Bruit au travail Un risque mal traité
Par Par Camille Chandès - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3132Un salarié sur trois est exposé à des bruits nocifs. Pourtant, les PME ont encore du mal à traiter le problème en amont en mettant en place des mesures de protection collective. Elles s'exposent à des coûts financiers importants
Des bouteilles en verre qui s'entrechoquent sur le tapis roulant de la chaîne de production, des tôles frappées sans relâche le long des tables à billes... Il est fréquent que l'ambiance sonore des usines dépasse 100 décibels, comme ont pu le constater les participants au salon Préventica, qui se tenait les 4 et 5 février à Toulouse.
Selon l'enquête Sumer, publiée par le ministère du Travail en 2003, un salarié sur trois est exposé à des nuisances sonores (plus de 85 décibels). Trois millions de travailleurs français - et 60 millions en Europe - seraient concernés, notamment dans l'industrie lourde (bois-papier, métallurgie, produits minéraux, automobile, équipements mécaniques, textile...). Avec des conséquences lourdes. En 2007, 1 214 cas de surdité professionnelle ont été reconnus par la sécurité sociale (1 126 en 2006). La perte auditive due au bruit s'inscrit ainsi en quatrième position des maladies professionnelles, derrière les troubles musculo-squelettiques, l'inhalation d'amiante et les lombalgies. Mais ces données « ne reflètent pas le nombre réel de malades actuels. Elles sont plutôt un rétroviseur de ce qui s'est passé il y a plusieurs décennies dans l'industrie. Il faut entre dix et trente ans d'exposition pour contracter une surdité professionnelle », précise Jacques Châtillon, le responsable du laboratoire Réduction du bruit au travail de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS).
DES PROTECTIONS SOUVENT LIMITÉES À DES BOUCHONS
Afin de protéger leurs salariés contre « cette maladie industrielle irréversible la plus répandue », comme la qualifie l'Organisation mondiale de la santé, les entreprises se cantonnent souvent à la mise à disposition de bouchons, cache-oreilles et autres protections individuelles. De surcroît, leur port est loin d'être automatique. « Nous avons beau sensibiliser nos ouvriers ou leur faire peur, cela n'est pas toujours suffisant », regrette Véronique Defert, la responsable HQE (haute qualité environnementale) de l'usine du Havre du chimiste Eliokem. Pour Jean-Claude Poulain, ingénieur-conseil à la Caisse régionale d'assurance maladie (Cram) de Normandie, l'explication de ces comportements est simple : « Le bruit est une nuisance perceptible mais il n'empêche pas de travailler. Il n'est donc pas forcément perçu, ni par les employeurs, ni par les salariés, comme un risque pour la santé. »
Dans ces conditions, la protection collective, exigée par la législation (lire ci-dessous), se fraye laborieusement un chemin. « Pour les entreprises qui ont développé une culture de la sécurité, des actions de prévention apparaissent dans les ateliers », note Yannick Jarlaud, le dirigeant d'Andelea Consulting, cabinet grenoblois de prévention en sécurité au travail. Ainsi, les grands groupes sont souvent plus enclins à effectuer le traitement acoustique des locaux, le cloisonnement ou le coffrage des machines et l'installation d'écrans antibruit pour réduire les nuisances sonores. Et à évaluer régulièrement le risque, point de départ de la démarche de prévention. Le fabricant de résines pour peintures Eliokem réalise ainsi des cartes de bruit tous les deux ans dans l'ensemble des unités du site havrais (250 salariés).
Pour la majorité des PME, en revanche, mettre en place ce type d'actions n'est pas une priorité. Ce n'est qu'à la suite d'une visite de l'inspecteur du travail, en 2006, que CMEG, fabricant de panneaux en béton, prend conscience de son problème de bruit. « Il nous a conseillé de réaliser un bilan acoustique de l'usine. Nous nous sommes rendu compte que le niveau sonore atteignait plus de 100 décibels », se souvient Sylvain Guillaumat, le responsable de l'entreprise basée à Bretteville-l'Orgueilleuse (Calvados, 180 salariés). Une situation pénible, même pour des opérateurs casqués. Epaulé par la médecine du travail et soutenu financièrement par la Cram, le dirigeant opte pour une solution radicale afin d'éradiquer le mal à sa source : « Nous avons changé de procédé de production de notre béton. »
Peu d'entreprises osent remettre en cause leur mode de fabrication. Car si la protection collective est plus efficace, elle est aussi plus difficile à mettre en place. Il aura ainsi fallu deux ans au bureau d'études géotechniques Fondasol, basé dans le Vaucluse (490 salariés), pour réduire le bruit de 45 de ses machines de forage de 120 à 100 décibels. « Avec l'aide de l'INRS, nous avons commencé par mettre des dispositifs d'échappement sur les marteaux pneumatiques, mais nous perdions en puissance. Il a fallu du temps pour trouver un compromis acceptable », confie Michel Rispal, le responsable du service matériel.
Reste toujours un argument massue, qu'utilisent les acteurs de la prévention pour convaincre les plus hermétiques : le coût financier des maladies liées au bruit. Une entreprise dont l'effectif dépasse 300 personnes doit en effet verser 100 000 euros pour tout salarié reconnu sourd par la sécurité sociale. .

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