Business as usual
Le 28 janvier 2010 par Jacques GravereauPrésident de HEC Eurasia Institute | L'Usine Nouvelle n° 3177Dick Fuld, le tout puissant et inaccessible président de Lehman Brothers, surnommé dans les couloirs « le gorille », avait commencé sa carrière comme pilote de chasse, laquelle s'interrompit brusquement le jour où il cassa la figure de son colonel. Il entra alors chez Lehman, où il devint le patron des salles de marché le plus génialement analytique et le plus brutal que Wall Street ait connu. En 1983, il participa de près au coup d'Etat qui mit à la porte en une matinée le président de la banque de l'époque, Pete Peterson. Les positions aventureuses de Lehman lui firent friser de très près la catastrophe (déjà) en 1984, et c'est Dick Fuld qui négocia in extremis sa reprise par American Express en 1984.
Au fil des années folles, avant la crise des subprimes, et des profits fabuleux, il s'isola de plus en plus de ses traders. Alors qu'il discutait stratégie au 31e étage de l'entreprise, sans jamais prendre la peine de voir ses directeurs et encore moins de descendre dans les étages, des matheux créatifs inventaient des produits financiers si compliqués que les patrons des banques n'y comprenaient plus rien, non plus que lui. Dick Fuld commit une colossale erreur de management. Il avait vu aux premières loges Pete Peterson humilié et détruit. Il en tira une très mauvaise leçon : il faut régner sans partage ! Dick Fuld ne s'entoura plus que de béni-oui-oui et provoqua une valse incroyable de dirigeants.
Un autre problème résidait dans le fait que Lehman utilisait un effet de levier bien trop élevé. Au plus haut, début 2008, le ratio s'élevait à 32, un chiffre considérable. Cela signifie que, pour chaque dollar de capital, Lehman portait 32 dollars d'actifs dans ses livres : le moindre dérapage pouvait entraîner l'évaporation du capital, et ceci à la vitesse de l'éclair.
C'est alors que les « short sellers » (c'est-à-dire ceux qui vendent une action à terme avec l'espoir de l'acheter moins cher à l'échéance) s'en mêlèrent. Les short sellers sentirent l'odeur du sang. Enorme exposition aux crédits hypothécaires, fort effet de levier, problèmes de management, personnalité de Dick Fuld, et aussi l'histoire, mouvementée, de Lehman... Tout y était pour désigner la prochaine victime. Voilà pourquoi ce fut Lehman qui fut attaqué ! A partir de là, ce fut la descente aux enfers, irrémédiable, inéluctable. Une tragédie grecque.
Au second semestre 2008, Lehman commença à liquider son portefeuille de crédits hypothécaires et en vendit 16 milliards à des prix cassés. La banque annonça une perte record de 2,8 milliards de dollars pour le deuxième trimestre puis près du double au trimestre suivant. Dick Fuld approcha General Electric et jusqu'à la Korea Development Bank. Mais les discussions s'enlisèrent. Les collaborateurs devinrent de plus en plus nerveux et la valse des directeurs, congédiés en rafale par Dick Fuld, s'amplifia. Il s'était passé exactement la même chose en 1984.
Les banques et les fonds spéculatifs commencèrent à couper les lignes de crédit à Lehman. Le 10 septembre, Dick Fuld n'avait plus que 1 milliard de dollars en caisse. Il approcha Bank of America, puis Barclays, puis HSBC, qui, toutes, déclinèrent. Il ne restait plus qu'une solution : que la FED garantisse ses dettes. Henry Paulson refusa. Lehman Brothers passa à la trappe définitivement le 15 septembre 2008, après 158 ans d'existence.
Ce retour sur image mérite d'être médité, car tout se passe aujourd'hui comme s'il ne s'était rien produit dans la sphère financière. Les marchés flambent à nouveau, la créativité des produits financiers a repris de plus belle, le trading tient la dragée haute aux gouvernements : Business as usual !*
* Un formidable livre d'un « repenti » de haut vol sur les arcanes internes de Lehman conte de l'intérieur cette crise financière centenale que nous venons de vivre : « A Colossal Failure of Common Sense », par Lawrence McDonald (Crown Business, 2009).

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