Depuis quelques années, les ingénieurs découvrent l'intérim. Ils entreprennent des missions enrichies et au long cours. Pour les plus audacieux, l'agence de travail temporaire devient même une sorte d'impresario.
C'est encore plus puissant que le mystère de l'Incarnation. D'un côté, toutes les entreprises d'intérim ou presque jurent leurs grands dieux qu'elles ont un vivier d'ingénieurs dont les entreprises sont friandes. De l'autre, les grandes entreprises assurent qu'elles n'ont pas un ingénieur intérimaire chez elles et qu'elles n'en ont jamais eu. Si, par hasard, le journaliste qui les appelle en trouvait un, ce serait l'acte isolé d'un DRH local qui ne suit pas les consignes du groupe. Quant aux témoins, ils demandent à rester anonymes.
EXTERNALISER DES MISSIONS À VALEUR AJOUTÉE
Les entreprises ont de plus en plus recours à l'intérim, mais restent prudentes pour en parler, car ses conditions d'usage sont strictement encadrées par la loi. Les cadres représenteraient environ 2 % du total des missions, ce qui n'en fait pas un marché de masse. Selon nos estimations, le vivier des ingénieurs représenterait entre un tiers et la moitié des cadres inscrits, la proportion variant entre les cabinets. En équivalent temps plein, les ingénieurs en intérim seraient entre 15 000 et 20 000 par an.
Multiplié par dix en moins de dix ans, ce nombre devrait continuer de croître. Pour expliquer cette évolution, Julien Weyrich, le directeur de la division ingénieurs et techniciens de Page Personnel, une filiale de Michael Page, évoque un double mouvement : « L'intérim est entré dans les moeurs. Les entreprises, avec la crise, n'ont pas toujours les moyens de procéder à des embauches de cadres et préfèrent externaliser des missions à valeur ajoutée. Les candidats envisagent désormais l'intérim comme une alternative à un emploi chez un prestataire. » Mais une minorité de salariés est acquise au système. Seul un cadre intérimaire sur cinq n'envisage pas de travailler autrement, d'après l'observatoire des métiers de l'emploi.
Contraint pour beaucoup, le choix de l'intérim n'en offre pas moins des perspectives intéressantes, comme en témoignent les missions proposées par certaines entreprises. Ici, un intérimaire est chargé du développement d'un produit. Là, un autre élabore une application de gestion pour un opérateur téléphonique. Là-bas, un troisième intervient pour moderniser la gestion d'un site logistique. Benoît Pezard, 42 ans, n'est pas une exception. Chef de projet en intérim dans une entreprise du secteur ferroviaire, il supervise une équipe de douze personnes, chargée de développer des pièces mécaniques. Quant au président du groupe Crit, Claude Guedj, il place beaucoup d'ingénieurs spécialistes des matériaux composites chez les grands noms de l'aéronautique.
VARIÉTÉ DES MISSIONS ET VITESSE DE RÉACTION
C'est dire l'étendue des tâches qui peuvent être confiées à ces intérimaires. Derrière cette variété des missions, un même calcul : une certaine frilosité à embaucher un salarié en CDI dans une période économique incertaine et la volonté de ne pas transformer en coûts fixes un besoin ponctuel. « Les entreprises qui recourent à l'intérim veulent un spécialiste auquel elles peuvent donner les clés de la mission immédiatement », résume Cédric Léva, le directeur de l'observatoire des métiers de l'emploi. Ce que confirme la responsable RH d'un équipementier automobile de la région parisienne, à la tête d'une unité de production de 300 personnes : « Entre le jour où j'ai exprimé ma demande à une agence et l'entrée en fonction de la jeune ingénieur retenue, il s'est écoulé moins de dix jours. Nos processus pour un recrutement peuvent, eux, durer plusieurs mois ». Si cette vitesse de réaction est un atout de l'intérim, elle est aussi liée à l'état du marché du travail. Si la conjoncture se retourne, ramenant avec elle des pénuries sur certains métiers, il n'est pas certain que l'on trouve l'ingénieur recherché d'un claquement de doigts.
LA BONNE PERSONNE À LA BONNE PLACE
L'intérim conservera malgré tout un atout. Il est, le plus souvent, moins cher que le recours à un prestataire, même si les deux solutions ne sont pas entièrement comparables. Quand le prestataire a une obligation de résultat et s'engage sur un « livrable », le salarié en intérim, lui, n'a qu'une obligation de moyens. Mais si les agences veulent fidéliser les entreprises clientes, elles n'ont d'autres choix que de les satisfaire en leur proposant le bon intérimaire à la bonne place, afin que la mission soit convenablement accomplie. Frédéric Schwenck, le directeur du développement d'Addeco Experts, la structure du groupe spécialisée dans le recrutement et la délégation de cadres, résume : « Les acheteurs ont compris l'intérêt que présentait l'intérim. L'opérationnel est parfois plus hésitant, il faut le convaincre. » Une démarche qu'il n'aura pas à faire avec ce responsable d'une entreprise publique, qui a eu recours à la formule. « Nous avons fait appel à un informaticien pour un surcroît de travail. La qualité était telle que j'aurai pu l'embaucher », confesse-t-il.
S'il est moins onéreux qu'un prestataire, un intérimaire n'est pas synonyme de cadre bon marché. Il doit être payé selon des règles strictes (lire page 48). Et certains d'entre eux, aux compétences pointues, fixent leur prix, l'agence devenant une sorte d'intermédiaire entre un spécialiste et des entreprises potentiellement intéressées. C'est l'expérience vécue par Hervé Kayser (lire l'encadré page 49). Pour sa première mission, le tarif qu'il a demandé a été accepté par l'agence et par le client. Satisfait, il souhaite poursuivre dans cette voie. Mais sa démarche reste exceptionnelle dans un pays où le CDI continue d'être une sorte de Saint-Graal.









