Bio-éthiqueLE CLONAGE THÉRAPEUTIQUE EST-IL SOUHAITABLEL'objectif du clonage thérapeutique est d'obtenir des tissus pour nos organes malades ou vieillissant à partir de l'ADN d'une de nos cellules injecté dans un ovocyte non fécondé. L'application de cette technique à l'homme soulève encore beauco...

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 0100

Bio-éthique

LE CLONAGE THÉRAPEUTIQUE EST-IL SOUHAITABLE

L'objectif du clonage thérapeutique est d'obtenir des tissus pour nos organes malades ou vieillissant à partir de l'ADN d'une de nos cellules injecté dans un ovocyte non fécondé. L'application de cette technique à l'homme soulève encore beaucoup de questions.



Propos recueillis par

NICOLE LE DOUARIN

" Les obstacles dressés devant ces travaux sont regrettables. " Professeur au Collège de France, directrice de l'Institut d'embryologie cellulaire et moléculaire du CNRS et secrétaire perpétuelle de l'Académie des sciences.

" Il est très souhaitable que des recherches puissent être menées en France sur les cellules dérivées d'embryons humains et sur la technique de clonage thérapeutique. Ces deux domaines ont un véritable potentiel thérapeutique. Beaucoup de travaux prometteurs ont été réalisés chez la souris et nous avons besoin de transposer ces recherches sur des cellules humaines qui peuvent se comporter différemment. Les obstacles dressés devant ces travaux sont regrettables, surtout lorsqu'il est uniquement question d'utiliser les embryons humains surnuméraires issus d'une fécondation in vitro et qui ne font plus l'objet d'un projet parental. Avec évidemment le consentement des géniteurs. Il faut multiplier le nombre de ces lignées de cellules pour tenir compte de la diversité génétique. Ces recherches permettraient de répondre à un certain nombre de questions pour ensuite avoir la possibilité de les utiliser en thérapie. Est-ce que ces cellules se déplacent après l'injection ? Est-ce qu'elles peuvent revenir à un état indifférencié et se multiplier ? Il reste beaucoup de travaux à réaliser pour maîtriser la différenciation de ces cellules dans le sens voulu et pour sélectionner celles qui se sont bien différenciées... Les chercheurs de l'institut écossais qui a cloné la brebis Dolly s'intéressent à tout ce qui est clonage animal et clonage thérapeutique. Dans ce pays, ils ont le droit d'utiliser des lignées de cellules embryonnaires humaines. La France ne doit pas prendre de retard. Il me semble déraisonnable de ne pas réunir toutes les conditions pour effectuer ces recherches afin de pouvoir, dans le futur, transplanter ces cellules aux malades. Cependant, cette technique ne résout pas le problème du rejet immunologique puisque ces cellules posséderont le patrimoine génétique de l'embryon de départ et non celui du patient. Or, le clonage thérapeutique permettrait de s'affranchir de ce problème de rejet. Le noyau d'un ovocyte humain non fécondé serait remplacé par le noyau d'une cellule du patient. A partir de ce réservoir de cellules embryonnaires, des cellules matures voulues pourraient être obtenues et réimplantées au patient. Ces cellules auraient alors le même patrimoine génétique que le patient. Mais attention ! Tout cela n'est encore aujourd'hui qu'à l'état de projet. Certains orateurs du colloque sur les cellules souches, que j'ai organisé fin mars à l'Académie des sciences, l'ont bien souligné. Vu le faible taux de réussite du transfert de noyau, cette technique nécessiterait un nombre considérable d'ovocytes humains et cette médecine personnalisée reviendrait à un coût énorme. De plus, il est toujours très difficile d'obtenir la différenciation de certaines cellules. Par contre, d'autres applications ont été citées. Certaines maladies génétiques humaines nécessiteraient des expérimentations impossibles à réaliser sur les patients. Le clonage permettrait d'obtenir des cellules qui portent les mutations génétiques du patient. Des recherches pourraient donc être réalisées sur ces cellules. Une autre application serait de tester les variations de la toxicité et du métabolisme des médicaments selon le terrain génétique, donc sur différentes lignées de cellules embryonnaires humaines. Pour exploiter tout le potentiel thérapeutique de ces techniques (cellules souches embryonnaires humaines et clonage thérapeutique), il est primordial de réaliser des recherches en France. "



PHILIPPE BRACHET

" Ne pas aller trop vite ! "

Responsable du programme transplantation neuronale dans l'unité Inserm U437.

" Les recherches actuelles se focalisent sur l'établissement de lignées cellulaires totipotentes à partir d'embryons humains. On est déjà dans du clonage puisque l'on multiplie à l'identique une cellule embryonnaire humaine mais sans la modifier. Ces cellules transplantées au sein d'un organe déficient peuvent alors prendre les caractères des cellules voisines, repeupler le tissu et pallier certaines insuffisances. Le problème majeur reste la maîtrise de cette différenciation. Il est difficile de connaître les conséquences à long terme et de mesurer le risque que l'on prend. Ces cellules embryonnaires précoces pourraient en effet avoir un effet tératogène (toutes les cellules ne se transforment pas dans le bon type cellulaire) ou un effet tumorigène (certaines ne se différencient pas et prolifèrent). De bons résultats ont été obtenus chez le rat en transplantant des cellules souches embryonnaires dans le cerveau, mais le cerveau humain est plus complexe et, chez l'animal, les moyens mis en oeuvre pour regarder la restauration des capacités et vérifier l'absence d'effets pervers sont somme toute assez sommaires. Pour mesurer ces risques, il faudrait une expérimentation chez le petit animal mais aussi le primate de plusieurs années. Cependant, la piste des cellules souches embryonnaires est excitante et je pense qu'elle a toutes les chances de déboucher sur les applications thérapeutiques. Mais j'ai peur qu'en voulant aller trop vite, on fasse plus de mal que de bien, comme cela s'est déjà produit pour la thérapie génique. Le risque est alors de paralyser toute recherche dans ce domaine face à une opinion publique et à des bailleurs de fonds qui ne veulent plus en entendre parler après des résultats préoccupants. Je pense donc qu'il faut prendre son temps et multiplier les expériences chez l'animal pour bien comprendre ce qui se passe avant d'expérimenter chez l'homme. En ce qui concerne le clonage avec un transfert de noyaux (du type de la brebis Dolly), il est essentiel de développer ces techniques sur des cellules humaines avec un contrôle strict pour avoir la certitude de ne pas avoir de dérives. Cette recherche académique ou privée doit rester désintéressée et à finalité de maîtrise technologique, avec énormément de transparence et la certitude de la destruction de ces cellules après la fin des expériences. Il faudra sans doute veiller à des sanctions graves si cette transparence était détournée. Les résultats obtenus aujourd'hui chez l'animal semblent contradictoires et il faut comprendre ce qui se passe. De plus, interdire le clonage thérapeutique me semble dangereux. C'est la meilleure manière de développer des trafics. Il faut accompagner le mouvement pour en garder la maîtrise. "



CHRISTIAN HERVÉ

" Revenir au malade. "

Directeur du Laboratoire d'éthique médicale* de la faculté de médecine Necker.

" Les possibilités du clonage thérapeutique doivent toujours être rapportées aux finalités cliniques. Nous devons réintroduire le patient au centre de nos préoccupations. Nous devons nous demander quelles sont les applications thérapeutiques de cette technique et dans quelles conditions elles peuvent être expérimentées chez l'homme. Il est important d'anticiper ces applications. Il faut donc revenir au malade et se mettre en situation de recherche clinique au sein des procédures qui existent, notamment dans la loi Huriet. Les patients qui participeront à ces études devront être informés de l'intérêt de cette méthode et des résultats. Même s'il s'agit de la même technique, on ne peut pas continuer à agiter un épouvantail et le fantasme du clonage reproductif humain sous prétexte d'un principe de précaution, aux dépens d'un clonage non reproductif qui pourrait bénéficier à de nombreux patients. C'est en effet en vies sauvées ou non sauvées que le bilan est à considérer. Renforcer les procédures d'encadrement des recherches et les conditions de poursuite ou d'arrêt des expérimentations m'apparaissent de bons éléments pour faire accepter au public la possibilité d'évaluer le clonage thérapeutique en recherche et au niveau de la prise en charge clinique. Une technique en elle-même n'est jamais ni bonne ni mauvaise. Elle apparaît comme telle selon l'utilisation qui en est faite et selon les intentions de la personne qui l'utilise. "

* www.inserm.fr/ethique/Ethique.nsf : site Internet réalisé par le Laboratoire d'éthique médicale en partenariat avec l'Inserm.



PHILIPPE POULETTY

" C'est un continuum du progrès thérapeutique. "

Président des associations professionnelles France Biotech et Objectif 2010, directeur général d'Invest in Europe.

" Avant toute chose, je tiens à préciser que les membres de France Biotech donnent leur avis sur cette question en tant que chercheurs, cliniciens et industriels du secteur. Il faut voir l'arrivée des techniques des cellules souches humaines et du clonage thérapeutique dans la droite ligne des avancées des thérapies cellulaires. C'est un continuum du progrès thérapeutique. Les questions qui se posent aujourd'hui sont souvent les mêmes que celles qui ont été au centre des débats sur les transplantations d'organes, il y a trente ans. La question du trafic d'ovocytes soulevée actuellement est similaire à celle posée par le trafic d'organes autrefois, la définition de la mort et de la vie intervient dans les deux cas. Beaucoup de travaux sont encore à réaliser pour déterminer quels types de cellules souches donneront les résultats les plus positifs. Il est très difficile de légiférer sans avoir ces réponses. Il faut donc explorer les voies les plus prometteuses dans un encadrement réglementaire strict mais ouvert sur le progrès. Interdire toute recherche sur le clonage thérapeutique reviendrait à fermer une de ces voies alors qu'il est parfaitement possible d'éviter toute dérive. Pour cette technique, je préfère parler de greffe ou d'ADN d'autogreffe. Une partie des difficultés à communiquer aujourd'hui vient du fait d'avoir un mot commun avec le clonage reproductif, que nous condamnons évidemment. Au point de vue éthique, il me semble peu logique dans un pays où l'on pratique l'interruption de grossesse à 14 semaines de développement foetal, d'interdire l'utilisation d'un embryon à un stade très précoce alors qu'il n'est qu'un amas de cellules non organisées. Une seule question doit guider la réflexion éthique : est-ce que cette technique est importante sur le plan médical et cohérente avec nos positions éthiques et sociétales passées ? Dans les 25 prochaines années, le clonage thérapeutique fera partie des questions résolues mais un débat plus important se profile. Il s'agit des modifications de fonctions neurologiques. La première étape expérimentale a été franchie avec la connexion de neurones en activité et de puces électroniques. "



LEXIQUE

Clonage thérapeutique

Il consiste à introduire, dans un ovule non fécondé (un ovocyte) dont on a retiré le noyau, l'ADN d'une cellule provenant d'un patient, pour obtenir différentes lignées cellulaires. Ces cellules peuvent alors servir à régénérer des tissus fonctionnels chez le patient sans risque de rejet.

Clonage reproductif

Il consiste également à introduire, dans un ovule non fécondé dont on a retiré le noyau, l'ADN d'une cellule provenant d'un adulte mais cet embryon cloné est implanté dans l'utérus d'une mère porteuse afin qu'il se développe.

Cellule souche

C'est une " cellule-précurseur " possédant une importante capacité de différenciation. Par divisions cellulaires successives, elle donne naissance à des cellules-filles spécialisées : cellules du système nerveux, musculaire, sanguin...

Totipotence

Capacité d'une cellule à se différencier en différentes cellules adultes matures : cellules nerveuses, cellules de peau... Les cellules souches embryonnaires peuvent in vitro, soit se perpétuer semblables à elles-mêmes, conservant leur totipotence, soit se différencier en cellules matures.

Différenciation

Evolution aboutissant à la cellule mature à partir de la cellule souche. In vitro, le type de différenciation emprunté peut être contrôlé par les conditions de culture et par différents agents.

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