CGT sur le site de Polimeri. Depuis 2007, Lesieur produit du diester, un carburant destiné à être intégré dans le diesel produit par la raffinerie des Flandres. Il lui faudra trouver un autre client. Polychim devra se mettre en quête d'un nouveau fournisseur. Liée au vapocraqueur de Polimeri, cette entreprise achète du propylène à Total. La fermeture de la Raffinerie des Flandres risque de fragiliser un écosystème industriel qui reste la fierté de tout un territoire.


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