Avec un fab lab, produisez près de chez vous !

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3277
Fab Lab
© Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

  Apparus en France en 2010, les "laboratoires de fabrication" (fab labs) misent sur l'échange de savoirs, l'utilisation du prototypage rapide et les licences open source.

C'est un peu la tendance "underground" de la fabrication. Aux quatre coins de la France, de jeunes ingénieurs, chercheurs et designers se rassemblent pour fonder des "fab labs". Ces laboratoires de fabrication - "Fabrication laboratories" en anglais -, nés il y a dix ans au Massachussetts Institute of Technology (MIT), ont fait leur apparition en France en 2010. Leurs promoteurs, aux accents légèrement révolutionnaires, parlent d'un changement de société, d'une manière nouvelle d'envisager la production. L'enthousiasme peut paraître excessif si l'on s'en tient aux faits et à la diffusion, encore confidentielle, du phénomène - on compte à peine une dizaine de fab labs en France. Mais les entreprises auraient tort de jeter un regard rapide et dédaigneux sur ces lieux de savoirs, d'échanges et de prototypage rapide. Elles peuvent y glaner idées et démarches innovantes, à condition de jouer le jeu et de respecter les codes qui font tourner ces mini-usines.

Fabriques du troisième type

A priori, un fab lab peut séduire ou faire sourire. Après avoir parlé d'innovation collaborative, de remise en avant de la fabrication dans la formation, de l'avantage du processus de création par l'essai et l'échec, certains passionnés commencent à basculer dans un discours plus idéologique, qui rajeunira les quinquas. La notion d'open source est importante, même si la majorité des laboratoires de fabrication sait faire preuve de pragmatisme. "La passion, c'est ce qui nous permet de monter un projet comme celui-ci", s'exclame Emmanuelle Roux, l'une des responsables à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) du projet FacLab de l'université de Cergy-Pontoise. "C'est un lieu d'échanges de savoirs, complète son compère Laurent Ricard. Un lieu convivial, où vont naître des idées que l'on pourra concrétiser sur les machines mises à disposition."

Pour bien comprendre le phénomène, il suffit de se pencher sur une machine : l'imprimante 3 D. Si elle n'est pas obligatoire pour décrocher le label fab lab (il faut une machine de fraisage, perceuse à colonne, défonceuse, machine de découpe laser), elle résume parfaitement l'esprit qui règne dans ces fabriques du troisième type. Grâce à sa formidable capacité à produire une pièce à partir d'un fichier de création assistée par ordinateur (CAO), elle permet aux ingénieurs de concrétiser leurs projets, de réaliser un prototype pour en vérifier la validité ou de reproduire une pièce cassée pour réparer rapidement un appareil électroménager.

L'adoption de l'imprimante 3D a notamment été facilitée par une baisse rapide des prix et l'arrivée de modèles open source, très peu coûteux. Une première machine a été mise au point à l'université de Bath (Angleterre) dans le cadre du projet RepRap. Comme le veut la licence Creative commons, les plans et les éléments de conception sont mis à disposition du public. Ils ont été repris et améliorés par la société américaine Makerbot, qui utilise également pour la partie électronique des composants open source. Résultat : on peut acquérir l'imprimante en kit pour seulement 750 dollars (574 euros).

 

 

Un fab lab, c'est aussi un lieu où l'on développe un principe d'autonomie par rapport aux consommables, grâce aux machines open source. "Cela permet d'améliorer les produits, de se réapproprier les objets, explique Jérôme Boyé, le directeur général de Hackable Devices. C'est une nouvelle logique. Nous arrivons à la fin d'une histoire, les fab labs représentent le début d'une autre." Ainsi, ceux constitués dans l'Hexagone par quelques centaines de passionnés fabriquent de petites pièces à l'aide d'une imprimante 3 D, d'une machine de découpe à laser ou de cartes électroniques d'Arduino. Pas de quoi inquiéter les fabricants d'imprimantes qui réalisent des bénéfices grâce à la vente de consommables protégés par les brevets de la machine ou les entreprises qui appuient leur réussite sur la protection de leur propriété intellectuelle.

La grande industrie n'est pas menacée par le phénomène, mais elle ne doit pas pour autant le mépriser. Les entreprises peuvent trouver leur intérêt à participer aux fab labs. L'effervescence des idées, le pragmatisme assumé, le brassage de personnes issues de différents horizons, le passage très rapide au prototype, l'efficacité du modèle open source passée au révélateur d'une certaine production peuvent, pour le moins, provoquer de salutaires réflexions. La start-up française Joshfire, qui travaille dans le domaine de l'internet des objets, insiste sur son blog sur la nécessaire montée en puissance de la filière française : "La France est pionnière sur le sujet [de l'internet des objets, ndlr]. Et l'écosystème des "bricodeurs" français est de plus en plus riche. Sauf que, c'est une habitude hexagonale, le danger qui nous guette est d'être incapables de transformer les quelques PME riches d'idées et d'énergies en groupes industriels puissants. Les acteurs associatifs font beaucoup pour aider à l'émergence de cette nouvelle vague. Mais il manque encore aujourd'hui un ingrédient majeur : l'engagement d'un ou plusieurs groupes industriels pour le financement de la fabrication en série, de la distribution et de la communication."

Faible risque de pillage

Avec leur caractère universitaire ou associatif, les fab labs n'ont pas vocation à se substituer aux entreprises. Pour les TPE et les PME, ils peuvent en revanche servir d'appui en leur louant leurs machines de prototypage rapide et en leur proposant un accompagnement technique. Une fois le concept validé et les premières pièces fabriquées, il devient nécessaire de passer à un stade industriel. Des ingénieurs d'Oxelo, un fabricant de trotinettes, de rollers, de skate et de waveboards, ont utilisé les ressources du fab lab de Lille (Nord) pour réaliser des prototypes. De son côté, Nicolas Lassabe, cofondateur de l'association Artilect de Toulouse (Haute-Garonne) qui a donné naissance au premier fab lab français, explique : "Nous favorisons l'interdisciplinarité. Les entreprises peuvent venir pour soumettre des idées, susciter des brainstormings. Cela peut être également un lieu où détecter de nouveaux talents, pour les embaucher ou pour les accompagner dans une démarche de création d'entreprise."

Les start-up sont presque les seules à participer aux fab labs. Aussi Electricidade de Portugal (EDP), la compagnie d'électricité portugaise, fait-il figure d'ovni. Ses cadres et ses ingénieurs participent à un fab lab pour s'aérer l'esprit, puiser des idées sur de nouvelles façons de travailler. En France, Airbus s'apprête à créer en interne une sorte de laboratoire de fabrication. La participation au mouvement d'entreprises de culture traditionnelle, reposant sur la protection des brevets, pourrait faire craindre que les moins scrupuleuses d'entre elles pillent le savoir sans le partager. Un risque faible, d'après Fabien Eychenne, le responsable du réseau social de la Fondation internet nouvelle génération (Fing) qui a piloté et rédigé une étude très fouillée sur les fab labs. "Les projets Creative commons sont reconnus par le droit français, précise-t-il. La publication sur un site web permet d'empêcher l'appropriation de développements open source."

La bonne interaction entre les fab labs et les entreprises reste à développer. Sans aides publiques, la plupart d'entre eux ne pourraient pas exister, ce qui ne les empêche pas de viser l'autonomie ou de chercher des compléments de ressources qui permettront des investissements. La location de machines et des prestations de conseil et de formation assurent souvent une partie de leur financement. Le risque de dénaturation du projet est bien identifié et au moins deux journées sont nécessaires pour permettre aux adhérents de profiter gratuitement des installations. De même, la publication des travaux n'est obligatoire que si l'utilisateur, à titre personnel ou pour une entreprise, profite du travail et des autres membres ou bénéficie d'un accès gratuit ou presque. Ses développements sont publiés, généralement sous licence Creative commons. En revanche, il est souvent possible de louer une machine, voire l'ensemble des locaux, pour fabriquer ses prototypes, tout en conservant la confidentialité des sources. Certains préfèrent rester en dehors de ce type de financement. Le FacLab de l'université de Cergy-Pontoise, inauguré en février 2011, n'est pas une association mais une fondation, sponsorisée par... Orange. Preuve que rien n'est figé.

Dix ans d'essaimage

Le premier fab lab a été créé au Massachusetts Institute of Technology (MIT) par Neil Gershenfeld. Ce professeur avait lancé une formation à l'utilisation des machines à commandes numériques du laboratoire interdisciplinaire Center for bits and atoms, ouvert en 2001. Le concept a été formellement défini en 2004, ce qui a permis au MIT d'établir une charte pour labelliser les fab labs et favoriser leur essaimage aux États-Unis, en Afrique (Ghana, Kenya, Namibie, Afrique du Sud), en Amérique latine (Costa Rica, Colombie, Pérou) et en Asie (Inde, Afghanistan). L'objectif, au-delà de la formation, est de produire à la demande et sur place des pièces aussi diverses que des colliers émetteurs pour des rennes, des pompes à eau, des turbines à vapeur, des éléments d'instruments agricoles... En Europe, les pays du Nord ont été les premiers à accueillir des fab labs. En France, les premières ouvertures datent de 2010, mais on constate une réelle dynamique depuis quelques mois.

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