Amalgames
Le 02 avril 2009 par Laurent GuezDirecteur de la rédaction | L'Usine Nouvelle n° 3141
Comme les chefs d'Etat dans leur tour d'ivoire, quelques patrons perchés au sommet de leur siège social ont perdu le contact avec la société. Ils déclenchent, sans les voir venir ni les comprendre, des tonnerres d'indignation. Savoir renifler l'air du temps, cela peut pourtant servir pour piloter une entreprise, s'adapter aux désirs des clients, se démarquer des concurrents. Ces dirigeants frappés d'anosmie ont tous les culots. Ils n'ont pas dit non quand leurs conseils d'administration leur ont accordé, bons princes, de généreuses primes à l'échec.
En la matière, la palme revient - assurément - à l'américain AIG, institution en faillite qui a eu l'audace de proposer 450 millions de dollars de bonus à ses managers, alors que l'Etat venait de lui en apporter 170 milliards. Champion. L'assureur a quelques challengers de ce côté de l'Atlantique. Des primes et des stock-options, alors que le cours est au plus bas, pour des patrons de banques renflouées par l'Etat, plutôt pas mal, non ? Trois millions d'euros de cadeau de départ pour le PDG de Valeo, alors qu'il annonce 1 600 suppressions de postes dans l'Hexagone, remarquable, pas vrai ?
Ces champions ont des maîtres. Il y a quatre ans, Daniel Bernard, remercié par les actionnaires de Carrefour, ouvrait le bal des départs sulfureux : 38 millions d'euros, retraite chapeau comprise. En 2006, Antoine Zacharias entrait dans la danse, furieux de ne toucher que 13 millions en quittant la présidence de Vinci. La même année, Noël Forgeard rejoignait la piste : le patron soupçonné de délit d'initié abandonnait le cockpit d'EADS avec un petit chèque de 8 millions. Ces affaires avaient choqué l'opinion et, plus encore, les salariés des groupes concernés. Mais ce n'était rien, car c'était avant la crise.
Aujourd'hui, les comportements indécents passent mal, très mal, encore plus mal. Au moment où tous les salariés de l'industrie tremblent pour leur emploi, la légèreté de quelques aristocrates du CAC fait des ravages. Aussi minoritaires soient-ils, ils démolissent l'image de l'entreprise et offrent une cure de jouvence aux anticapitalistes, friands d'amalgames en tout genre. Il ne faut pas confondre Daniel Bouton et Thomas Chaudron ! Le premier, président de la Société Générale, inspecteur des finances, ex-directeur de cabinet d'Alain Juppé, ancien directeur du Trésor, n'est pas gêné lorsque ses administrateurs lui proposent 70 000 stock-options. Le second, PDG de Mecanalu, PME de 38 salariés qu'il a fondée à l'âge de 23 ans, se paye annuellement 51 600 euros nets, et manque de trésorerie pour envisager de se verser des dividendes (lire notre enquête page 38). Ces deux-là exercent en apparence le même métier, mais ils n'ont pas grand-chose en commun. Qui sait que les chefs d'entreprise salariés ont en moyenne exactement la même rémunération que les cadres, soit 45 000 euros nets annuels ? Les amalgames poussent à légiférer à chaud, ce qui est toujours le pire. Alors évitons-les.

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