Business et généalogie ne font pas bon ménage en France

Publié le

par Véronique Tison

PARIS (Reuters) - D'ordinaire bien paisible, la communauté des généalogistes français est agitée par une violente polémique qui déborde sur le terrain politique.

Sur le modèle de ce qui se fait aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, le site internet genealogie.com, propriété de la PME Notrefamille.com, entend réutiliser des données d'archives publiques librement communicables pour les indexer et proposer à ses abonnés des recherches par nom.

Une loi de 1978, complétée en 2005, l'y autorise mais des archivistes et généalogistes dénoncent une marchandisation du patrimoine et craignent une atteinte aux libertés individuelles.

L'affaire est d'autant plus condamnable à leurs yeux que Notrefamille.com a fait appel aux fonds du grand emprunt et compte parmi ses administrateurs Pierre Kosciusko-Morizet, frère de la secrétaire d'Etat à l'Economie numérique.

Depuis plusieurs années, une soixantaine de départements français a mis en ligne des archives qui intéressent au plus haut point les généalogistes : état civil ancien, recensements de population, registres de conscription militaire notamment.

Mais y retrouver un ancêtre, quand on ne dispose pas de dates précises pour les actes, peut rebuter les non initiés.

Avec son projet d'indexation, Notrefamille.com entend au contraire toucher un large public, pas forcément généalogiste, qui en quelques clics et moyennant un abonnement de quelques euros par mois trouverait des informations nominatives immédiatement disponibles.

De quoi faire décoller enfin le marché payant de la généalogie en France, que Notrefamille.com évalue pour le moment à cinq millions d'euros alors qu'il dépasse les 50 millions d'euros au Royaume-Uni et les 200 millions de dollars aux Etats-Unis.

FICHAGE DES INDIVIDUS ?

"On pense qu'il y a un marché en France qui doit être assez similaire au marché anglais", déclare à Reuters Toussaint Roze, fondateur et PDG de Notrefamille.com.

"Et c'est un marché qui est tiré par le développement de l'offre, d'où notre idée de valoriser le travail de préservation fait par les centres d'archives pour le rendre facilement accessible et intéresser ainsi le grand public".

Mais les directeurs d'archives ne l'entendent pas de cette oreille et ont rallié nombre d'associations généalogiques à leur cause.

"Gare au fichage des individus!", tonne l'Association des archivistes français (AAF) sur son site internet.

Pour l'AAF, pourraient être concernés à terme des documents comme les registres d'écrou des prisons, les listes d'étrangers et de réfugiés des XIXe et XXe siècles, les registres d'entrée des hôpitaux psychiatriques, les fichiers de camps d'internement en 1939-1945 voire les fichiers juifs de cette période noire.

"Le profil familial d'un citoyen pourra ainsi être reconstitué et rendu accessible à tous dans toutes ses facettes : renseignements médicaux, données liées à la sexualité, instabilités matrimoniales, internement psychiatriques, incarcérations", s'alarment les archivistes.

"Qu'en fera un employeur sollicité par un candidat à un emploi ? Un banquier ou un assureur face à la demande d'un particulier ? Un individu tenté par l'usurpation d'identité ? Un jaloux, un rival évincé ?"

"Pur fantasme", répond Toussaint Roze qui assure que ses demandes se feront toujours dans le respect des recommandations de la Cnil (Commission nationale informatique et libertés).

Allant plus loin que les sites internet des archives départementales, il s'engage en outre à flouter les noms de personnes susceptibles d'être encore en vie.

La Commission d'accès aux documents administratifs a rendu cette année des avis favorables. Mais, décentralisation oblige, Notrefamille.com doit négocier avec les conseils généraux des 100 départements français alors qu'en 1978 l'Etat avait autorisé, sans que nul ne s'en émeuve, l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours - les Mormons - à microfilmer tout l'état civil français dans les dépôts d'archives départementales moyennant l'obtention d'une copie gratuite.

CAUCHEMAR

De courriers restés lettre morte à l'attente d'avis de commissions, la bataille dure depuis quatre ans.

"On est l'acteur leader en France mais on est bloqué dans le développement de ce marché depuis 2006 pendant que d'autres se renforcent en Angleterre et aux Etats-Unis", déplore Toussaint Roze en faisant allusion au géant américain Ancestry.com, présent en France depuis 2007.

"Ils attendent qu'on ait entériné le cadre juridique et des pratiques pour faire valoir leur droit à leur tour".

Pour financer la numérisation des documents dans les départements où cela n'a pas encore été fait, Toussaint Roze, lui-même généalogiste, a postulé à des fonds du grand emprunt.

Celui-ci comprend une enveloppe de 750 millions d'euros pour la numérisation des fonds de la Bibliothèque nationale de France, de la Réunion, des musées nationaux, des archives du cinéma et de l'audiovisuel.

Ses détracteurs y voient un appel à des fonds publics pour une entreprise privée.

"Si on a quelques millions ce sera bien, et on les remboursera grâce à l'exploitation commerciale des données", répond le PDG trentenaire.

Découragé par ce qu'il qualifie de "cauchemar", Toussaint Roze doit en plus faire face à des accusations de conflit d'intérêts. Pierre Kosciusko-Morizet, ancien patron du site de commerce électronique PriceMinister et frère de Nathalie, la secrétaire d'Etat à la Prospective et à l'Economie numérique, siège en effet au conseil d'administration de sa société.

"Nous l'avons recruté en août 2006 pour ses compétences en tant qu'expert reconnu de l'internet. Sa soeur n'était à l'époque que simple conseillère régionale de l'UMP !", se défend le fondateur de Notrefamille.com.

Edité par Yann Le Guernigou

Imprimer

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin envoyer à un ami

Les articles liés :

La France du numérique : Commerce en ligne et e-business
Région par région, nous avons sélectionné les start-up, les pure players et autres entreprises qui construisent la France du numérique. Depuis 2012, nous avons identifié les jeunes pousses les plus prometeuses du commerce en […]

Marketing digital de l'année : le Slip Français, du buzz au business
Le Slip Français a reçu le prix "Marketing digital" de l'année qui a su faire du buzz, un business. Il récompense un projet qui révolutionne les méthodes de recrutement, la formation ou la communication en interne au sein d'une […]

Paris Climat 2015 : Laurent Fabius encourage le "business" vert
A l’occasion d’un colloque, Laurent Fabius qui, entant que ministre des Affaires étrangères du pays hôte devient président de la COP 21, est revenu sur le rôle des entreprises et des investisseurs dans le grand rendez-vous […]

Effectuer une autre recherche

Rechercher
Recevez nos newsletters

Identifiez-vous