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Carlos Ghosn, un président indéboulonnable

Par PAR ANNE LÉVEILLÉ ET CAROLE LEMBEZAT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3234
Carlos Ghosn - Patron depuis 2005
© Gaëlle Kerbaol

  La fausse affaire d'espionnage chez Renault a entraîné la démission du numéro 2 Patrick Pelata. Mais pas celle de Carlos Ghosn. Le patron de Renault-Nissan semble traverser la tempête sans fléchir. Au fil des ans, l'homme a tissé sa toile et a su se rendre indispensable.

Rien ne semble ébranler Carlos Ghosn. Ni le semi-échec de son dernier plan stratégique. Ni l'affaire rocambolesque d'espionnage qui continue de ridiculiser l'entreprise. Chez Renault, on s'offre même le luxe d'une provocation avec l'annonce de la production d'un nouveau moteur à Pitesti, et donc d'une nouvelle délocalisation vers la Roumanie, même si le constructeur s'en défend. À force de plans de rigueur, de fausses accusations et de licenciements abusifs, les salariés commencent à rêver d'un nouveau PDG.

Mais ailleurs, beaucoup soutiennent l'emblématique président, drapé dans son éternel statut de sauveur de Nissan. Carlos Ghosn continue de jouir de la confiance du conseil d'administration de Renault. Réuni de manière extraordinaire le 14 mars pour délibérer sur le scandale d'espionnage, ce conseil a approuvé à l'unanimité les propositions de la direction. Et le 11 avril dernier, il lui a de fait marqué de nouveau son soutien.

L'un des membres du conseil d'administration de Renault, représentant du personnel, que nous avons interrogé avant le 11 avril, justifiait ce soutien en expliquant que "le problème n'est pas de faire tomber des têtes mais de changer en profondeur la stratégie de l'entreprise." Avant d'ajouter, toujours sous le charme : "on sait ce que l'on perd. Pas ce que l'on gagne".

Même son de cloche du côté de l'État, principal actionnaire avec un peu plus de 15 % du capital. Le ministre de l'Industrie Éric Besson préfèrait écarter l'éventualité d'un départ de Ghosn, déclarant "ne pas vouloir déstabiliser davantage Renault".

Du côté des syndicats, on ne demandait pas non plus des départs mais que le management interne soit revu. "Nous n'avons jamais réclamé la démission de qui que ce soit. Attendons la fin de l'enquête", confirmait un représentant syndical FO. Un syndicaliste CGT continuait d'ailleurs d'affirmer, en pleine affaire, que l'actuel président "sait écouter". Et que "malgré son ego démesuré, il est suffisamment intelligent pour tenir compte de l'avis des autres".

Les analystes financiers et les consultants restent, eux, pragmatiques face à cette affaire "qui sera bientôt oubliée", selon l'un d'eux, et continuent de miser sur l'esprit stratège de l'homme. Bluffé par son programme électrique, Philip Gott, directeur automobile d'IHS (l'ex-Global Insight) voit toujours dans Carlos Ghosn un "visionnaire". Au final, rares sont ceux qui, comme Colette Neuville, présidente de l'Adam, pensent que Renault gagnerait à son départ.

Mais l'aura dont bénéficie Carlos Ghosn n'est pas le seul élément qui rende son éviction improbable. Tissant sa toile, depuis 1999, au sein de la galaxie Nissan puis Renault, il est aujourd'hui à la tête d'un empire à la mécanique complexe, dont il dirige chaque rouage.

Président et directeur général du groupe Renault, il est également PDG de Nissan ainsi que de la structure de management de droit néerlandais Renault-Nissan BV (RNBV) qui gère l'Alliance entre les deux constructeurs. S'assurant une grande liberté d'action, il préside les deux conseils d'administration composés de personnalités en majorité acquises à sa cause.

Chez Renault, il y a d'abord une dizaine de personnalités souvent issues du CAC 40, comme Franck Riboud et Thierry Desmarest, un monde où l'on se tire rarement dans les pattes. Carlos Ghosn est aussi entouré de quatre représentants des salariés, qui s'opposent peu au PDG. "On est parfois en désaccord mais, en règle générale, il trouve les arguments pour nous convaincre", explique l'un d'eux.

Enfin, le conseil d'administration de Renault compte deux fidèles de Ghosn issus de Nissan, n'ayant de toute façon pas de droit de vote, et deux représentants de l'État qui ne se font pas remarquer par leur virulence. Du moins publiquement.

Chez Nissan, le schéma est plus simple. Le conseil d'administration reste concentré et ne compte que des fidèles du patron. Depuis la création de l'Alliance, il est passé d'une quarantaine de membres à seulement neuf. Siégeant aux côtés de Carlos Ghosn, six occupent des postes importants chez Nissan, et sont donc sous la coupe hiérarchique directe du président.

Les deux autres, Katsumi Nakamura et Jean-Baptiste Duzan, travaillent pour Renault. Ils sont respectivement membre du comité exécutif de Renault et directeur du contrôle de gestion. Ils sont, eux aussi, des obligés du président.

L'alliance, une instance de pouvoir trop opaque

Rarement on aura vu une telle concentration des pouvoirs dans un groupe de cette taille. Et détricoter ce réseau ne serait pas simple. Il faudrait comme préalable un vote négatif du conseil d'administration de Renault, donc que plusieurs de ses membres, élus des salariés, représentants de l'État ou indépendants, fassent défection.

Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi la très opaque "RNBV". Peu connue, cette entité domiciliée à Amsterdam est le coeur névralgique de l'activité de l'Alliance. Fondée en 2002 par Louis Schweitzer et présidée depuis 2005 par Carlos Ghosn, elle joue un rôle croissant.

Cette structure légère détenue à parts égales par les deux marques est pilotée par un directoire composé, en plus du président, de trois membres appartenant à Renault (Patrick Pelata, le n° 2 jusqu'au 11 avril, Odile Desforges, la directrice ingénierie et qualité, et Jérôme Stoll, le directeur commercial) et de trois dirigeants de Nissan (Toshiyuki Shiga, le n° 2, Mitsuhiko Yamashita, le vice-président R et D et Hidetoshi Imazu, le vice-président de la production).

Gérant les synergies, la RNBV décide de la stratégie géographique des deux marques, du plan produits, des investissements majeurs et des coopérations. Depuis 2009, elle coordonne également la R et D, les achats et la logistique. Au final, seuls les affaires sociales et le commercial restent l'apanage des directions françaises et japonaises.

Bien sûr, Renault et Nissan sont libres de suivre ou non les propositions de RNBV. Bien sûr, le président de Renault a une voix prépondérante. Mais c'est un jeu de dupes. Statutairement, les deux constructeurs n'ont droit à aucune initiative, à moins qu'elle n'ait été proposée par la filiale néerlandaise !

Risques de dérapage

Au grand dam de ceux qui espèrent (encore) que l'Alliance soit majoritairement dirigée par Renault (qui détient 43,4 % de Nissan contre 15 % de Renault pour Nissan), dans les faits, le partage des responsabilités se fait à 50-50 entre les deux constructeurs au sein de RNBV. Aussi puissante qu'impénétrable, cette structure inquiète.

Parce qu'elle n'est pas cotée en bourse, elle n'a pas à publier de rapport annuel, et tout se décide, en vase clos, entre Carlos Ghosn et les membres du directoire. Pierre-Henri Leroy, le président du cabinet de conseil aux actionnaires Proxinvest, s'insurge à ce sujet : "On ne dispose d'aucune information sur les opérations de RNBV et on peut s'interroger sur ce que cela cache..."

Face à une telle mainmise, l'exercice du pouvoir peut déraper. Le scandale d'espionnage en est un bon exemple. Acculés par les médias et l'opinion publique, les dirigeants de Renault n'ont plus d'autre choix que repenser le système. Mais jusqu'à quel point ? Comme Colette Neuville, Pierre-Henri Leroy de Proxinvest pense que "Carlos Ghosn a atteint son seuil d'incompétence et qu'il doit être recadré". Et s'il ne réclamait pas la démission de l'omniprésident, il souhaitait au moins avant ce conseil du 11 avril voir les pouvoirs de Carlos Ghosn limités à la présidence du conseil d'administration de Renault, afin de laisser les mains libres au numéro 2, Patrick Pelata.

De toute évidence, ce n'est pas ce scénario qui est en train de s'écrire chez Renault. La personnalité et l'organisation de Carlos Ghosn lui auront permis de sauver sa tête.

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