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Bienvenue à iPad City !

Le 01 novembre 2011 par Jordan Pouille | L'Usine Nouvelle n° 3256
iPad City -Ville de Sichuan
© Jordan Pouille

  Après la vague de suicides d'ouvriers au printemps 2010, Foxconn, le fournisseur d'Apple, a délocalisé une partie de sa production. Reportage à Pixian, la ville qui fabrique les iPad deuxième génération.

"Je ne me suis jamais aventuré par ici", prévient le chauffeur de taxi, intrigué. Nous sommes à Pixian, dans la lointaine banlieue de Chengdu, la capitale du Sichuan. Ici, les habitants n'ont pas 30 ans, les filles portent un polo rouge, les garçons un polo bleu nuit. Une route bitumée à huit voies divise la "zone Nord" de la "zone Sud" de la ville. Aucune voiture, aucun passage piéton, mais des radars automatiques chargés de surveiller les bus roulant au ralenti, qui assurent les navettes entre les dortoirs 1, 2, 3 et les ateliers A, B, C.

De ces blocs de béton habillés de blanc et percés de minuscules fenêtres sortent 60 % des iPad 2 vendus dans le monde. Depuis le lancement de l'usine par Foxconn, il y a un an, 12 millions de tablettes signées de la pomme sont produites, chaque trimestre, dans ses ateliers.

De la taille de Monaco, Pixian est un peu la principauté de Foxconn. Le premier employeur privé en Chine et le principal fabriquant d'électronique mondial, au service des grandes marques comme Apple, HP, Acer, Sony ou Nokia, tente de faire oublier dans le Sichuan la vague de suicides qui avaient frappé ses usines du Guangdong, au sud de la Chine, au printemps 2010.

À l'époque, son PDG milliardaire avait tenté de résoudre le problème par une hausse fulgurante des salaires et la pose controversée de filets anti-suicides sur les toits des dortoirs et des ateliers. En vain. Désormais, Foxconn prévoit de robotiser ses usines du Guangdong, devenues trop chères, tout en délocalisant partiellement les nouvelles productions... vers la Chine intérieure !

Territoire low-cost

C'est donc à Pixian que Foxconn a déniché un nouveau territoire low-cost. La firme a opté pour une province pauvre, d'où est originaire une grande partie des 230 millions d'ouvriers migrants chinois. Ici, 100 000 ouvriers âgés de 16 à 27 ans font les "deux douze". Et ce n'est qu'un début : 250 000 ouvriers supplémentaires devraient rejoindre la ville-usine avant la fin de l'année prochaine. Une sacrée aubaine pour les autorités du Sichuan qui, pendant plus de vingt ans, ont laissé s'exiler toute la main-d'oeuvre locale, au profit de Canton, Shenzhen, Pékin ou Shanghai.

Juste derrière Pixian, Deyuan se dresse avec ses centaines de grues qui s'activent jour et nuit. Cette cité radieuse est un alignement de dortoirs pour filles ou garçons, de 5 à 18 étages, garnis de boxes de 10 mètres carrés avec six lits superposés. Au pied de ces dortoirs gardés par des vigiles et entourés de barbelés, quelques tables de ping-pong, des terrains de badminton et des rangées d'arbres maigrelets.

Foxconn a également pensé à installer des dizaines de distributeurs à billets entre des boutiques d'électronique. Au cas où les ouvriers trouveraient le temps de faire du lèche-vitrines... En comptant l'attente pour le bus et les 10 kilomètres de trajet quotidien, chaque ouvrier perd jusqu'à 40 minutes de l'usine au dortoir, après des journées de douze heures passées sur la chaîne (heures supplémentaires comprises).

Une discipline stricte

Heureusement, un soin particulier a été apporté aux cybercafés de Deyuan. Ils sont agréables, avec d'épais fauteuils, l'air conditionné et des chandeliers clinquants au-dessus des ordinateurs. On y pénètre sur présentation du badge Foxconn, dont le sigle apparaît ostensiblement sur chaque fond d'écran. Foxconn a aussi fixé les prix de la connexion : 2 yuans de l'heure, le double au-delà, pour dissuader les couche-tard.

Pas d'inquiétude, ici chacun a les yeux rivés sur l'horloge. "Je me lève à 6 heures, je prends le bus à 6h40 et je commence ma journée à l'atelier à 7h30 jusqu'à 20h30. Je suis chez moi à 21h10. Ça me laisse une heure pour en profiter avant l'extinction des feux. Alors je ne peux pas attendre qu'un ordi se libère", calcule un ouvrier qui se prépare à une partie de World of Warcraft. Dehors, des policiers casqués comme des soldats sur la ligne de front patrouillent avec leurs gyrophares allumés. Au mégaphone, ils font fuir les petits vendeurs ambulants de nouilles sautées. Peu onéreux, le plat est apprécié des ouvriers sichuanais, mais interdit à iPad City.

Retour à l'usine. La chaleur est suffocante dans l'unité B de la zone Sud. C'est là, dans cet atelier géant de polissage des coques d'iPad en aluminium, que, le 20 mai, une explosion accidentelle a tué trois ouvriers et blessé quinze autres. Faute de grillage, de caméras en état de marche ou de gardiens vigilants, on y entre comme dans un moulin. Sur le parking s'entassent des fûts de substances inflammables et des centaines cartons noirs "MAC III", que l'on devine remplis d'iPad 2.

On y fume aussi, sitôt le service terminé. L'occasion de faire le point. "Moi, je gagne 1 700 yuans par mois [197 euros], voire 2 000 yuans [232 euros] en comptant toutes les heures supplémentaires", résume un ouvrier. De son salaire, il déduit 110 yuans par mois pour le logement (660 yuans la chambre de six) et 20 yuans par jour pour trois repas obligatoires à la cantine. "Souvent, le midi, nous n'avons que vingt minutes pour manger tellement il y a la queue", regrette un autre ouvrier affecté à l'atelier-qualité. Il inspecte 1 100 iPad par jour. Même dans le Sichuan, la discipline stricte de Foxconn reste de mise. "Quand j'ouvre la bouche, un contremaître l'indique sur un carnet. C'est synonyme de blâme et je risque une diminution de salaire."

La délocalisation du fournisseur d'Apple est-elle un succès ? Pour augmenter sa marge, s'éloigner des associations hong-kongaises de défense des travailleurs et trouver un remède aux suicides, Foxconn a voulu se développer à l'intérieur du pays, d'où proviennent ses jeunes "mingongs" ou ouvriers migrants. En contrepartie, la firme taïwanaise envisage de robotiser ses usines du sud de la Chine, où la paie d'un travailleur à la chaîne atteint 3 500 yuans, une somme proche du salaire d'un ouvrier hongrois.

Point positif : les ouvriers sichuanais peuvent rentrer chez eux facilement. Soit une fois par mois, contre une fois par an à Shenzhen, Guanlan ou Hangzhou, les trois sites historiques de Foxconn. Et dans les ruelles de Pixian, les couples fleurissent, forts de l'absolution de leurs parents ravis de ces unions entre gens de même province.

Le Parti aussi est ravi. Devant l'appétit insatiable de main-d'oeuvre, il a mis en branle une logistique de recrutement radicale. Au Sichuan, ce sont les antennes du Parti communiste de chaque village qui jouent les services de ressources humaines du fournisseur d'Apple ! "Mon village avait des quotas à remplir sous peine de perdre des aides financières du gouvernement de province. Comme ils m'avaient facilité mes démarches de mariage, j'ai accepté", se souvient Yang Wei, affairé aux stocks. "Cela dit, je ne ferai pas long feu. J'ai le projet d'ouvrir un jour une petite boutique de téléphones portables. Sans doute de faux iPhone."

La folie Apple en Chine Savez-vous où se trouvent les magasins les plus performants de la marque à la pomme ? Pas sur les Champs-Élysées ni en Californie, mais en Chine ! Dans un pays où le revenu moyen par habitant se situe au 128e rang mondial, loin derrière celui du Brésil, les quatre "Apple Stores" chinois sont ceux qui font le plus de recettes ! Entre 2010 et 2011, les ventes chinoises d'Apple ont augmenté de 600 %, pour atteindre 8,8 milliards de dollars en septembre 2011. À l'évidence, personne ici ne se souvient de la campagne de publicité Apple de 1997 : "Pensez différent". Elle mettait en scène le dalaï-lama, toujours considéré comme un criminel d'Etat par le gouvernement chinois.

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1 réaction

Marcel | 01/11/2011 - 15H45

Article intéressant. Les conditions de travail et le salaire de ces petits chinois fait reflechir. J'aimerais un jour comparer la vie de ces gens avec la vie des détenus en france, USA et ailleur ! Il est fort dommage qu'aucune photo ne soit présente !

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