La succession d'Ernest-Antoine Seillière reste très ouverte. D'autant que les programmes des cinq prétendants ne présentent pas de différences fortes. Seule certitude : tous souhaitent adopter un ton plus modeste.
Conclaves des grandes fédérations, coups de téléphone multiples entre patrons influents et candidats, meetings publics en région : alors que le conseil exécutif du Medef doit rendre un avis le 30 mai, la bagarre entre les cinq prétendants à la succession d'Ernest-Antoine Seillière pour la présidence de l'organisation patronale s'intensifie. Certes, Yvon Jacob, le président du conseil de surveillance de Legris Industries, a une longueur d'avance depuis que l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) lui a apporté son soutien le 20 mai. Mais Laurence Parisot, forte de l'appui des services (banques, assurances...), et Hugues-Arnaud Mayer, qui dispose d'un bon mail-lage territorial, le talonnent. En tan- dem avec Guillaume Sarkozy, Francis Mer n'a pas non plus dit son dernier mot, même s'il pourrait se consoler, en cas d'échec, avec la présidence de Rhodia. Seul Charles Beigbeder ne semble plus en mesure de participer au sprint final.
Dans cette élection où les personnalités et les réseaux comptent plus que les programmes, difficile de dire qui l'emportera lors du vote en assemblée générale le 5 juillet. « Yvon Jacob est un bon connaisseur de l'industrie. L'élire serait marquer que ce secteur est une prio- rité dans un pays où le président de la République se déplace pour caresser une vache mais pas pour inaugurer un salon industriel. Mais Laurence Parisot est une excel- lente communicante et Hugues- Arnaud Mayer a une forte implantation dans les régions », confirme un chef d'entreprise, membre du bureau de l'UIMM. Si, même au sein de la plus puissante fédération professionnelle, la décision n'a pas été facile à prendre, c'est que jamais une élection à la tête du Medef n'a été aussi disputée. Et qu'aucun candidat ne fait l'unanimité : « Il n'y a pas de portrait idéal. Chacun a un peu plus de ci ou un peu plus de ça. Il faudra choisir le plus grand déno-minateur commun », précise Gérard Lannelongue, président du Medef Languedoc-Roussillon.
Seule certitude : le style du futur président tranchera radicalement avec celui de son prédécesseur, arrivé en 1997 en pleine crise des 35 heures avec un mandat de combat. « Ernest-Antoine Seillière avait un discours fort, de la gouaille et de l'humour. Il savait pousser des coups de gueule. Ce serait une erreur d'attendre un clone », note Bruno Patron, le P-DG de Fixator, une PME qui fabrique des échafaudages. « L'héritage n'est pas des plus faciles car Ernest-Antoine Seillière a parfois été cassant, abrupt. Je souhaite un président qui soit aussi exigeant en affaires, mais qui y mette un peu plus les formes », renchérit Bernard Cau, président du Medef de Haute-Garonne.
Dépassionner les rapports avec le Gouvernement
Cette exigence de modestie, les candidats l'ont intégrée - au moins dans leurs discours. Plus question, jurent-ils, la main sur le coeur, de s'en prendre au Gouvernement, comme Ernest-Antoine Seillière l'avait fait lors de la dernière université d'été du Medef en fustigeant ce « pauvre Monsieur Raffarin » qui « n'a rien fait pour les entreprises depuis deux ans » ! « Aussi longtemps que les pouvoirs publics encadreront lourdement les entreprises, il sera inévitable que celles-ci revendiquent leurs droits et fassent part de leurs volontés. Mais personnellement, je préfèrerais que les rapports entre le Medef et les pouvoirs publics soient dépassionnés », affirme Yvon Jacob, fin connaisseur de la vie politique puisqu'il a été député RPR de l'Ille-et-Vilaine entre 1993 et 1997 et qu'il est un proche de Jacques Chirac. « Je ne pense pas que nous puissions faire avancer notre pays dans l'état où il est avec des coups de force. Nous devons créer des relations de confiance », ajoute Francis Mer. Un impératif que partage aussi Laurence Parisot : « On doit dire les choses clairement, sans langue de bois. En étant respectueux des responsabilités des autres. Quand on s'adresse à un gouvernement, il ne faut pas oublier qu'il tire sa légitimité des urnes. »
Un discours de la méthode que tous les candidats souhaitent aussi met-tre en pratique dans leurs relations avec les syndicats. « Ernest-Antoine Seillière a joué une carte qui pouvait paraître dangereuse en les mettant de côté et en privilégiant la proximité avec les pouvoirs publics en dépit de ses coups d'éclat. Aujourd'hui, certains se demandent s'il n'a pas raté une occasion de se rapprocher des centrales à un moment où celles-ci, la CGT en particulier, s'ouvraient », constate Emiliano Grossman, chercheur au centre de recherches politiques de Sciences-Po Paris. Pour échapper à cette critique, les prétendants à la succession mettent en avant leur souhait de renouer le dialogue, voire de relancer la « refondation sociale », concept cher à Ernest-Antoine Seillière et Denis Kessler, son bras droit, lors de leur arrivée à la tête de l'organisation, mais quelque peu tombée en désu-étude depuis. « Nous avons un ou deux ans devant nous pour créer un pacte social positif, discuter entre partenaires sociaux de sujets sur lesquels le politique n'a pas le courage d'intervenir, comme l'amélioration de la compétitivité des entreprises. Si l'on porte cela ensemble, ce sera mieux accepté par l'opinion et les pouvoirs publics », explique Hugues-Arnaud Mayer. « Il faut organiser des rencontres régulières afin que nous parvenions à un diagnostic consensuel, à un socle commun d'analyse. Une fois ce point de départ défini, nous pourrons nous poser la question de la ligne d'arrivée, des solutions à adopter », nuance Laurence Parisot.
Mieux prendre en compte les PME-PMI
Reste que ces déclarations d'intention pourraient bien demeurer lettre morte. D'abord parce que la méfiance est toujours grande à l'égard des syndicats : « Il faut que nous leur disions : "Aidez-nous à regarder objectivement la situation économique !". Cela ne sera possible que si leurs représentants sont issus du secteur privé. Le syndicalisme public est déconnecté des réalités des entreprises, ce qui ne favorise pas le dialogue social », précise Yvon Jacob. Ensuite, parce que certains candidats ont bien l'intention d'inscrire rapidement à l'ordre du jour des sujets qui fâchent. « Je propose de simplifier le Code du travail pour pouvoir mettre facilement fin à un contrat de travail. Mais aussi de baisser les charges sur les salaires. Ces réformes ne peuvent plus être différées », avance Charles Beigbeder. « La fiscalité est un défi pour notre pays, car la compétition entre Etats est sévère et nous sommes mal placés. Si nous voulons en finir avec les délocalisations, il faut tout faire pour l'alléger », ajoute Laurence Parisot.
Certes, les autres candidats sont plus prudents dans la mise en avant de leurs priorités, à l'instar de Francis Mer et d'Yvon Jacob. « Désigner un sujet parmi les autres est trop simpliste. Que ce soit la promotion de la politique industrielle ou la recherche d'outils en faveur de la croissance des entreprises, il faut mener les dossiers de front, mais avec le Gouvernement et les partenaires sociaux », énonce l'ancien ministre de l'Economie. « Les pouvoirs publics ne nous écouteront que si les demandes des entreprises sont soutenues par l'opinion. L'un des objectifs du Medef dans les prochains mois est d'aller à la reconquête des Français, ce qui passe par une communication et une action de proximité auprès des salariés, de leurs familles, des élus locaux, des enseignants... », souligne l'actuel président de la Fédération des industries mécaniques.
Le flou artistique qui règne encore sur les programmes ne pourra cependant pas durer bien longtemps, tant les attentes des chefs d'entreprise sont fortes à l'égard de leur futur président. « Le combat contre les charges qui nous pénalisent au sein de l'espace européen est fondamental. La complexité du Code du travail est aussi un sujet central. Ce sont les deux chantiers prioritaires », martèle Laurent Bernard, le P-DG d'OPF, une PME de la sous-traitance, et pré- sident de l'UIMM Picardie. « Faciliter les transmissions est un gros enjeu des années à venir, même si le Gouvernement commence à s'y attaquer via la loi Jacob », renchérit Bernard Millet, président du Medef du Rhône. Avec - et c'est le point commun à toutes les revendications - la volonté d'une meilleure prise en compte des PME-PMI : « Il faut vraiment être plus concret pour ces entreprises. Le Medef fait des efforts mais ce n'est pas suffisant, il faudrait par exemple imposer un quota de patrons de PME à la direction du mouvement », souli-gne Patrick Meillat, le P-DG des Ateliers mécaniques de Bussière (Creuse).
Se rapprocher de la "base"
Loin d'être anecdotique, cette place plus importante accordée aux PME et aux organisations régio-nales pourrait bien décider de la représentativité du Medef dans les années à venir. Notamment face à la CGPME. « Il n'est pas bon pour une organisation d'être durablement coupée de sa base. Or, le fonctionnement du Medef n'est pas toujours d'une lisibilité excellente », souligne François-Xavier Huille, le P-DG d'Herby, fabricant de séchoirs à linge à La Loupe (Eure-et-Loir). Les candidats en ont conscience. Yvon Jacob envisage de s'entourer d'une équipe de sept à huit entrepreneurs, représentatifs de tous les secteurs, des régions et de toutes tailles de sociétés. Une ambition partagée par Hugues-Arnaud Mayer : « Il y aura des grands noms et des petits... » Francis Mer souhaite, lui, rééquilibrer les rôles entre les branches - très puissantes car principales contributrices aux finances du patronat - et les territoires. Il est vrai que derrière ces annonces se cachent peut-être des motifs plus prosaïques : les Medef territoriaux disposent de 170 voix sur 561 à l'assemblée générale. Difficile de négliger 30 % des électeurs dans un scrutin qui s'annonce extrêmement serré.









