BAZANCOURT, LA BOÎTE À SECRETS DE FICHET-BAUCHEL'usine marnaise du constructeur de coffres-forts constitue le joyau de l'entreprise. Plongée dans un site clé, aux secrets bien gardés, qui abrite des savoir-faire hors du commun. Entre industrie et artisanat.

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2871

BAZANCOURT, LA BOÎTE À SECRETS DE FICHET-BAUCHE

L'usine marnaise du constructeur de coffres-forts constitue le joyau de l'entreprise. Plongée dans un site clé, aux secrets bien gardés, qui abrite des savoir-faire hors du commun. Entre industrie et artisanat.



Bazancourt, dans la Marne. Une petite usine de campagne. A peine 300 personnes. 34 000 mètres carrés de bâtiments sans prétention perdus au milieu des champs de betteraves. Un terrain de football attenant. Nichée à côté de la sucrerie de Cristal Union, l'usine presque centenaire du constructeur français de coffres-forts Fichet-Bauche paraît bien modeste. Ne pas se fier aux apparences ! " Notre usine est le plus important site de production de coffres-forts d'Europe. Et le plus moderne ", assure d'entrée de jeu François Moutte, son directeur. Spécialité : la fabrication des " Rolls du coffre-fort ", rendus célèbres par les distributeurs " Points Forts Fichet ", un réseau vendu au suédois Assa Abloy en 1999. Mais ici, on produit aussi des armoires fortes ou ignifuges, des chambres et portes fortes et leurs compartiments. Dans le plus grand secret. Depuis 2000, le site, qui dispose d'une liste impressionnante de certifications françaises et internationales, a même pris du galon. En devenant le centre d'expertise " vols " du groupe suédois Gunnebo, leader mondial de la sécurité physique, sa maison mère depuis 1999. Désormais, outre la production, le site abrite le service après-vente et la logistique de Fichet Sécurité Physique - dont il est également le siège social -, les services de recherche-développement et de tests des produits de toute la division Gunnebo Sécurité Physique. Mais aussi la fabrication des produits spéciaux : coffres sur mesure, automates de dépôt et de retrait de monnaie, consignes automatisées. Depuis fin avril, Bazancourt dispose enfin d'un énorme four d'essais thermiques, dont il n'existe que deux exemplaires en Europe (lire encadré page 60). Belle marque de reconnaissance ! " Si notre usine a été choisie, c'est pour son expérience et ses savoir-faire ", déclare fièrement François Moutte ! A commencer par la recherche-développement. A Bazancourt, les 17 employés du service, triés sur le volet (enquêtes de police à l'appui), ne négligent aucune piste pour assurer la protection des biens des banques, des industriels ou des particuliers. Objectif : retarder le plus possible la progression de deux ennemis jurés : le feu et le cambrioleur. Le premier fléau, les ingénieurs le piègent grâce à des mélanges de matériaux à la résistance thermique la plus élevée possible. Pour cela, " nous assurons une veille constante sur tous types de matières ", explique le directeur. Depuis le bois jusqu'aux bétons spéciaux, en passant bien sûr par les métaux à haute résistance. Les composites de tous crins font aussi l'objet de copieuses études. " Grâce à ces matériaux, nous fabriquons des coffres de classe 4 avec des plaques de 4 millimètres d'épaisseur seulement ", témoigne Olivier du Portal, directeur général de Fichet Sécurité Physique. Une voie prometteuse, mais qui nécessite d'éduquer le client. Très légers, ces prototypes aussi performants que les modèles classiques (à condition de les fixer solidement au sol) n'inspirent pas autant confiance qu'un bon vieux coffre en acier de plusieurs tonnes. Sans compter que dans certains pays, au Moyen-Orient notamment, on achète encore son coffre au kilogramme... Sur le second front, la lutte contre " l'indiscrétion " et l'effraction, la démarche est bien différente. " Nous nous mettons à la place du voleur ", commente Olivier du Portal. A chaque faille détectée, Fichet-Bauche invente une parade : dispositifs de fermeture associant serrures à clés à combinaisons mécaniques ou électroniques et systèmes de surveillance intégrés, " délateurs " qui détectent les vibrations et les chocs anormaux et commandent des organes de blocage supplémentaires, enfin, bétons spécifiques coulés dans des pièces au profil tarabiscoté qui font du perçage du coffre un enfer. Question sécurité, seul constructeur ayant conservé en interne le développement et la fabrication de ses clés et de ses serrures, Fichet-Bauche possède un autre atout : un brevet exclusif de clés au profil très particulier, rendant leur copie quasi impossible. Et en plus, comme si la sécurité ne suffisait pas, il faut aussi faire beau. Les derniers modèles Caréna présentent une porte galbée, comme un réfrigérateur. Et, comble du raffinement, ils sont disponibles en six couleurs. Pour un client de la distribution, le constructeur produit même des modèles rose saumon dotés de poignées dorées ! En production, l'importance du savoir-faire est encore plus marquée. Tout ici est affaire de spécialistes, même la découpe des plaques, qui constitueront le coffre, sur des machines à commande numérique classiques. Parmi les milliers de tonnes d'acier consommés sur le site chaque année, bon nombre d'ébauches sont constituées d'alliages au manganèse ardus à travailler. Et sur les matériaux plus classiques, les épaisseurs de feuilles utilisées en disent long sur la difficulté de ces opérations : 8, voire 10 millimètres...

La modernité privilégiée

Place aux artistes, sur les produits spéciaux, comme sur la chaîne de fabrication des coffres Caréna, dont la cadence atteint jusqu'à 50 unités par jour. Exemple : au montage des composants du coffre avant soudage, des dizaines d'éléments - plaques, grillages, tord-barres (des tiges torsadées au profil accidenté destinées à empêcher le perçage du coffre) - sont disposés sur des gabarits dédiés à chaque modèle : un investissement de plus de 15 000 euros pièce. La tâche est d'autant plus délicate que du nombre et du placement de ces éléments dépendra - entre autres - la classe du coffre. Stratégique ! C'est la caractéristique qui définit le montant assurable. Dans ce domaine, Fichet-Bauche privilégie la modernité. " Nous concevons nos coffres pour qu'ils soient le plus possible soudables au robot ", explique François Moutte. Les soudures les plus délicates sont toutefois réalisées à la main. C'est aussi la main de l'homme, en l'occurrence celle du " centralier ", qui commande la bonne marche de l'opération suivante : le coulage du béton entre les deux " boîtes " imbriquées qui constituent le coffre. Un béton spécial mêlant agrégats, sable et fibres diverses, pour augmenter la résistance au feu ou la tenue au perçage, selon le produit réalisé. Là encore, un savoir-faire incomparable est requis. Le processus étant difficilement automatisable. " La viscosité du mélange dépend de la température ambiante ", explique le directeur. Et puis le coffre doit reposer entre vingt-quatre et quarante-huit heures, selon le modèle, avant d'être lavé, séché puis peint.

Dernière étape, et non des moindres, le montage du mécanisme de fermeture. Un travail d'orfèvre. " Sur certains coffres, l'opération peut durer jusqu'à une journée ", explique un ouvrier chargé de la tâche sur la gamme Caréna. Et pas question de se tromper. " Nos produits sont, comme les airbags, des produits à usage unique. Leur qualité doit être irréprochable, même s'il y a de grandes chances pour que le client ne le vérifie jamais ", commente Olivier du Portal. Pour ne pas dépendre de l'extérieur, Bazancourt intègre aussi d'autres opérations, considérées comme critiques. Exemple : la préparation des bétons composites, dans une " bétonneuse très spéciale " contiguë à l'usine, qui concocte les 10 variétés de mélanges aux formules ultra secrètes (classés en deux catégories : béton feu et béton vol). " L'un des coeurs de métier du site ", commente François Moutte. Tout comme la fabrication des serrures. Un métier de micromécaniciens pour le moins complexe. Point particulier : " Les serrures sont fabriquées autour des clés ", explique Olivier du Portal. Des clés usinées généralement à deux exemplaires seulement, à partir d'ébauches dont Fichet-Bauche détient l'exclusivité. Reste le saint des saints, la salle où l'on teste la fiabilité des produits. Des échantillons y subissent une véritable torture. Par exemple, des séries de 50 000 cycles d'ouverture et de fermeture des portes. Objectif : garantir trente ans de vie sans le moindre problème. En n'oubliant rien ! Car l'utilisation des produits dépasse l'imagination des concepteurs. " On a vu des gens qui montaient à pieds joints sur la clé de leur coffre pour atteindre une étagère, sous prétexte que " Fichet, c'est du costaud ", raconte Olivier du Portal. Et puis, à quelques mètres de là, l'arme secrète de la société : le service de tests d'effraction. Son job ? " Ouvrir les coffres-forts sans les clés ", plaisante Olivier du Portal. Une tâche de forçat qui peut prendre plusieurs jours. Avec des outils plus ou moins conventionnels : perceuses, marteaux, burins, lances thermiques pour les plus réfractaires. Tout y passe ! Un service particulièrement discret où même le directeur général de la société ne pénètre jamais. Pour assurer la protection de ce capital de la plus haute importance, Fichet-Bauche ne lésine pas sur les moyens. " On ne rentre pas comme ça chez nous ", explique François Moutte. Alarmes en tous genres, accès réglementés à certaines salles - en particulier celle qui abrite les plans ou le local de fabrication des serrures - télésurveillance..., la forteresse se veut inviolable. Dans les ateliers, même les vestiaires sont aménagés dans des armoires fortes ! Et les ouvriers veillent au grain. " Certains cadres du groupe, en visite sur le site, en ont fait l'expérience. A peine entrés dans les ateliers, on leur demandait déjà de décliner leur identité ", raconte le directeur. L'organisation de l'usine elle-même a de quoi décourager les plus téméraires. Pour commencer, jamais de journées portes ouvertes. Même quand les gendarmes viennent sur le site, c'est accompagné d'un membre de l'entreprise... Et pour éviter toute fuite, la circulation des informations est réglementée. " Nous excluons l'envoi de plans à l'extérieur ou de certaines données par e-mail ", explique le directeur de l'usine. En production, même prudence. " Nous intégrons énormément, pour être tranquilles ", dit François Moutte. Et toujours la même discipline : pas de copie de plan (même partielle) sans autorisation spécifique, transfert de certaines informations directement à la direction des services et, surtout, pas de nom de client. A part quelques coffres très spécifiques dont le commanditaire ne fait aucun doute - mais dont la destination reste inconnue -, " personne ne sait pour qui il travaille ", commente Olivier du Portal. Le lien entre l'ordre de fabrication du produit et son destinataire ne s'effectue qu'au moment de l'expédition. Pour brouiller les pistes, Fichet-Bauche prend également des libertés avec l'ISO 9000. " Nous saucissonnons la traçabilité des produits ", explique le directeur général. Une fois fabriquées, clés et serrures par exemple, sont jetées ensemble dans une caisse. Au moment de monter une serrure sur le coffre, l'opérateur la choisira au hasard. Conséquence perverse : après le montage, en aucun cas les clés ne doivent quitter les serrures, sous peine de nécessiter, au mieux le démontage, au pire le perçage du coffre. Aucun risque pour autant. " Tant qu'ils sont dans l'usine, les coffres sont vides et anonymes. Il n'y a aucun intérêt à voler les clés ", lâche François Moutte. Verrouillée par des procédés et un fonctionnement très particuliers, l'usine de Bazancourt a aussi besoin de ressources très qualifiées. Chaque jour apporte son lot fourni de candidatures spontanées. Mais entre doigté minutieux pour les assembleurs de serrures, méticulosité et mémoire pour les monteurs, maîtrise parfaite pour les soudeurs et les centraliers ou encore astuce, ténacité et force physique pour les testeurs de coffres, " la fabrication des coffres nécessite des compétences difficiles à acquérir ", explique le directeur de l'usine. Avec une contrainte supplémentaire éliminatoire : présenter un casier judiciaire vierge.

Des postes multicompétences

Pas simple ! " Il n'y a pas d'école de casseurs de coffres ", plaisante le directeur. Alors, pour former ses troupes, Fichet-Bauche passe beaucoup par l'apprentissage interne. " Les nouveaux centraliers travaillent avec un tuteur qui leur apprend le métier et dont les qualifications sont contrôlées régulièrement ", explique François Moutte. Autre dispositif, la mise en place de postes multicompétences, dits " postes pépinières " qui permettent aux opérateurs d'exercer plusieurs métiers. Là encore, le résultat est saisissant. Outre le sentiment de fierté à travailler pour l'un des fabricants de coffres les plus réputés au monde, les salariés s'attachent à l'entreprise. " Lors des gros coups de feu ces deux dernières années, le passage à l'euro et la directive sur les transports de fond, tous ont fait le maximum pour honorer les commandes ", se rappelle Olivier du Portal. Autre preuve d'attachement : à Bazancourt, l'ancienneté moyenne est de 17 ans !



La plus grosse usine européenne de coffres-forts...

34 000 mètres carrés de bâtiments sur 9,5 hectares de terrain.

290 personnes.

Production annuelle : 14 000 coffres, 60 000 compartiments, 1 000 armoires ignifugées et 550 portes fortes.

...au centre de la stratégie du suédois Gunnebo

Depuis 2000, Bazancourt est le centre mondial d'expertise " vol " du groupe.

La marque Fichet-Bauche a été retenue pour la nouvelle gamme d'automates produite par le suédois.



GUNNEBO, NUMÉRO 1 MONDIAL DE LA SÉCURITÉ PHYSIQUE

Autrefois spécialisé dans la fabrication de clous, le groupe, coté à la Bourse de Stockholm depuis 1996, regroupe 106 sociétés, dans 32 pays.

Il partage désormais ses activités en 5 divisions : Sécurité Physique (dont dépend Fichet Sécurité Physique), Sécurité Intégrée, Protection de périmètre, Steelage (Inde) et Ingénierie.

Son portefeuille produits de Sécurité Physique comporte cinq marques principales : ChubbSafes, Fichet-Bauche, Rosengrens, Garny et Leicher.

Son chiffre d'affaires, de 800 millions d'euros en 2002, pour 8 300 salariés, devrait dépasser le milliard d'ici à 2005.



Les investissements continuent

Dans l'usine " la production et les équipements évoluent sans cesse ", décrypte Olivier du Portal, directeur général de Fichet Sécurité Physique. Ainsi, fin avril, Bazancourt accueillait un tout nouvel équipement destiné au service " tests ". Et de taille : un four de 1 000 litres, perché en haut d'une tour de 9 mètres, livré par convoi exceptionnel ! Avec ce dispositif dont il n'existe qu'un seul autre exemplaire en Allemagne, Fichet-Bauche pourra dès juin réaliser des essais similaires à ceux des organismes de certification. Le plan d'expérience : " Soumettre le coffre à une température de 1 000 degrés pendant près de deux heures, puis lui imposer une chute de 9 mètres, pour simuler un effondrement de plancher ", décrit le directeur général. Ensuite, après " refroidissement " de l'enceinte, contrôler la température à l'intérieur du coffre ou de l'armoire. Installé dans un bâtiment modifié spécialement pour l'accueillir, ce mastodonte aura occasionné un investissement de plusieurs centaines de milliers d'euros.

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