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AZF redessine l'urbanisme industriel

Par Agathe Remoué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3135

Pour protéger les riverains d'usines à risque d'une nouvelle catastrophe industrielle, les pouvoirs publics ont lancé un vaste programme de redéfinition de l'aménagement du territoire. Un chantier titanesque.

Saura-t-on jamais ce qui est arrivé le 21 septembre 2001 dans la zone industrielle de Toulouse ? Qu'il s'agisse d'une mauvaise manipulation de produits chimiques, d'un arc électrique, d'un acte de sabotage ou de malveillance, le résultat est le même. Près de huit ans après, l'onde de choc de l'explosion de l'usine AZF, filiale de Total, continue de se propager partout en France.

Depuis, tout est fait pour éviter une seconde catastrophe. Au prix d'un bouleversement profond et coûteux de l'aménagement des zones urbaines situées autour des sites industriels les plus dangereux, les fameux Seveso seuil haut. L'arme anti-AZF ? Les plans de prévention des risques technologiques (PPRT). Leur objectif consiste à définir les lieux nécessitant l'expropriation des habitants, le déménagement des écoles et des hôpitaux, la limitation du nombre de personnes (particuliers et salariés) circulant ou le renforcement des bâtiments. Conséquence de la loi Bachelot de juillet 2003, ces mesures foncières devraient coûter au moins 3 milliards d'euros. Le prix de la sécurité.

La tâche reste complexe. Aujourd'hui, 424 PPRT ont été définis autour de ces 632 sites industriels Seveso. Tous devaient être achevés avant la fin 2008. Or, seuls 5 plans ont été finalisés. Pour 118 cas, le périmètre d'études a été défini et la concertation avec les parties prenantes (associations, collectivités, riverains...) commencée. Pour les autres, on en est encore aux interminables allers-retours entre les inspecteurs des installations classées et les industriels.

Les procédures sont longues. Le premier PPRT à avoir été conclu, en mars 2007, était l'un des sites pilotes, en chantier depuis février 2004. Situé Mazingarbe (Nord-Pas-de-Calais), il est concentré autour des usines de nitrate d'ammonium de Grande Paroisse et du fabricant de matières plastiques Société artésienne de vinyle. La zone de sécurité déterminée ne concerne que quelques centaines de mètres autour des deux plates-formes. Cinq maisons font l'objet d'une procédure de délaissement, une mesure laissant le choix aux riverains de rester ou de vendre leur habitation à la municipalité.

« Coût de l'opération : 1,5 million d'euros réparti au tiers entre l'Etat, la collectivité et les deux industriels», précise Pascal Monbailly, le directeur du site de la Société artésienne de vinyle. « Environ 90 % des plans vont coûter moins de 20 millions d'euros en mesures foncières », évalue Cédric Bourillet, le chef du bureau des risques technologiques au ministère de l'Environnement.

Une circulaire de 2007 précise que l'Etat prendra en charge entre 25 et 40 % du coût. Les discussions promettent d'être houleuses au vu des montants en jeu : une quinzaine de PPRT pourraient atteindre les 60 millions d'euros. « Et sept sont particulièrement complexes, avec des mesures foncières évaluées à une centaine de millions d'euros », anticipe Cédric Bourillet.

Une autre difficulté, qui n'était pas prévue dans la loi, dont le point central était la protection des riverains, a été découverte. Six ouvrages d'arts (route, voie ferrée, ponts) se situent dans ces zones identifiées comme dangereuses. Que faire par exemple de la ligne TGV Saint-Nazaire-Nantes traversant la raffinerie de Donges ? Et de l'autoroute A7 qui longe la vallée de la chimie dans la région lyonnaise et ses multiples sites Seveso ? Contourner ? Couvrir ? La question reste ouverte. Et le financement aussi.

« La loi Bachelot est un projet gigantesque d'aménagement du territoire », confirme Philippe Prudhon, le directeur des affaires techniques à l'Union des industries chimiques. « Il est essentiel de prendre son temps pour un projet d'une telle ampleur », insiste Jean-Marc Jaubert, le directeur de la sécurité industrielle du groupe Total. Le pétrolier s'est particulièrement impliqué dans la mise en oeuvre du processus. Avec 62 sites Seveso (dont neuf prescrits), il est le principal industriel concerné. D'autant que le processus produit des effets collatéraux, comme le gel du développement de certaines communes. Tant que les périmètres ne sont pas déterminés avec précision, l'arrivée de sociétés, les constructions de lotissements ou d'établissements accueillant du public vont devoir attendre.

La-Barthe-de-Neste (Hautes-Pyrénées) a ainsi dû renoncer à son projet de camping. « L'annonce du PPRT a fait fuir les promoteurs », regrette Jean-Louis Foggiato, le maire adjoint de cette commune de 1 200 habitants.

UNE VISION INÉDITE DES RISQUES

Pour les industriels situés dans des zones d'activité commerciale, le casse-tête est garanti. Dans des périmètres de danger, il peut être prévu de limiter le nombre maximum de personnes. Dès lors, comment accompagner une activité en croissance ? Illustration avec Ajinomoto, un fabricant d'acides aminés pour l'alimentation animale, situé dans la zone industrielle nord d'Amiens. Le périmètre d'études prescrit par la préfecture est de deux kilomètres. Près de 9 000 personnes y transitent quotidiennement. Le chimiste planche actuellement sur les mesures de protection à mettre en place pour réduire le lieu d'impact d'accidents éventuels à 700 mètres autour du site... et limiter les conséquences économiques pour la zone d'activité et pour lui-même.

Les équipes d'Eliokem s'inquiètent également. Situé dans la zone portuaire du Havre (Seine-Maritime), le chimiste de spécialité reçoit des wagons d'acrylonitrile. Mais une circulaire du ministère de l'Environnement a récemment réintroduit le risque lié à ce produit dans les scénarios d'accident à prendre en compte. Résultat, le périmètre de danger est passé de 1 000 à 5 000 mètres. Incluant ainsi, en plus de l'usine Renault de Gonfreville, d'autres sociétés et des villages. Pour le seul site Renault, on compte jusqu'à 5 000 salariés aux heures de changement de postes. Que faire lorsque l'activité repartira ?

UN PROGRAMME NÉCESSITANT DE VASTES INVESTISSEMENTS

Pour lancer ce vaste chantier de prévention des risques, la France a dû défricher le terrain, avec des décisions qui ont évolué avec le temps. « Parfois, des circulaires ou des fiches techniques censées nous aider sont arrivées après que les études et des compléments aient déjà été effectués », regrette Véronique Defert, la responsable de la sécurité d'Eliokem. Dans cette approche, tous les scénarios d'accidents, même les moins plausibles, doivent être décrits. Une probabilité, un niveau de gravité, une rapidité d'occurrence leur est attribuée, déterminant s'ils doivent ou non être pris en compte pour établir les périmètres de sûreté.

« Nos experts en sécurité des procédés ont consacré beaucoup de temps, durant ces trois dernières années, à se familiariser avec cette approche, puis à former les acteurs de l'analyse de risques dans les usines », relate Jean Morch, le directeur de la sécurité d'Arkema, qui possède 12 sites concernés. Des heures de simulation pour les spécialistes en sécurité des groupes industriels et de l'argent pour financer les cabinets d'experts.

L'étude de danger initiale pour Rohm and Haas, à Chauny (Aisne), a ainsi coûté 32 000 euros. Celle d'Eliokem, au Havre, quelque 20 000 euros. « Une étude de danger sur un site compliqué peut atteindre 1 million d'euros », révèle Jean-Marc Jaubert, de Total.

Et les compléments demandés par l'administration requièrent quelques milliers d'euros supplémentaires.

D'autres investissements suivent, cette fois en équipements pour maîtriser les risques à la source. « Nous ne nous sommes pas posés de questions. Il s'agit d'assurer la pérennité des sites et, surtout, de faire en sorte qu'il n'y ait aucun scénario requérant des mesures foncières », insiste Guy Migault, le directeur de la sécurité de Rhodia, qui gère neuf PPRT. « Il a fallu sensibiliser encore plus les salariés, pour que tous développent une culture de compréhension des risques technologiques. »

Afin de limiter la quantité de chlore sur son site, Solvay, à Tavaux (Jura), a investi 55 millions d'euros dans la modification de son procédé d'électrolyse. A Vonges (Côte-d'Or), la SNPE a déplacé un atelier de production d'explosifs, ce qui lui a permis de circonscrire le risque d'un nuage toxique en cas d'accident à l'intérieur de l'établissement. Et de diminuer les zones de danger pyrotechnique. Chez Rohm and Haas, il a été décidé de réduire les canalisations de 350 à 250 mètres, puis de sécuriser le site à l'aide de barbelés et de systèmes anti-intrusion. Soit deux investissements de respectivement 120 000 et 600 000 euros. A Mazingarbe, Société artésienne de vinyle a dépensé 500 000 euros pour un système de vannes automatiques sur sa sphère de stockage de monochlorure de vinyle (un gaz combustible liquéfié). Les exemples sont multiples et, globalement, 200 millions d'euros ont été investis en 2007 par les industriels. Et davantage en 2008.

UNE INSPECTION RENFORCÉE

Les industriels ne sont pas les seuls mobilisés. Les inspecteurs des installations classées sont, eux aussi, en première ligne. Ils ont dû se former à ces méthodes d'analyse du risque, répondre aux questions des industriels et, surtout, leur demander d'apporter régulièrement des compléments de réponse à leurs propres questions. Quitte à les menacer de mise en demeure afin que ces informations soient remises dans les délais.

Pour faire face au chantier, l'inspection a été réorganisée et dix pôles risques interrégionaux ont été créés, incluant des experts thématiques venant en aide aux inspecteurs en région. Les effectifs ont été renforcés, mais pas suffisamment pour faire face au surcroît de travail demandé par l'examen des milliers de pages que comprennent ces études. D'autant que ces experts du risque assurent d'autres missions que le suivi des Seveso seuil haut. Avec l'inconvénient de faire passer ces missions au second plan pour finaliser les systèmes de sécurité.

Alors que les industriels et les collectivités alertent sur les conséquences financières de ces mesures, les inspecteurs tirent le signal d'alarme sur la qualité du travail fourni. Pourtant, dans une circulaire du 26 janvier 2009, Jean-Louis Borloo donnait une liste de 375 plans à finaliser avant la fin 2010. Mission impossible ? .

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