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"Alstom est sorti de la crise"

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3239
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  Patrick Kron, le PDG d'Alstom, rappelle que son groupe est entré dans la crise après ses principaux concurrents. Il défend sa stratégie d'alliances dans les pays émergents, comme celle nouée avec Shanghai Electric.

La veille, il présentait les résultats annuels du groupe. Ce matin, Patrick Kron, plus détendu, reçoit « L'Usine Nouvelle » dans son bureau de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Au menu : la sortie de crise et la Chine. Assis avec ses visiteurs à la grande table carrée qui constitue son bureau, le PDG d'Alstom s'amuse du décalage entre la réaction des marchés - le titre avait perdu 2,5 % à la Bourse de Paris - et son propre optimisme. Patrick Kron n'en démord pas : si les résultats sont en baisse, les commandes sont à la hausse et c'est l'essentiel. Le dirigeant défend son groupe bec et ongles. Non, ce n'est pas Alstom qui était en crise, mais le monde. Rester à l'écart du marché chinois de la grande vitesse n'était pas une erreur, bien au contraire. Quant à vendre la branche transport ou se diversifier, pour quoi faire ? Le groupe est bien comme il est. Patrick Kron croit dur comme fer en Alstom.

Vos commandes remontent pour la première fois depuis deux ans. Alstom est-il sorti de la crise ?
Je pense qu'Alstom est sorti de la crise. On m'avait posé la question à l'issue du troisième trimestre, qui était bon en termes de commandes. J'avais alors répondu : « Bon trimestre, mais une hirondelle ne fait pas le printemps. » Maintenant, il y a deux hirondelles, on verra si ça fait le printemps. Je reste prudent. Nos commandes 2011-2012 devraient être supérieures à celles de l'année passée.

Vous semblez avoir davantage souffert que vos concurrents, notamment Siemens...
Ce n'était pas la crise d'Alstom : en 2009, la consommation mondiale d'électricité a baissé pour la première fois depuis 1945 et notre marché a été divisé par deux ! Nos clients, les producteurs d'électricité, ont différé leurs investissements. Contrairement au concurrent que vous citez, nous sommes exclusivement sur le marché des infrastructures, qui est à cycle décalé. Nous sortons de la crise après les autres. Mais nous y étions entrés après les autres : l'exercice 2009-2010 a été notre meilleure année, alors que l'ensemble de l'industrie a durement souffert !

Craignez-vous une rechute de l'économie mondiale ?
Pas vraiment. Mais nous manquons encore de visibilité, ce qui constitue un frein à la décision. Quand un client décide d'acheter une centrale électrique, c'est pour l'utiliser pendant plusieurs dizaines d'années. Dans nos métiers à cycles très longs, on a besoin de deux choses : de la visibilité et de la stabilité. On n'a encore ni l'une ni l'autre.

Vos commandes proviennent pour 60 % des pays émergents, contre 35 % l'an dernier. Est-ce raisonnable de dépendre autant des Bric ?
Auparavant, on nous disait : vous êtes trop Européens ! Aujourd'hui, nous démontrons que nous sommes un acteur global. Mais nous ne misons pas tout sur les émergents. À long terme, le besoin en infrastructures concerne tout le monde. Et la situation n'est pas homogène. Les pays émergents ont besoin de nouvelles capacités. Dans les pays industrialisés, il s'agit plutôt de modernisation et de remplacement. Nous aurons des opportunités dans ces deux types de pays.

Vous venez d'annoncer une alliance en Chine dans les centrales à charbon. Pourquoi cet accord ?
Nous allons mettre en commun l'ensemble de nos activités dans les chaudières pour centrales électriques à charbon avec celles de Shanghai Electric pour former une coentreprise à 50-50 qui visera le marché mondial. L'intérêt, pour Alstom, est d'abord de pouvoir se développer sur le marché chinois. Nous pourrons aussi nous approvisionner, auprès de la coentreprise, en chaudières très compétitives pour équiper nos centrales clés en main, un domaine où nous conservons notre indépendance. De même pour les services que nous gardons en propre.

S'agit-il d'un accord défensif ? Pour le dire autrement, aviez-vous un autre choix face à des Chinois réputés conquérants ?
Pourquoi Shanghai Electric prendrait-il la peine de s'allier avec nous si ses dirigeants pensaient qu'ils avaient les moyens de nous écraser ? Alstom et Shanghai Electric sont complémentaires. Nous avons la technologie et une base de clients sur toute la planète. Eux opèrent sur le principal marché mondial et disposent d'une excellente base de coûts. Ensemble, nous serons leaders sur un marché qui est aujourd'hui à 80 % en Asie. Nous avions un problème de compétitivité sur les chaudières... tout simplement parce que nos partenaires chinois en construisent une toutes les semaines et pas nous ! L'alliance que nous avons annoncée nous permettra de nous développer dans le charbon, avec nos centrales clés en main et les services, qui sont nos points forts.

Ces chaudières à charbon sont-elles bourrées de technologie ?
Oui, bien sûr ! Le charbon a de l'avenir et sera une composante essentielle du mix énergétique mondial. Encore faut-il qu'il devienne une énergie de plus en plus propre. Cela suppose une meilleure combustion et une meilleure maîtrise des émissions de CO2 et de polluants. Nous sommes leader sur ce segment des technologies liées au charbon propre.

Voir vos technologies vous échapper n'est-il pas un risque ?
Nous investissons 700 millions d'euros par an en R et D et il n'est pas prévu que nous en fassions cadeau à quiconque ! Pour faire la course en tête, il faut innover et garder la maîtrise de nos technologies. Les questions de transfert sont des sujets sensibles. Quand nous faisons des transferts, c'est parce que nous pensons que ça en vaut la peine et que cela va se dérouler dans de bonnes conditions.

Dans de nombreux cas, des entreprises occidentales ont connu de sérieux revers. En matière de transfert de technologies, comment définiriez-vous un « bon accord » ?
Il faut que la technologie intéresse l'autre partie, bien sûr, mais aussi que les conditions d'utilisation soient claires. Et que nous ayons en main de quoi conserver un temps d'avance. Si on fait un transfert de technologies et que l'on dort sur le tas d'or qu'il génère, alors on prend un risque majeur. Nous, l'argent que nous tirons des transferts de technologies est affecté à la R et D, pour faire éclore les technologies de demain.

C'est le cas de l'alliance avec Shanghai Electric ?
Avec Shanghai Electric, nous mettons tous nos oeufs dans le même panier. Les chaudières d'Alstom sont dans la coentreprise, celles de Shanghai Electric y sont aussi. Ils sont chez nous et nous sommes chez eux. Ce qui est parfois compliqué, c'est lorsque l'on transfère sa technologie à un tiers. C'est une décision difficile et il faut trouver un équilibre. Nous avons par exemple décidé de ne pas faire de transferts de technologie dans le domaine des trains à grande vitesse, quitte à ne pas participer aux projets lancés en Chine.

Certes, mais aujourd'hui c'est la Chine qui mène la danse dans la grande vitesse...
Je ne crois pas qu'ils mènent la danse. Je note d'ailleurs que les Chinois viennent de décider de réduire de 350 à 300 km/h la vitesse de leurs trains. Nous avons des partenariats avec des industriels chinois et nous sommes parfois concurrents. C'est la vie des affaires !

Craignez-vous de subir l'impact de la catastrophe nucléaire de Fukushima ?
La plupart des pays concernés ont décidé des audits de leurs parcs ou de leurs projets de construction de centrales nucléaires et de réexaminer les règles de sécurité. Cela devrait différer un certain nombre de projets, sans nécessairement les remettre en cause. Pour Alstom, les équipements neufs pour le nucléaire, où nous sommes pourtant un acteur majeur, ne représentent que 2 % de notre chiffre d'affaires. Alstom est présent dans toutes les technologies de l'électricité. Si le nucléaire baisse, il y aura un effet de vases communicants sur nos autres activités. Notons aussi que Fukushima a, me semble-t-il, mis un point final à la tentation d'un nucléaire à deux vitesses, avec d'un côté ceux qui auraient eu les moyens de se payer la sécurité et de l'autre ceux qui se contenteraient du low cost.

Vous avez fait rêver les Français avec le TGV. Avez-vous dans les cartons de nouvelles innovations emblématiques ?
Nous sommes leaders mondiaux dans la capture du CO2. Nous avons lancé le tram-train [un hybride entre un train de banlieue et un tramway]. Nous avons le train régional Regiolis, qui est un superbe train ! Nous offrons plusieurs types de TGV, une hydrolienne qui alimentera les maisons grâce au courant marin, des moyens modernes de gérer les réseaux de transmission [les fameux « smart grids »]... Qu'est-ce qu'il vous faut de plus pour rêver ?

Quel pourrait être l'Alstom du futur... Un groupe qui abandonnerait les transports pour se concentrer sur l'énergie ?
Je ne crois pas que la mode du « pure player » ait donné des résultats époustouflants. Pour moi, Alstom doit avoir une taille critique face à des concurrents plus gros que nous. D'autre part, je ne connais pas un seul constructeur ferroviaire de notre taille qui ne soit à l'intérieur d'un ensemble plus grand. Alstom sans transport, ça serait sans moi ! Les métiers du groupe sont suffisamment fertiles pour que nous puissions les développer, assurer la création de valeur pour nos actionnaires et donner un avenir professionnel à nos salariés.

En leur versant une prime, comme le prévoit le gouvernement ?
Le problème ne se pose pas dans l'immédiat, car nous avons annoncé que le dividende allait être divisé par deux. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas « fana » de cette idée ! Je comprends la logique qui la sous-tend, mais je préfère qu'on développe ce qui marche, l'intéressement et la participation, plutôt que d'empiler des nouveaux dispositifs. Et je vois mal comment l'appliquer dans un groupe dont 80 % de l'effectif est à l'étranger sans créer des injustices.

COMMANDES EN HAUSSE, RÉSULTATS EN BAISSE

Chiffre d'affaires 20,9 milliards d'euros (+ 6 %). Résultat net 0,46 milliard d'euros (- 62 %). Commandes 19,1 milliards d'euros (+ 28 %), dont 60 % dans les pays émergents.

TROIS CHANTIERS POUR DEUX ANNÉES DE CRISE

Réduction d'effectif dans les pays industrialisés. La branche Power a annoncé en octobre 2010 la suppression de 4 000 postes en Europe et aux États-Unis (20 % de l'effectif) et une réorganisation par combustible. En mars 2011, Alstom Transport supprimait 1 400 postes en Europe (8 % de l'effectif européen). Accélération des partenariats dans les émergents. Alstom a accéléré ses accords avec les Bric. En Chine, Power vient de s'allier avec Shanghai Electric et des discussions sont en cours avec le constructeur ferroviaire CNR. La Russie est aussi une cible prioritaire du groupe, avec des accords dans ses trois activités. Intégration d'Areva Transmission. L'ex-branche Transmission d'Areva T et D a donné naissance en juin 2010 à Alstom Grid. Le groupe travaille à améliorer la performance opérationnelle de sa troisième activité, plus faible que les autres et surtout à la traîne derrière celles de ses concurrents Siemens et ABB.

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