Brune, blonde ou roulée... sur le pavé
Par Anne Debray - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3258
Le froid arrive. Ça ne nous empêche pas de descendre dans la rue pour prendre une bouffée d'oxygène avec une cigarette. On connaît des entreprises avec un fumoir. Une petite pièce en général sans fenêtre et qu'on ne fréquente que le temps de quelques bouffées. Nous, on a notre trottoir. Et on l'aime ce bout de bitume. On a choisi de l'arpenter. Pour y faire des rencontres sans doute. Il y en a toujours une qui nous apprendra quelque chose qu'on ne connaît pas encore de l'entreprise. L'adresse est conviviale, il y a toujours du monde. On crée du bon lien, on s'entraide. On est tous égaux sur le trottoir. Les cloisons sont tombées. Il n'y a que la couleur de la clope qui fait la différence, blonde, brune ou roulée... C'est rassurant d'être entre gens du même monde - tous un peu parias quand même - pour en griller une.
C'est comme un petit blanc sur le zinc, ça délie les langues. Sur le trottoir, on se parle entre soi, comme si on se connaissait depuis toujours. On peste, on médit, on plaisante, on s'encanaille. On aspire la fumée, on expire des bons mots. Ça inspire. On est vraiment soudés. Qu'un des habitués arrête de fumer, c'est un ami qu'on perd. Et qu'on oublie en fumant avec un autre. On entend parfois « tu gardes ça pour toi » et on tend l'oreille. On fume alors tranquillement, sans faire de bruit et on écoute. Il faudra trier les paroles pour en faire bon usage. Un chef débarque ? Il est volubile... Il a besoin de sa dose pour s'éclaircir les idées et faire avancer un dossier difficile. Calcule-t-il le temps que chacun a perdu à s'en griller une ou celui gagné à réfléchir ? Il paraît qu'en Belgique, on commence à décompter la pause cigarette du temps de travail. Nous, on sait les paquets de créativité qui seraient mis à la poubelle si les fumeurs ne sortaient plus pour rafraîchir leurs idées.

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