Après-demainLES PREMIERS PAS DE LA SYNTHÈSE CHIMIQUE D'UN VIRUSA partir des seules informations génétiques, des chercheurs ont formé un virus actif de la poliomyélite. Avant d'être appliqué à d'autres organismes, ce résultat pose déjà beaucoup de questions.

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 0849

Après-demain

LES PREMIERS PAS DE LA SYNTHÈSE CHIMIQUE D'UN VIRUS

A partir des seules informations génétiques, des chercheurs ont formé un virus actif de la poliomyélite. Avant d'être appliqué à d'autres organismes, ce résultat pose déjà beaucoup de questions.



Créer une bactérie artificielle, synthétisée entièrement en laboratoire : le spécialiste du séquençage des génomes, l'américain Craig Venter, l'avait pronostiqué dès 1999. Y parvenir n'était plus qu'une question de temps. Aujourd'hui, ce n'est pas une bactérie qui défraie la chronique, mais un organisme beaucoup plus simple : le poliovirus. Des chercheurs américains de l'Université de New York à Stony Brook (New York) ont, en effet, annoncé cet été, la création d'un poliovirus actif simplement à partir de la connaissance de sa séquence génétique. Le poliovirus est un petit virus avec une structure extrêmement simple. Il ne contient que quelques gènes dans son génome stocké sous forme d'ARN (acide ribonucléique) d'une longueur de 7,5 kilobases. Cette molécule est protégée par une capside composée de quatre protéines différentes VP1, 2, 3 et 4. Malgré sa simplicité, l'efficacité de ce pathogène est redoutable : il est responsable de paralysie et peut conduire à la mort par asphyxie.

Recréer un virus actif

Le poliovirus était donc dans la ligne de mire des laboratoires de séquençage pour décrypter ses informations génétiques et ainsi mieux comprendre son fonctionnement. L'objectif était évidemment de développer des vaccins ou des médicaments pour le combattre. La séquence de ce pathogène a donc été publiée dès 1981. Et c'est là que le bât blesse. Le laboratoire américain d'Eckard Wimmer, qui travaille depuis des années sur ce virus, a décidé de démontrer qu'à partir de ces séquences publiées dans des revues scientifiques on était désormais capable de recréer un virus actif. Pour cela, les chercheurs ont assemblé des petits fragments d'ADN (acide désoxyribonucléique, support de l'information génétique) de soixante-neuf paires de bases (A, T, G ou C, les quatre lettres de l'ADN), jusqu'à obtenir la séquence complète virale. Grâce à une enzyme, ils l'ont ensuite transformée en ARN, puisque le virus possède son génome sous cette forme. Prochaine étape : obtenir les quatre protéines qui forment la capside. Les chercheurs ont incubé l'ARN viral avec des extraits de cellules, afin d'apporter tous les éléments nécessaires à la fabrication de protéines virales. L'information contenue dans l'ARN est décryptée et les protéines virales sont alors produites. Elles s'associent ensuite à l'ARN viral pour reformer des virus. Ces entités recréées artificiellement sont-elles capables d'infecter une cellule ? Pour le savoir, l'équipe de recherche a testé leur activité sur des souris. Après infection, les animaux ont développé une maladie neurologique non distinguable cliniquement et histologiquement de la poliomyélite. " Ce travail certainement fastidieux fait appel à des techniques de biologie moléculaire tout à fait classiques. Ce laboratoire spécialiste du poliovirus a démontré concrètement ce que l'on savait théoriquement possible depuis plusieurs années ", commente Francis Delpeyroux, directeur de recherche à l'Inserm, dans l'unité d'épidémiologie moléculaire des entérovirus, de l'Institut Pasteur de Paris.

Ne pas arrêter les vaccinations

Aujourd'hui, la prouesse technique réalisée sur ce petit virus ne peut pas être extrapolée à des virus plus complexes. Cependant, " moyennant quelques modifications, ce protocole peut permettre de reproduire, d'après des données strictement bibliographiques, la plupart des virus dont le génome avoisine les 10 kilobases ", explique Francis Delpeyroux. Le virus Ebola, par exemple, pourrait être un candidat. Les possibilités que cette technique soit utilisée à mauvais escient n'ont pas manqué d'alerter l'opinion publique. D'autant plus que l'Organisation mondiale de la santé a prévu l'éradication de la poliomyélite paralytique à la fin de cette année. Les auteurs de l'article signalent le danger d'arrêter les vaccinations de masse contre un virus qui peut être synthétisé en laboratoire. Parallèlement à la destruction des stocks de virus pour éviter la réapparition de la maladie, il faudrait également supprimer toutes les informations sous forme papier ou électronique relatives aux séquences du poliovirus. Ce qui est totalement impossible. Certains scientifiques pensent que des limites peuvent être posées à la divulgation d'informations concernant certains pathogènes. Mais la plupart des chercheurs ne souhaitent pas de restriction. Ces informations sont nécessaires à la lutte contre ces pathogènes. De plus, " il est important que l'information circule entre les chercheurs pour construire un savoir collectif ", conclut Francis Delpeyroux.



ENCORE PLUS D'INFOS

L'expérience des chercheurs de l'Université de New York : " Science " du 9 août 2002.

Faut-il garder secrètes certaines séquences génétiques ? : " The New Scientist " du 20 juillet 2002.

Des informations sur le poliovirus.







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