AU TECHNOCENTRE, DES INGÉNIEURS TÉTANISÉS
Par PAR GUILLAUME LECOMPTE-BOINET, AVEC LA RÉDACTION - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3224
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Les ingénieurs et techniciens de Renault ne comprennent pas ce qui se passe en ce moment dans leur groupe. Et ils ont du mal à croire que des cadres admirés et estimés aient trahi la marque.
Technocentre de Guyancourt, 26 janvier au petit matin. Après quelques palabres, on fait gentiment mais fermement savoir à notre reporter qu'elle n'est pas la bienvenue ici. L'ambiance n'est pas à la légèreté - doux euphémisme - en ce moment du côté du losange. Près d'un mois après la mise à pied des trois hauts cadres de Renault pour suspicion d'espionnage pour le compte d'une puissance étrangère, les troupes affichent un sentiment de stupéfaction, mêlé de surprise et d'inquiétude. « On ne comprend pas ce qui se passe, ni les enjeux exacts de cette affaire », résume cet ingénieur d'une cinquantaine d'années. « On est plutôt surpris car on nous dit qu'il n'y a pas de brevets en jeu dans cette histoire. Alors qu'est-ce qui est en cause ? », interroge ce dessinateur. L'incompréhension, ou plutôt l'ignorance dans laquelle sont tenus les salariés de Guyancourt, est renforcée par le fait que le département où sont développés les véhicules électriques est totalement séparé des autres bureaux et que les contacts sont strictement limités. « Tout cela est très étonnant car Renault est l'un des plus sérieux en matière de sécurité par rapport à d'autres constructeurs », explique cet ingénieur qui a travaillé dans d'autres entreprises de l'automobile. Ce dernier rappelle d'ailleurs qu'il a reçu une formation sur tous les risques touchant à la confidentialité des projets, lors de son arrivée dans le groupe... et celle-ci était dispensée par la DCRI !
À Guyancourt, les équipes sont sur le mode : on continue de travailler comme si rien ne s'était passé. Personne n'ose évoquer l'affaire sur le lieu du « crime ». « On n'en parle pas, même à la machine à café », note cet informaticien. « On préfère ne pas l'évoquer », confirme cet ingénieur. Le site semble comme tétanisé. Sur l'affaire, on s'épanche plus volontiers entre deux avions, en famille ou en tout petit comité. La peur, diffuse, est là. Et les mises à pied à grand spectacle orchestrées au début de l'affaire ne calment pas les craintes. On redoute que l'enquête en cours ne visent d'autres cadres, sans prévenir.
Des cadres estimés par tous
Au centre de développement moteur de Rueil-Malmaison, ce n'est guère mieux : les salariés baissent la tête à la sortie de la cantine. « Je ne suis pas habilité à vous répondre », s'excuse l'un d'eux. Et le représentant de la CFE-CGC, principal syndicat sur ce site avec la CGT, refuse de s'exprimer. Ici, on a plutôt en tête le prochain déménagement des 1 800 salariés à Guyancourt... « C'est assez logique : tout le monde est surpris que ces événements concernent des cadres estimés par tous », analyse Jean-Claude Delgènes, directeur général de Technologia, un cabinet mandaté par Renault pour étudier les risques psychosociaux après la vague de suicides qui avait touché le site de Guyancourt en 2006-2007. Même s'il est difficile de faire un lien entre ces drames passés et cette affaire, certains y pensent.
C'est surtout le manque de communication qui pèse. « Il y a beaucoup d'interrogations, ces trois cadres ont été officiellement licenciés pour faute lourde, sans autre indication. Donc, nous sommes dans le flou et cela génère de l'inquiétude », explique Alain Mas, délégué syndical CGT de Renault Technocentre. Un joli terreau pour que les théories du complot poussent comme de la mauvaise herbe. Cependant, beaucoup oscillent entre le « il n'y a pas de fumée sans feu » et le refus de croire à la culpabilité des trois accusés. Surtout à celle de Michel Balthazard, trente ans de maison et directeur de l'amont, des projets et des prestations, et membre du comité exécutif de Renault. « On ne voit pas Balthazard trahir pour de l'argent. Il fait partie des anciens », lance ce technicien du centre de Rueil-Malmaison.
Pour l'instant, nul ne remet pas en cause la direction ou la personne de Carlos Ghosn, le PDG. Du moins pas à voix haute. Mais chacun s'interroge sur la façon dont les dirigeants du groupe ont géré l'affaire, et notamment sur la publicité faite par Renault. « Tout cela ne donne pas l'impression d'une grande maîtrise dans la communication. Il y a eu des dénonciations, puis c'est la chape de plomb et, enfin, le grand déballage », note cet ancien directeur de la communication d'une grande entreprise de défense. Dans son ancien secteur, ce genre d'affaires se règle en interne sans faire de vague. « Il y a eu un emballement médiatique qui s'est amplifié avec l'irruption de la piste chinoise. Mais je pense que Renault a bien fait d'en dire le moins possible », tempère cet autre « dircom ».
Quoi qu'il en soit, le constructeur n'a pas fini de payer les conséquences de cette déferlante. Pour André Added, président de l'Institut français de l'intelligence économique, le rendement des salariés va baisser et l'entreprise mettra au moins un an à s'en remettre. Sans penser qu'elle s'est trompée sur la culpabilité des accusés. Dans ce cas, le traumatisme pourrait être beaucoup plus grave, et ira bien au-delà de la personne de Carlos Ghosn. « Cette affaire d'espionnage ne fait que renforcer l'idée que l'image de Renault se dégrade », estime ce technicien du centre de Lardy, dans l'Essonne, où sont mis au point les moteurs et les boîtes de vitesses des Renault. Et l'affaire risque d'alimenter un certain climat de morosité, de pessimisme. « La motivation des gens n'est pas très élevée, et ils ont le sentiment de faire des choses moins intéressantes que par le passé », ajoute cet ingénieur, lui aussi basé à Lardy. Sur ce site, les négociations salariales ont débuté dans une ambiance lourde, marquée par un récent débrayage. « C'est rare ici », note ce même ingénieur. « Je crois que le sentiment de fierté qu'on avait de porter les couleurs de Renault s'est réduit ces dernières années », ajoute un ingénieur de Guyancourt, entré dans le groupe en 1987.
Alors que peut faire la direction ? « Il faut que le pacte de confiance soit reprécisé avec les salariés, et lever le plus rapidement possible les suspicions et les doutes », répond Jean-Claude Delgènes. Simple en apparence. Mais indispensable. Le salon de Genève se profile début mars, et le groupe réalise un pari très risqué sur le tout-électrique. Il ne s'agirait pas pour Carlos Ghosn de le manquer. La présentation de la nouvelle stratégie du losange le 11 février prochain fera office de grand oral.
MICHEL BALTHAZARD 56 ans Diplômé de Centrale Lyon Principal cadre mis en cause dans l'affaire d'espionnage, le directeur de l'amont, des projets et des prestations était membre du comité de direction du groupe depuis 2008. Il clame son innocence et contestera son licenciement aux prud'hommes. MATTHIEU TENENBAUM 33 ans Diplômé du CESI Adjoint direct de Thierry Koskas, le patron du programme véhicule électrique, Matthieu Tenenbaum était une valeur montante. Il conteste les charges et argue que Renault jusqu'à aujourd'hui n'a présenté aucune preuve. BERTRAND ROCHETTE 50 ans Ce cadre, 22 ans de maison et adjoint de Michel Balthazard, mais ne s'occupant pas du programme de véhicules électriques, a proclamé son innocence dès le début de l'affaire. Il a également déposé une plainte pour diffamation non publique contre Renault.
Voici le fac-similé de la lettre de licenciement qu'a reçue Bertrand Rochette, le 14 janvier. Et l'accusation portée est dure : la lettre mentionne des « pots de vin », de l'argent reçu « de source étrangère (...) en échange des informations stratégiques pour l'entreprise ». Ce qui a conduit Renault à licencier son salarié pour « faute lourde ». Renault devra étayer son dossier car l'intéressé a attaqué son entreprise en diffamation non-publique.











