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ALSTOM MET SES FOURNISSEURS SUR LES RAILS RUSSES

Par DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL MANUEL MORAGUES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3257

Le groupe français s'est ouvert l'immense marché russe en s'alliant avec le principal industriel du ferroviaire. Pour en profiter, la filière tricolore va devoir s'installer sur place.

La massive locomotive s'élance fièrement sur l'anneau d'essai du centre de R et D moscovite de RZD, la société nationale des chemins de fer russes. L'EP 20, la première réalisation du partenariat entre le français Alstom et le russe Transmashholding (TMH), a eu l'honneur d'ouvrir la parade des locomotives du salon ferroviaire Expo 1520, qui s'est tenu du 6 au 8 septembre à Moscou. Elle symbolise surtout le pari gagné d'Alstom. En s'alliant avec TMH et en acceptant de lui transférer ses technologies, il vient de s'ouvrir un accès privilégié à l'immense marché russe. La Russie, par le biais de RZD, prévoit de consacrer 330 milliards d'euros d'ici à 2030 à la rénovation de son réseau ferré. Le seul renouvellement du matériel roulant engloutira à lui seul près de 90 milliards d'euros ! Et, selon Alstom, ce n'est pas du luxe : 58 % des infrastructures et 75 % du matériel roulant de RZD ont atteint leur limite d'âge. Ses technologies datent d'une trentaine d'années. Il n'y a pas eu de véritables développements depuis 1975. Un comble dans un pays où 80 % du fret circulent sur le rail. Face à ce marché gigantesque, Alstom est extrêmement bien positionné. La modernisation de l'industrie ferroviaire russe profitera obligatoirement à son partenaire TMH. Ce holding, créé en 2002 et détenu par des oligarques, est devenu le fournisseur préféré des chemins de fer russes. Avec la bénédiction du patron de RZD, Vladimir Iakounine (un proche de Vladimir Poutine), TMH a pris le contrôle de 80 % du marché ferroviaire russe. Il faut dire que la compagnie est non seulement son principal client, mais aussi l'un des actionnaires de référence de TMH (25 %).

Une opportunité pour les PME

Cette position dominante profitera à Alstom. Mais au-delà du constructeur, c'est toute la filière ferroviaire française qui se voit offrir de nouvelles perspectives. Les équipementiers qui s'accrocheront à la locomotive Alstom voyageront en première classe en Russie. Concepteur et intégrateur de trains, le français a externalisé la fabrication de bon nombre de sous-systèmes. Pour répondre au défi, il doit désormais transplanter son écosystème de sous-traitants et de fournisseurs sur place. Le calendrier est serré. Pour russifier la totalité de la production de la locomotive EP20 présentée à l'Expo 1520, il ne dispose que de deux années. Les 36 premiers exemplaires, livrables entre 2012 et 2013, seront fabriqués par les sites français d'Alstom et l'usine TMH de Novotcherkassk. Les premiers fournissent l'ensemble de la chaîne de traction électrique et son système de contrôle-commande. La seconde se charge des autres composants et de l'assemblage.

En revanche, pour les 164 exemplaires suivants, ce sera RailComp, une coentreprise Alstom-TMH, qui produira dès 2014 les composants clés dans une nouvelle usine située elle aussi à Novotcherkassk. Alstom a invité les principaux fournisseurs de la chaîne de traction (bloc moteur, bloc disjoncteur, transformateur principal...) sur ce site en mars. « Pour les entreprises ne connaissant pas la Russie, cela a permis de démystifier le pays, commente Philippe Dumé, chargé par Alstom de définir la stratégie industrielle de TMH. Pour beaucoup, c'était une surprise de constater le professionnalisme de TMH. » Depuis, une dizaine d'entreprises totalisant 70 % de la valeur de la chaîne de traction étudient leur implantation en Russie.

GIS Europe était du voyage. La société, qui gère les achats de composants non stratégiques pour Alstom, discute avec plusieurs partenaires potentiels. Marc Benmeridja, son PDG, est enthousiaste : « C'est pour nous une formidable opportunité. On a sauté dessus. Nous sommes une PME de 120 employés et de 90 millions d'euros de chiffre d'affaires. Nous n'aurions pas pris le risque d'y aller seul. » Philippe Courtaux, le directeur des achats de Compin, se montre plus prudent : « On se doit au moins d'aller sur place étudier la question. » Présent sur l'Expo 1520, le spécialiste de l'aménagement intérieur et des nez avant des trains, basé à Évreux (Eure-et-Loir), a identifié quatre partenaires potentiels.

Les plus grosses entreprises ont moins d'hésitation. Certaines ont même devancé l'appel d'Alstom. Faiveley a ainsi ouvert une usine de pantographes à Saint-Pétersbourg en début d'année. Le spécialiste des freins, portes et systèmes de climatisation a enregistré 50 millions d'euros de commandes à destination de la Russie en 2010. Un nouveau marché que Faiveley juge stratégique. L'ingénieriste Akka Technologies est quant à lui en train d'ouvrir une filiale en Russie pour accompagner ses clients dans l'automobile, PSA et Renault. Le groupe lyonnais, qui se revendique comme l'un des ingénieristes principaux d'Alstom, accompagnera d'autant plus facilement le constructeur qu'il est déjà sur place.

Certifications laborieuses

Reste que pour les plus petits acteurs de la filière, la Russie peut faire peur. La corruption, les risques d'impayés et une administration tatillonne gangrènent la vie des entrepreneurs sur place. « La Russie est très consommatrice d'énergie », résume sobrement Pierre Chanal, le directeur technique de la plate-forme EP20 chez Alstom. « Il faut beaucoup de temps pour avancer dans les négociations, car on rencontre rarement des personnes ayant un pouvoir de décision », témoigne Marc Benmeridja. La certification des produits, toujours laborieuse dans le ferroviaire, est particulièrement ardue dans ce pays où s'empilent des couches de normes pas toujours unifiées. Un partenaire local est indispensable pour s'y retrouver. Alstom peut ainsi compter sur l'expertise de TMH dans la résistance au froid : pour tenir par - 50 °C, les équipements doivent être « wintérisés », c'est-à-dire adaptés au grand froid, ce qui nécessite d'importants efforts de R et D. Pour convaincre les hésitants, Alstom envisage de créer un « incubateur à partenariats » sur le site de Novotcherkassk. La filière française peut compter sur le soutien d'Ubifrance. « Nous avons décidé de mettre l'accent sur le ferroviaire en 2011 et 2012, car les projets et les marchés se concrétisent », confirme Maxime Larritchouk, conseiller export à la mission Ubifrance de Moscou. L'agence française a emmené une dizaine d'entreprises à l'Expo 1520 et prévoit des rencontres plus poussées entre des fournisseurs et Alstom.

L'aventure russe révèle aussi l'un des talons d'Achille de la filière française : elle n'est pas assez structurée et manque d'entreprises de taille critique, comprendre capables de s'exporter. La création d'un fonds de modernisation des entreprises ferroviaires, sur le modèle de celui mis en place dans l'automobile, devrait permettre de résorber ce handicap. Il est temps ! Car Alstom déborde de projets : métro à Omsk, tramways à Saint-Pétersbourg et à Moscou et ligne à grande vitesse entre ces deux dernières villes. Mieux, à travers la Russie, c'est aussi toute la zone 1520 (essentiellement l'ex-URSS) qui s'ouvre aux industriels français. Alstom et TMH ont ainsi remporté au Kazakhstan une commande de 1,3 milliard d'euros pour des locomotives. Les deux alliés y construisent une usine, aux côtés de celle de General Electric, ouverte cette année. Dans ce pays riche en hydrocarbures, ce n'est pas la modernisation d'une industrie ferroviaire qui est en jeu, mais sa création... tout simplement.

330 MILLIARDS D'EUROS EN VINGT ANS

- 3,3 milliards d'euros de contrats déjà signés par Alstom-TMH, avec - 200 locomotives de passagers pour 1 milliard d'euros auprès de RZD - 200 locomotives de fret pour 1 milliard d'euros auprès de RZD - 295 locomotives de fret et de passagers pour 1,3 milliard d'euros auprès des chemins de fer kazakhs. Les prochains projets visés par les partenaires sont - Les tramways de Moscou et de Saint-Pétersbourg (respectivement 1 000 et 800, de 15 mètres de longueur, à renouveler) - Le TGV Moscou - Saint-Pétersbourg (10 à 15 milliards d'euros). Parmi les autres investissements prévus en Russie d'ici à 2030, on retrouve - Environ 2 000 km de lignes à grande vitesse - Un peu plus de 20 000 locomotives pour 27 milliards d'euros> Le remplacement global du système de signalisation.

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