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Après les pneumatiques, le désert ?

Par De notre correspondante, Claire Garnier - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3210

Continental dans l'Oise, Goodyear dans la Somme : les deux géants du pneumatique jouent leur image sur la qualité de la reconversion des sites qu'ils ferment en Picardie.

Une soixantaine de personnes reclassées, tout au plus. C'est le maigre bilan affiché par Altedia, le cabinet chargé de trouver un nouvel emploi au 1 113 salariés de l'ancienne usine Conti- nental de Clairoix, dans l'Oise. « Comme il n'y pas d'autre site de fabrication de pneumatiques à proximité, chaque salarié doit apprendre un nouveau métier », justifie Marie Descamps, en charge du dossier chez Altedia. Paradoxalement, la reconversion est rendue plus difficile par les dispositifs prévus pour amortir le choc de la fermeture. A commencer par le congé de mobilité dans lequel sont entrés en janvier près de 900 salariés. D'une durée de vingt-quatre mois, il leur permet de conserver 78 % de leur salaire net. « C'est un dispositif rassurant, mais rester trop longtemps sans travailler est un frein à l'embauche », précise la consultante. Sur ces 900 personnes, une vingtaine a trouvé un CDI, une autre vingtaine un CDD et 33 sont parties créer leur entreprise. C'est peu. « En période de crise, observe Philippe Bleurvacq, le directeur des ressources humaines (DRH) de Continental Clairoix, cet outil de sécurisation avait un sens, mais aujourd'hui il peut devenir contreproductif. » Prenant conscience du risque lié à l'inactivité, l'intersyndicale vient d'approuver une série de mesures proposées par la direction. Tout d'abord, une prime incitative au reclassement qui sera dégressive. Elle démarrera à 21 000 euros et diminuera chaque mois. « Cette mesure va dans le bon sens car ce congé de mobilité de longue durée est un piège qui était en train de se retourner contre les salariés », souligne Antonio Da Costa, le secrétaire (FO) du comité d'entreprise. Le syndicaliste estime, toutefois, que la direction aurait pu être plus généreuse en proposant aux salariés de « récupérer financièrement la totalité du congé de mobilité qu'ils ne feront pas ».

Des primes à l'embauche pour les employeurs

Autre mesure approuvée par les syndicats : une prime à l'embauche pour les futurs employeurs. Les entreprises recrutant d'anciens salariés de Continental se verront offrir par le fabricant de pneumatiques les deux mois de salaire de la période d'essai.

En attendant que les choses bougent, la direction tente de faire passer certains messages aux ex-Conti... comme le fait qu'un recrutement en CDI est rare. « L'industrie de la cosmétique cherche à embaucher des opérateurs et des chefs d'équipe. Cela peut passer par une phase intermédiaire d'intérim ou de CDD », assure Philippe Bleurvacq. Le groupe certifie aussi qu'il comblera le différentiel de salaire si un ancien ouvrier choisit de travailler dans une PME. Pour combler l'écart estimé de 15 à 20 %, la direction de Continental a mis en place une allocation qui garantit la rémunération, jusqu'à 200 euros, pendant deux ans. Cette mesure ne donne évidemment pas les avantages dont bénéficient les employés d'un grand groupe : mutuelle, restaurant d'entreprise, prestations sociales du comité d'entreprise.

Trop peu d'emplois créés

Le reclassement des salariés patine et la revitalisation industrielle du bassin d'emploi de Compiègne aussi. Seuls sept dossiers comportant la création de trente-six emplois ont été soutenus à ce jour, alors que le fabricant de pneumatiques s'était engagé, dans la convention de revitalisation qu'il a signée avec l'État, à recréer 1 098 emplois. Chargé de mettre en musique cette revitalisation chez Altedia, François Moreau rappelle que le dispositif prévoit un soutien à la fois aux entreprises déjà présentes dans le bassin et à celles venant de l'extérieur. Claude Trink, commissaire à la réindustrialisation en charge de la Picardie (lire interview ci-contre), se fait plus précis et parle d'un projet d'usine de mâts d'éoliennes d'Enercon dans le Compiégnois ou de celui d'un centre d'appels de Webhelp à Compiègne.

Pour la reconversion du site de Clairoix, le commissaire, le cabinet Altedia et la communauté d'agglomération de Compiègne sont en contact avec les porteurs de Cyclade, un projet industriel de valorisation du pneu usagé. « Il est assez capitalistique et nécessite des financements importants », tempère François Moreau. Il n'envisage pas, à ce stade, de recourir aux prêts sans garantie qui figurent noir sur blanc dans la convention de revitalisation : « Nous n'avons pas encore pu monter de dossier. Nous faisons le tour des banques pour les sensibiliser. »

A une centaine de kilomètres de Clairoix, à Amiens, dans la Somme, une autre usine de pneumatiques se prépare à la reconversion. Le groupe Goodyear Dunlop a annoncé son intention de cesser sa production de pneumatiques tourisme (817 salariés) sur son site d'Amiens-Nord. Sa volonté est de vendre son activité de pneus agricoles (573 salariés) en conservant son autre usine située de l'autre côté de la rue, l'usine Dunlop (1 000 salariés). Goodyear est en pourparlers depuis dix-huit mois avec le groupe américain Titan - surnommé localement « Titan l'Arlésienne » - pour la cession de ses usines européennes spécialisées dans le pneu agricole. Amiens fabrique pour le monde entier un pneu qui équipe les gros tracteurs et machines de récolte. « Ces discussions sont toujours d'actualité », indique Christian Quintard, le DRH. Mais elles pâtiraient du fait que Titan est engagé dans un refinancement de sa dette (lire l'encadré ci-dessous).

Quoi qu'il en soit, minée par les conflits depuis trois ans, l'usine d'Amiens-Nord tourne au ralenti avec des salariés usés. 6 000 pneus tourisme y sont fabriqués chaque jour, contre 21 000 en période normale. Pour « changer de vie », de nombreux salariés souhaitent que Goodyear mette la main au porte-monnaie pour favoriser les départs volontaires. La direction, de son côté, veut mettre en place une « dynamique de la reconversion » reposant essentiellement sur la formation/adaptation. « Nous sommes prêts à mettre entre 3 et 4 millions d'euros dans la formation. Soit environ 4 000 euros par personne », précise le DRH. La direction avait, en mai dernier, interrogé les salariés sur leurs attentes en la matière. Elle a été surprise par le fort taux de réponse : 1 000 retours exploitables sur 1 300 questionnaires envoyés. Sur ces 1 000 retours, 150 personnes ont eu des difficultés à remplir seules le questionnaire. Elles suivent une remise à niveau « lecture, écriture, calcul » par petits groupes. L'illettrisme - mot tabou chez Goodyear comme chez Continental - toucherait entre 5 et 10 % de l'effectif.

Pas de chèque valise

Sur le plan humain, les problématiques de reclassement des deux entreprises sont similaires. Un quart de l'effectif est sans diplôme et les salariés ont un problème d'image, même si les DRH de Continental et de Goodyear minimisent cette réalité. « Nous ne pouvons nier le saccage de la sous-préfecture de Compiègne, mais il n'y a pas 1 000 casseurs de sous-préfecture chez Continental », indique Philippe Bleurvacq. « Sur l'effectif total, il y a peut-être 5 % d'irréductibles et 95 % de gens qui ont envie d'aller de l'avant », lui répond en écho Christian Quintard chez Goodyear.

Pour mener à bien la reconversion, Goodyear prévoit de faire appel au cabinet BPI qui a récemment géré le dossier Caterpillar à Grenoble (Isère). « Nous attendons de lui qu'il détecte les gisements d'emploi à l'échelle du Grand Amiénois », indique Christian Quintard. Ce dernier a proposé au préfet d'ouvrir une antenne de Pôle emploi au sein de la future cellule de reclassement. « Nous allons assumer notre responsabilité sociale, mais nous ne voulons pas de chèque valise, ni de prime loto. Nous voulons que les salariés deviennent acteurs du changement. » Du côté des salariés, la prime extralégale n'est pas une cagnotte mais une « juste réparation du préjudice subi », selon la formule employée par Virgilio Mota Da Silva, le délégué Sud de Goodyear.

Le DRH, lui, file la métaphore culinaire pour exposer sa philosophie : « L'emploi n'est pas un gâteau commun que l'on partage. Cela ressemblerait plutôt à des oeufs en neige : plus il y a d'activité, plus il y a d'emplois derrière. » La Picardie, explique-t-il, est en train de se positionner sur des secteurs tels que les batteries ou les éoliennes. « A nous de participer à la pelote qui est en train de se mettre en place. »

Ce volontarisme est-il audible par les salariés ? Ou bien vont-ils chercher à être logés à la même enseigne que les Conti ? Pour mémoire, ceux-ci bénéficient d'un plan de sauvegarde de l'emploi généreux comprenant un plan de départ seniors à 52 ans, une prime de licenciement extralégale de 50 000 euros, une dispense d'activité de six mois suivie d'un congé de mobilité de deux ans. Un « matelas » de tranquillité de deux ans et demi. Qui leur permet de ne pas apparaître dans les statistiques du chômage. Mais pas forcément de retrouver un emploi...

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