Avoir 25 ans dans l'industrie
Par ANNE-SOPHIE BELLAICHE AVEC GUILLAUME LAVOUÉ (GRENOBLE INP) - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3131Les entreprises industrielles séduisent plus que jamais les jeunes, qui plébiscitent l'économie réelle. Mais éthique et respect de l'environnement sont désormais des critères qui comptent pour s'orienter.
Ce 21 janvier, quand Marine Van Tichelen se réveille, deux événements s'entrechoquent. La jeune ingénieur logistique soufflera dans la journée sa vingt-cinquième bougie ; au même moment, un nouveau patron prend la tête de Toyota, son entreprise qui accuse les premières pertes de son histoire. Bon anniversaire Marine !
Marine est à l'image des jeunes diplômés, pragmatique et plutôt déterminée. « Je garde confiance dans les capacités de mon groupe à se renouveler. » Sa spécialité comme son premier employeur, elle ne les a pas choisis au hasard. « Le métier de la logistique est en plein boom, car les échanges sont de plus en plus nombreux dans l'économie et les méthodes que j'ai acquises chez Toyota constituent une carte de visite solide », explique cette future maman.
Chez Toyota, l'ingénieur est à la manoeuvre sur le nouvel approvisionnement de la Yaris restylée. En un an et demi chez le constructeur, après son diplôme aux Mines de Douai, elle a accumulé les formations sur des outils maison qui font références, bien au-delà de la filière automobile. D'où une relative sérénité dans la tempête annoncée. Bien installée dans son époque, elle débute sa vie active avec plus de sang-froid que certains de ses aînés.
L'industrie a besoin des jeunes, mais les fait-elle encore rêver ? Sans doute plus que jamais. La crise a beau torpiller l'emploi industriel, elle a surtout discrédité, aux yeux des nouveaux diplômés, les métiers de la finance. L'industrie, pour eux, c'est l'économie réelle. Du solide ! Ils sont prêts à s'y engager corps et âme... mais avec l'âme d'une génération exigeante sur deux points clés : l'environnement et l'éthique. Pragmatiques, optimistes, oui, mais avec le souci des autres et de la planète.
Les chiffres peuvent surprendre. Un tiers des jeunes diplômés bac+4 ou bac+5 débutent dans une entreprise industrielle. Et si l'on intègre les bac+2 ou 3, et en élargissant aux services à l'industrie, leur part dépasse les 50 % chaque année ! Sur le site de Rowenta à Vernon (Eure), ultime lieu de production d'aspirateurs en France, la pyramide des âges est frappante. Sur les chaînes, les salariés ont visiblement tous dépassé la quarantaine. « Des jeunes, il y en a, mais plutôt l'été pour faire des remplacements ou en cas de coup de bourre avec les intérimaires », explique une responsable de ligne à des lycéennes emmenées par l'UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie) pour faire la publicité des carrières de l'industrie avant l'orientation. Une opératrice tance la volée d'adolescentes : « Il faut travailler à l'école, sinon tu finiras à la chaîne comme moi, c'est dur. » Message reçu 5 sur 5. Mais, du côté du bureau d'études, du laboratoire de tests et de la gestion sécurité-environnement, les juniors sont plus présents.
NE PAS CHOISIR L'INDUSTRIE SANS ÊTRE QUALIFIÉ
Aujourd'hui, ceux qui choisissent l'industrie ne veulent plus le faire sans qualification. Le premier échelon des métiers du service, la situation par exemple d'un vendeur chez Brioche Dorée, effraie moins ceux qui sont sans qualification que le premier échelon de l'industrie, opérateur, réputé pénible, avec cambouis et travail de nuit à la clé. Au lycée Bazin à Charle-ville-Mézières (Ardennes), on peine à remplir les sections de bac pro en chaudronnerie et en fonderie. Mais sur les BTS, avec le petit coup de pouce d'une campagne de communication diffusée dans le cinéma local l'an dernier, on a fait le plein. « Je me suis aperçu qu'il y avait énormément de débouchés dans ces métiers, remarque Joachim Szymkowiak, sorti en 2007 et employé de la chaudronnerie Vauché. Aujourd'hui, grâce à mon diplôme, je dessine les installations, mais j'ai des camarades de promotion qui ont poursuivi leurs études en DUT et même en école d'ingénieurs. »
Une fois entrés par la bonne porte, les jeunes de l'industrie partagent le goût des réalisations concrètes, de celles qui façonnent une économie réelle et si possible utile. Lionel Paquet, 26 ans, ingénieur chargé d'affaires en Guyane pour une filiale d'Eiffage est lyrique : « J'aime l'idée de transformer la matière et je suis fier quand je vois, à 20 mètres au-dessus de moi, les silencieux des cheminées d'une centrale EdF que j'ai contribué à installer. »
Les métiers de la finance et du conseil, plus immatériels, étaient jusqu'à cette rentrée de solides concurrents aux industriels. « Principalement pour des raisons de rémunération, mais le vent tourne », explique Jean-Claude Duriez, le directeur de l'Ecole des mines de Douai. Entre les efforts salariaux des grands groupes industriels, lassés de voir filer les premiers de la classe et la faillite morale des mathématiques financières, l'industrie redore son blason. Philippe Vivien, le DRH d'Areva, se frotte les mains à l'idée qu'avec la crise, les as du calcul reconsidèreront le nucléaire aux dépens de la finance. Ceux qui ont fait le choix de l'industrie avant la crise rêvaient déjà, plus que d'argent, de technologies de pointe ou de grands travaux. Selon la dernière étude Universum, sur les 10 premières entreprises idéales des ingénieurs, on compte neuf industriels comme EADS, Thales, Alstom... Le seul qui émerge, hors industrie, est le mythique Google. Et la médaille d'argent de l'attractivité revient à Veolia qui a adroitement ajouté le substantif Environnement à son nom. Bien joué.
Après des années de mauvaise réputation, l'industrie apparaît comme le lieu privilégié pour participer à l'urgente révolution verte : produire avec moins de matière, recycler, rouler ou voler propre, économiser eau et énergie. Claire Michud, ingénieur méthodes chez AFE Valdi à Saint-Etienne se réjouit de sa position : « Les projets innovants de valorisation des déchets sur lesquels je travaille vont participer à améliorer la vie des gens. »
Même son de cloche chez Vincent Designolle, 25 ans, X-Mines qui suit l'industrie au sein de la fonction publique, à la Drire (Direction régionale de l'industrie, de la recherche et de l'environnement) des Pays de la Loire : « Favoriser la mise aux normes environnementales des sites industriels est l'une de mes principales satisfactions professionnelles, surtout si le projet est complexe. »
L'ATTRAIT DE L'INTERNATIONAL
Cet intérêt pour la planète concerne aussi les hommes, les cultures, les territoires. La dimension internationale de l'industrie compte parmi ses charmes. Pas forcément avec l'expatriation mais dans les échanges quotidiens avec des clients ou fournisseurs étrangers. Joachim Szimkowiak, basé dans les Ardennes, dessine des convoyeurs qui partiront à Valence, à Fos-sur-mer ou au Qatar. Son ambition : progresser jusqu'à devenir chargé d'affaires, celui qui supervise les installations directement sur les sites lointains. Lionel Paquet, 26 ans, raconte ainsi avec enthousiasme « une expédition de trois jours en pirogue avec campement en hamac pour installer un groupe électrogène EdF au fin fond de la jungle guyanaise. »
Bouger, acquérir une expérience internationale, c'est le rêve de beaucoup. Cependant, ils sont parfois déçus par les écarts entre ce qu'on leur fait miroiter pendant leur recrutement et des promesses qui s'enlisent. « J'aimerais partir à l'étranger, explique Aurélie Verreaux, chez Pellenc (lire page 25), mais avec tout ce qu'il y a à faire ici, je ne suis pas sûre qu'on m'enverra dans une filiale. Il faudra que je change de boîte. » Ethiques, ces jeunes de l'industrie, mais bien décidés à prendre leur destin en main.

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