Ce que prévoient les économistes pour 2012
Par Solène Davesne - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3266
ENQUêTE Faut-il paniquer pour les mois prochains ? Alors que l'incertitude a rarement été aussi forte en Europe, L'Usine Nouvelle a recueilli le témoignage d'économistes du monde entier et leurs anticipations sur les perspectives d'activité pour 2012.
Que faut-il prévoir pour 2012 ? Rarement les entreprises n'auront autant navigué à vue. "On a l'impression qu'il n'y a plus de scénario moyen. Soit on va vers une vraie reprise, soit vers une nouvelle crise", explique un banquier un peu déboussolé. De fait, les perspectives économiques dépendent beaucoup de la résolution de la crise des dettes souveraines européennes.
Sous le tempo des marchés, la situation change d'heure en heure. Lundi 5 décembre à 15 heures, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy annonçaient leur programme pour rassurer les marchés. Quatre heures plus tard, l'agence de notation Standard et Poor's douchait leurs espoirs en plaçant sous surveillance négative tous les membres de la zone euro, Allemagne comprise.
Côté entreprises aussi, les indicateurs passent progressivement au rouge. La production manufacturière (- 1,6 %) et les commandes à l'industrie (- 3,1 %) ont décroché en septembre. La contagion va-t-elle s'étendre ? L'analyse de sept économistes chevronnés des quatre coins de la planète.
PATRICK ARTUS, responsable de la recherche économique à Natixis
"On ne connaîtra pas une situation semblable à 2008"
"Un éclatement de la zone euro est impossible, car cela mettrait en faillite la moitié des banques européennes et les plus grands perdants seraient les Allemands. Cela n'arrivera pas", juge Patrick Artus, qui envisage une croissance de 0,5 % en France en 2012 et de 1 % en Allemagne. Et même si la crise européenne s'aggravait, "nous sommes plus résistants qu'en 2008. Les entreprises ont reconstitué un coussin de profits, il n'y a plus de stocks et on ne laissera jamais le crédit à l'export s'arrêter comme en 2008", assure-t-il. En réalité, "on est exactement dans la suite de la crise de 2008. Celle du déficit extérieur". La cause, selon Patrick Artus, c'est la désindustrialisation. "À part l'Italie qui a un problème de finances publiques, tous les autres pays - Espagne, États-Unis, France - produisent moins et financent leur déficit par de l'endettement", analyse l'économiste. La solution ? "À long terme, c'est de réindustrialiser. Mais à court terme, vous n'échappez pas à faire disparaître vos déficits extérieurs en baissant la demande."
Son idée ? La crise est la conséquence de la désindustrialisation.
KARINE BERGER, économiste et conseillère de François Hollande
"La consommation tiendra encore en 2012 en France"
Pour Karine Berger, "on a tous les ingrédients pour réaliser une croissance molle entre 0 et 1 %, avec peut-être quelques trimestres négatifs, mais il n'y a pas de raison pour une véritable récession. La sphère financière pose problème, mais l'économie réelle continue de tourner !" Pour preuve, les défaillances d'entreprises n'augmentent pas. Autre élément positif, "la consommation des ménages évolue au ralenti, mais positivement. Les revenus et le pouvoir d'achat des Français devraient croître autour de 1 % l'an prochain. Les salaires progressent, l'inflation se modère et l'emploi ne devrait pas se contracter fortement. Les marchés domestiques des entreprises ne vont donc pas s'effondrer". Un élément pourrait faire dérailler ce scénario : "Une phase de lente, mais permanente, raréfaction du crédit de la part des banques européennes touchées par la dégradation de la valeur des dettes souveraines européenne", souligne l'économiste, qui considère que la France a déjà perdu son AAA. Or "le nouveau traité proposé lors du sommet européen du 9 décembre ne donne pas la bonne réponse aux questions posées".
Son idée ? Le ralentissement est plus vrai dans les têtes que dans les faits.
MICHAEL HÜTHER, directeur de l'institut IW de Cologne
"Les risques sont surestimés"
"Après deux ans de très forte croissance en Allemagne, 2012 marque un atterrissage normal", assure Michael Hütler, qui prévoit une croissance de 1 % pour son pays. Raison de cette confiance ? "On va assister à une renaissance de la consommation des ménages, car les hausses de salaires devraient être soutenues et le chômage est faible", analyse l'économiste. La crise européenne ne l'inquiète guère. "Les problèmes de consolidation budgétaires sont surestimés. On devrait retrouver la confiance des marchés financiers à moyen terme. Ils ont déjà commencé à se calmer et les dernières émissions de dettes italienne et allemande se sont bien passées", explique-t-il. La menace de Standard et Poor's ? "Surestimée aussi. Contrairement à 2009, il n'y a pas de crise de confiance. Les entreprises allemandes sont aussi beaucoup plus robustes". La France ne lui inspire pas plus de pessimisme : Il prévoit une hausse de 1 % du PIB.
Son idée ? Les anticipations des industriels sont encore bonnes, la confiance est là.
ÉRIC FISHWICK, chef économiste du CLSA, courtier spécialisé sur l'Asie implanté à Hongkong
"Le gouvernement chinois devra probablement intervenir"
"En Asie, l'Europe est mal comprise mais sa faiblesse inquiète", assure Éric Fishwick depuis ses bureaux de Hongkong. En Chine, les exportations ont chuté "si brusquement que les industriels ont dû gonfler leurs stocks". La cause ? "Cela ne colle pas avec la baisse de la demande finale européenne, qui reste modérée. La seule explication, c'est que les banques européennes ont arrêté de financer les échanges mondiaux", analyse-t-il. À ce titre, "la situation actuelle ressemble beaucoup à ce qui s'était passé après la chute de Lehman Brothers en 2008, mais en moins rapide", compare l'économiste, qui prévoit un ralentissement en Asie. Il anticipe un nouveau plan de relance du gouvernement chinois. "Si la croissance ralentit trop, ils devront rouvrir les vannes du crédit, alors que les délais de paiement s'allongent pour les exportateurs chinois. Et probablement relancer un grand programme d'infrastructure."
Son idée ? Les banques asiatiques ont déjà pris des mesures pour éviter un arrêt du financement du commerce international comme en 2009.
NOURIEL ROUBINI, président de Roubini Global Economics
"Un assèchement de crédit est à venir"
Habitué à jouer les Cassandre, l'économiste américain juge que la restructuration de la dette italienne est inévitable à court terme. Selon une note de ses équipes, son scénario central prévoit également "un défaut de la Grèce et sa sortie de la zone euro d'ici à 2012". Conséquence : la zone euro va devoir alors faire face à un assèchement du crédit au cours des deux prochaines années. Sa croissance, dès lors, devrait chuter à - 0,8 % en 2012 et - 1,8 % en 2013.
Son idée ? Malgré les efforts des Européens, l'éclatement de la zone euro est possible.
PAUL KRUGMAN, professeur d'économie à Princeton
"L'Europe devrait dépenser plus"
Sur son blog du quotidien The New York Times, l'économiste juge que le "vrai problème de l'Europe c'est qu'elle n'a pas assez dépensé en général. Essayer de résoudre le problème en demandant toujours plus d'austérité ne fait qu'empirer les choses". Aux États-Unis comme en Europe, "nous avons désespérément besoin d'une politique expansionniste pour supporter l'économie, le temps que les agents endettés se renflouent", défend l'économiste, qui réclame depuis des mois à Barack Obama de nouvelles mesures de relance.
Son idée ? La réponse politique n'est pas adaptée pour faire redémarrer la croissance.
DOMINIC WILSON, codirecteur de la recherche de Goldman Sachs
"Une stabilisation progressive mi-2012 pour la zone euro"
Une récession de 0,8 % pour la zone euro (- 0,4 % pour la France). C'est le scénario que défend Dominic Wilson. Après un fort recul de l'activité en début d'année, "il devrait y avoir suffisamment d'avancées politiques au niveau européen pour que la stabilité financière revienne en zone euro courant 2012", défend-il malgré tout. L'action de la BCE devrait aussi contribuer à cette amélioration. Et pour les États-Unis ? "Jusqu'à présent, l'impact de la crise européenne a été plus faible que prévu sur l'économie américaine. Mais nous prévoyons qu'elle coûte tout de même un point à la croissance outre-Atlantique. À 2 % de hausse du PIB, cela ne fait pas baisser le chômage", assure l'économiste.
Son idée ? L'action de la BCE devrait être déterminante.

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