"Avec le Japon, les autorités chinoises se veulent solidaires"
Par Pierre-Olivier Rouaud - Publié le
Claude Meyer est enseignant-chercheur à Sciences Po Paris et l'un des meilleurs experts du Japon où il a longtemps résidé. Ex-dirigeant d'une banque japonaise en France, il est l'auteur de "Chine ou Japon : quel leader pour l'Asie" (Presses de Sciences Po - 2010). A l'occasion des évènements japonais et de la sortie de notre supplément "Chine", il revient sur l'imbrication des deux pays et les conséquences des évènements actuels.
Quel est l'état des relations économiques entre la Chine et le Japon ?
Intenses. Le Japon est le troisième investisseur en Chine et l'adhésion de la Chine à l'OMC en 2001 a été une bénédiction pour lui. La Chine est devenue son premier partenaire. Depuis, la croissance de l'archipel dépend beaucoup de son grand voisin.
Dans les exportations chinoises, une grande partie, de 50 à 75%, est le fait d'entreprises étrangères surtout américaines et japonaises. Il y a donc une complémentarité entre l'avance technologique du Japon qui reste réelle et la base de production à coûts assez bas en Chine. En simplifiant, le Japon exporte ses machines outils et ses composants nobles en Chine et importe des matières premières ou des produits semi finis. Les économies de la Chine et du Japon sont donc entremêlées.
Cela s'inscrit dans le cadre plus large du « circuit intégré asiatique », une division régionale du travail qui reproduit au plan international l'organisation industrielle du Japon avec ses grandes entreprises comme Toyota ou Sony et leur armée de sous traitants. Dans toute l'Asie, on trouve ainsi des filiales de groupes japonais reparties selon l'avantage comparatif de tel ou tel pays. La Chine, de part son poids, est devenue un élément central de ce circuit, mais selon moi le cœur technologique demeure au Japon.
Quel peut être l'impact des évènements actuels au Japon ?
Tout dépendra de la durée de la reconstruction et de la remise en route des chaines logistiques. Dans le circuit intégré asiatique, il y a une fragmentation des process de fabrication et très peu de stocks. Quand des composants nobles manquent chez Toshiba ou Sony, l'ensemble de la chaine est touchée. C'est vrai pour leurs filiales chinoises, mais aussi pour les entreprises se fournissant au Japon comme le taïwanais Foxconn qui fabrique en Chine les produits d'Apple.
On aura donc durant un temps un ralentissement des fabrications en Chine avec un impact social possible. Je pense que les groupes japonais auront à cœur de bien traiter leurs salariés chinois mais que se passera-t-il chez Foxconn et autres ?
Avant le drame actuel, le Japon allait déjà mal…
La réforme du pays est continue depuis 20 ans et remonte à l'éclatement de la bulle spéculative consécutive alors à la hausse du yen. Depuis, il y a un manque constant de leadership politique et une perte de confiance du peuple japonais en son propre avenir, notamment démographique.
L'incurie du pouvoir au Japon tranche avec l'activisme extraordinaire de la Chine. Pékin a un double objectif : le maintien obsessionnel de ses frontières (Tibet, Taiwan…) et une politique de « bon voisinage » revenant au bon vieux système tributaire (domination des pays voisins NDLR), matinée de néo mercantiliste. Il faut noter que la dynamique de l'accord de libre échange conclut l'an dernier entre la Chine et les nations de l'Asean a complètement débordé le Japon.
En Chine, s'inspire-t-on du modèle japonais ?
Oui bien sûr. Mais avec l'obsession que l'histoire ne finisse pas de la même manière au plan économique! Historiquement on peut décalquer avec deux décennies d'écart, le miracle japonais et celui de son grand voisin. Les étapes sont les mêmes : épargne colossale, investissement massif, développement des exportations, montée en gamme… avec, à un moment donné, la même question de la monnaie : le yen hier, le yuan aujourd'hui.
Lors des accords du Plaza en 1985, sous la pression américaine, le Japon accepta de réévaluer rapidement le yen. Cela a conduit au pire pour Tokyo sans d'ailleurs améliorer la balance commerciale des Etats-Unis qui n'avait pas un déficit de compétitivité « prix », mais technologique.
Les autorités chinoises ont cela en mémoire et elles ne se feront pas tordre le bras sur la réévaluation du yuan. D'ailleurs sur ce sujet ou le climat, jamais la Chine ne se fait imposer quoique ce soit. La leçon est que si le yen s'était apprécié graduellement et non brutalement les choses se seraient déroulées autrement pour le Japon. La Chine le sait, il faut la convaincre que c'est le bon moment pour elle de relever sa monnaie au vu de ses problèmes internes comme l'inflation.
La Chine rattrape-t-elle aussi son retard technologique notamment vis-à-vis du Japon ?
Certes, cela débute mais le Japon garde son leadership avec par exemple le dépôt d'environ 30% des brevets triadiques (USA, UE, Japon). La technologie reste en fait le seul atout du Japon. Pour lui, la question est : combien de temps cela va-t-il encore durer ?
La Chine a prévue de faire passer ses dépenses de R&D: 1,5 à 2,5% du PB entre 2005 et 2020 mais elle concentre ses efforts dans des domaines à forte visibilité internationale : aéronautique, supercalculateurs, nucléaire, trains rapide. Son assise n'est pas encore aussi large que celle du Japon.
Le sentiment anti-japonais reste fort en Chine, comment interpréter l'attitude de Pékin ces derniers jours ?
Après le drame au Japon, les autorités chinoises veulent montrer leur solidarité par des déclarations d'amitié et l'envoi très médiatisé d'équipes d'assistance. C'est aussi ce qu'avait fait le Japon, en sens inverse, lors du séisme au Sichuan en 2007. Cela va peut être apaiser les fortes tensions de l'automne entre ces deux pays nés de la réactivation d'un vieux différent territorial (ilot Senkaku). La Chine avait alors montré un visage qui n'est pas celui de son ascension pacifique, une erreur pour elle ! Il existe un nationalisme en Chine tous azimut, mais vis-à-vis du Japon il est paranoïaque ! Le problème est le choc des mémoires, avec les massacres de Nankin par exemple, qui n'a pas été purgées contrairement à l'Europe. C'est surtout vrai au niveau de la population car pour la vie des affaires c'est assez neutre, les hommes d'affaires sont pragmatiques.
Y a-t-il une compétition stratégique entre la Chine et la Japon ?
Pas directement. Le point focal de Pékin c'est Washington et la Chine n'est pas encore prête à avoir une vue égémonique au plan mondial, ni même régional. Elle veut obtenir une position d'égal à égal avec les Etats-Unis, donc pour l'instant elle prône le multilatéralisme. Pour aller plus loin, elle devra d'abord s'assurer de la domination stratégique de l'Asie. Aujourd'hui, dans cette région, le Japon reste la référence technologie et les Etats-Unis la puissance militaire. Pékin ne cherche pas aller trop vite mais réfléchit à 25 ou 30 ans et agit par petites touches.
Vous connaissez très bien le Japon, quel est votre regard sur le drame actuel ?
Lors du séisme de Kobé tout avait été lent à se mettre en place. Cette fois, il y a eu une plus forte réactivité des forces d'auto-défense et des autorités civiles. J'ai le sentiment qu'il y a des informations sincères données régulièrement ce qui est assez nouveau.
Ma grande interrogation porte sur l'effet à moyen terme de ce drame. L'économie, on le sait c'est une question de confiance, or le Japon n'a plus d'énergie depuis le début des années 90. Il a perdu la foi en ses élites, ses valeurs ont changé aussi vers plus d'individualisme. Ceci étant avec ces évènements, ressurgissent des valeurs anciennes comme le sacrifice des ouvriers et ingénieurs de Tepco qui travaillent sur la centrale de Fukushima et se condamnent à mort sans doute. Ce sont des actes typiques du Japon ancien.
Tout cela sera aussi l'occasion d'un élan de solidarité comme à Kobé où 1 million de volontaires s'étaient engagés. C'est aussi une forme de défi au « sort funeste » pour se reconstruire. Mais là, l'aspect nucléaire change la donne en réveillant des souvenirs terribles pour le peuple japonais. Il se peut qu'avec fatalisme, il se sente maudit pour de bon.
A bientôt dix ans de l’entrée de plain pied de la Chine dans la mondialisation avec son adhésion à l’OMC, L’Usine Nouvelle est parti à la découverte des industriels français qui ont fait le pari de produire dans ce pays continent. Loin des clichés sur les délocalisations, nos reportages exclusifs auprès des grands groupes ou de PME mettent en lumière le développement de ces entreprises sur l’un des marchés les plus dynamiques du monde. Mais la Chine c’est aussi une compétition féroce, la montée des coûts, le délicat pilotage des ressources humaines ou les dédales administratifs. 42 pages pour découvrir, comprendre, se comparer, piocher des idées ou des conseils.
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